
Né à Jérusalem, Emmanuel Dror est chercheur en biophysique, mais aussi militant internationaliste, formateur, essayiste, journaliste musical et politique. Il a vécu en France et au Canada où il a milité à Montréal depuis 2007 pour la Palestine. En France, il est membre fondateur de la Campagne BDS en 2009 et il a rejoint plusieurs nouveaux collectifs en France, dont Urgence Palestine et Artistes pour la Palestine, depuis le début du génocide de 2023.
Auteur de La fierté de Gaza aux éditions Terres de feu, nous l’avons rencontré lors de son passage à Montréal pour présenter son livre.
JdA – Bonjour Emmanuel. Peux-tu nous présenter en quelques mots et raconter la genèse de ton livre La fierté de Gaza?
Emmanuel Dror – Comme je le dis dans le texte, je ne suis pas Gazaoui et je n’ai jamais mis les pieds à Gaza. J’ai quitté la Palestine occupée enfant et j’ai vécu toute ma vie entre la France et le Canada. L’idée de ce livre m’est venue en novembre 2023, lorsque Taysir Batniji, un artiste de Gaza que j’ai connu à Montréal, mais qui habite en région parisienne et que j’aime beaucoup, perd 22 membres de sa famille dans un bombardement israélien. Il demande alors sur internet : «parlez, diffusez la vérité, faites tout ce qui est en votre pouvoir pour sauver Gaza, ou ce qu’il en reste». En plein génocide, j’ai pris cette demande très au sérieux, et j’ai compris qu’écrire faisait aussi partie de la lutte de solidarité avec le peuple palestinien.
J’ai alors décidé d’écrire sur Gaza, de raconter Gaza, et de raconter Gaza avant le génocide. Même si le génocide est en arrière plan, je n’ai pas voulu centrer ce livre sur les morts et les destructions, mais sur les vivants et leurs réalisations. Ce sont des histoires que les Gazaoui·es racontent, qui méritent d’être diffusées, et qui méritent d’être traduites en français, car ce n’est souvent pas le cas.
JdA – comment s’inscrit selon toi le «Plan Trump» dans la dynamique du génocide à Gaza?
Emmanuel Dror – Je devrais peut-être commencer par dire que La fierté de Gaza n’est pas un livre de géopolitique, d’analyse ou de prédiction du futur. C’est un portrait de Gaza et de sa population, qui permet d’entrevoir leurs forces, par lesquelles j’affirme qu’ils et elles pourront s’en sortir, malgré les horreurs.
En ce sens, le «Plan Trump» ne fait que prolonger le génocide et la présence militaire israélienne, ses exactions et son impunité, ainsi que le blocus meurtrier qui dure depuis près de 20 ans. Il entrave toujours l’entrée de l’aide humanitaire, de personnel médical, ou la reconstruction des infrastructures vitales détruites.
Il prolonge et aggrave la violation du droit international, en s’éloignant toujours plus du droit des Palestinien·nes à l’autodétermination, en ne les invitant ni à gouverner leur territoire, ni même à participer aux négociations «de paix». C’est une mise sous tutelle typique du racisme anti-palestinien, qui rappelle l’esprit colonial du mandat de la Société des Nations (SDN) en 1919, sauf que depuis 80 ans, les États-Unis ont remplacé la Grande-Bretagne. Rappelons qu’en Israël, les avions sont étasuniens, les munitions sont étasuniennes, et que même le premier ministre Netanyahou est étasunien!
Ce dont mes recherches sur Gaza pour écrire mon livre m’ont convaincu est que ce plan abject est largement irréalisable. Cela fait cent ans que Gaza et le reste de la Palestine résistent contre la colonisation britannique et sioniste. Après plus de deux ans de génocide, l’armée israélienne, aidée de l’armée la plus puissante au monde, n’a pas réussi à désarmer la résistance palestinienne dans les tunnels de Gaza. La Palestine est martyrisée, mais les objectifs militaires, si tant est qu’il en existe, ne sont pas atteints.
JdA – Dans ton livre, tu parles de Gaza, mais qu’en est-il de la Palestine tout entière? Est-ce que cette division géographique est aussi une division politique entre deux approches face à l’occupation?
Emmanuel Dror – Comme tout régime autoritaire, Israël tente de diviser pour mieux régner, et je ne veux surtout pas alimenter cette différence entre Gaza et le reste de la Palestine dont elle fait entièrement partie. La plupart des différences qu’on observe sont dues à la colonisation de 1948, à l’occupation brutale après 1967 et au blocus depuis 2007, aggravées par le génocide en cours. L’une des conséquences est que la mainmise des autorités coloniales sur le gouvernement fantoche palestinien de l’OLP à Ramallah (l’Autorité palestinienne) n’a pas eu de prise sur le gouvernement du Hamas à Gaza qui, par conséquent, personnifie la résistance à l’occupation.
Néanmoins, au sein de la population, et même des factions politiques, ces divisions ne sont pas aussi tranchées qu’on le croit. D’une part, je veux rappeler que, contrairement à ce que beaucoup pensent, lors des dernières élections législatives démocratiques qui ont eu lieu en Palestine, il y a tout juste vingt ans, le Hamas l’a emporté à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. C’est donc illégalement que Mahmoud Abbas se maintient au pouvoir à Ramallah, convaincu que son parti, le Fatah, perdrait s’il y avait de nouvelles élections.
D’autre part, si l’on a beaucoup parlé de la résistance armée à Gaza depuis 2023, et pour cause, il faut se souvenir que dans un contexte de calme relatif depuis 2005, le retour de la lutte armée date en fait de 2022, et provient de la Cisjordanie! C’est en effet là qu’on voit émerger des groupes armés comme la Tanière des Lions à Naplouse, le Nid de Frelons à Jénine, la Brigade de Balata etc.
Fait nouveau, les membres de ces petits groupes revendiquent souvent des appartenances multiples (Fatah, FPLP, Hamas, Jihad islamique…). De même à Gaza, la résistance qui a pris part à l’assaut du 7 octobre 2023 réunissait des membres du Hamas, du Jihad islamique et du FPLP. Elle n’est donc pas aussi divisée que l’on veut nous faire accroire.
La préférence de chaque Palestinien·ne pour l’une ou l’autre de ces factions repose surtout sur des différences philosophiques, mais toutes visent au même but : la fin de l’occupation et de la colonisation, et la libération de la Palestine.
JdA – À ce stade, que peut-on faire et comment vois-tu le mouvement de solidarité avec la Palestine?
Emmanuel Dror – En Occident, le rôle du mouvement de solidarité est de peser sur le rapport de forces, de renforcer le soutien à la résistance palestinienne et d’affaiblir ses adversaires. En ce sens, l’horreur du génocide à Gaza a permis d’éclairer le grand public sur la nature répugnante du régime sioniste, qui continue de mettre toute la région à feu et à sang, et dont la réputation est souillée à tout jamais. Malgré une propagande sioniste omniprésente et une répression inouïe de la part des gouvernements, qui traduit leur panique, cela s’est traduit par des mobilisations impressionnantes partout dans le monde et en particulier sur les campus universitaires, y compris à Montréal.
Ce que j’ai observé de nouveau depuis fin 2023, tant à Paris qu’à Montréal, est l’organisation spontanée de jeunes militant·es, autour de figures ou d’organisations palestiniennes. C’est le cas en France avec Urgence Palestine, ou en Amérique du Nord avec Palestine Youth Movement (PYM). Le revers de cette extraordinaire mobilisation spontanée, populaire, jeune et racisée est le recul des organisations traditionnelles de la société civile, tant en France qu’au Québec.
J’ai milité dans la Coalition BDS Québec du temps de Lorraine Guay, qui s’est reconfigurée en Coalition URGENCE Palestine du Québec avec sensiblement les mêmes organisations, associations et syndicats. Je sais la qualité de leurs membres, leur dévouement, et le sérieux des campagnes qui sont menées, mais je sais aussi la difficulté de les traduire en mobilisation de masse sur le terrain.
Je reconnais l’importance stratégique d’une campagne comme celle contre la Caisse de dépôt et placement du Québec (CPDQ) et ses investissements en Israël, mais je découvre aussi l’importance tactique de campagnes de boycottage spontanées et populaires, qui sont apparues depuis 2023 indépendamment de la Campagne BDS, autant contre le commerce des armes que contre Coca-Cola. C’est cette nouvelle génération qui nous permet de sortir du piège d’Oslo et de ses compromis intenables. En premier lieu, le crime originel de la Nakba de 1948 est sans cesse rappelé, y compris à travers le slogan «From the river to the sea, Palestine will be free». Ensuite, le revendicatif de libération et de décolonisation a remplacé celui de la simple demande de paix sans justice.
Je vois cette évolution d’un bon œil, même si j’aspire à plus de ponts entre ces deux générations de militant·es, car la décolonisation est un processus, la lutte sera longue, et nous aurons besoin de toutes les forces militantes possibles. La faiblesse des réactions internationales face aux bombardements israélo-américains en Syrie, au Yémen, au Qatar, au Nigeria, au Venezuela, au Liban et en Iran démontre qu’avec le génocide à Gaza, Israël a repoussé les frontières de l’horreur, et a entraîné l’occident dans sa faillite morale, politique, mais aussi économique.
Bien que coûteuse en vies humaines, cette faillite occidentale finira, veut veut pas, par provoquer la fin du projet colonial sioniste. En attendant, je veux rappeler la dernière phrase de mon livre, qui provient de la chanson Gaza el Ezza («La fierté de Gaza») de Mohammed Assaf : un peuple qui résiste ne s’effondre pas !
Emmanuel Dror, La fierté de Gaza, éditions Terres de feu, 192 p., 13 euros








