
Bill Feltcher jr, Z Magazine
Au lendemain des manifestations du 28 mars organisées à l’occasion du «No Kings Day», on constate un regain d’intérêt — et d’inquiétude — quant au fait que, dans de nombreuses villes, la participation des personnes de couleur en général, et des Noirs en particulier, a été limitée. À ma connaissance, aucune étude n’a été menée à ce sujet; nous sommes donc contraints de nous appuyer à la fois sur des témoignages isolés et sur des analyses et tendances historiques.
Ce qui est tout à fait évident pour quiconque observe notre situation, c’est que les victoires remportées par les mouvements sociaux progressistes dans les années 1960 ont été remises en cause au cours d’une période de plus de quarante ans d’attaques incessantes. Si l’on se concentre un instant sur le mouvement pour la liberté des Noirs, ces revers ont été combattus au fil du temps et ont pris de nombreuses formes. La vague électorale menée par les Noirs qui a débuté à la fin des années 1970 et s’est poursuivie jusqu’à la fin de la campagne présidentielle de Jesse Jackson en 1988 est un exemple typique de cette résistance. Cela dit, la combinaison de la répression (y compris les assassinats de dirigeants et de militants et de militantes et de militantes), de la confusion stratégique et des désaccords, ainsi que du déclin des organisations démocratiques de masse actives parmi la population afro-Américaine, a contribué à un malaise croissant, tendant vers le désespoir. Tout comme au cours des vingt années qui ont suivi la défaite de la Reconstruction, on a commencé à observer un repli sur soi notable, bien que non écrasant, présentant des parallèles avec la politique et la philosophie de Booker T. Washington.
À notre époque, la Million Man March de 1995 a été un exemple de ce repli sur soi au lendemain d’une défaite. Cette marche présentait deux inconvénients majeurs. Premièrement, elle était exclusivement masculine. Pour paraphraser feu Amiri Baraka, on ne part pas en guerre en laissant la moitié de l’armée à la maison. Deuxièmement, aucune revendication n’a été adressée à l’État ou aux entreprises américaines. La marche était très fortement centrée sur l’Amérique noire et, plus précisément, sur les hommes noirs. Bien que l’activisme de masse n’ait certainement pas disparu dans les années 1990, le fait que plus d’un million de personnes se rassemblent à Washington, DC sans formuler de revendications à l’État, compte tenu de ce qui arrivait — et continuait d’arriver — à l’Amérique noire, était phénoménal.
Au fil du temps, et à l’exception du mouvement syndical, le militantisme associatif a pris le relais pour remplacer en grande partie l’organisation de masse et la construction d’organisations démocratiques de masse contrôlées par leurs membres. Si les personnes engagées dans le travail de défense des droits sont extrêmement dévouées et très attachées à la justice et à la démocratie, le désintérêt généralisé pour l’établissement de liens personnels avec la base, ainsi que les défis liés à l’essor des réseaux sociaux et le climat d’isolement croissant, ont eu un impact notable sur la volonté de nombreuses personnes de s’engager dans la lutte, du moins à long terme.
L’année 2020, ainsi que les révoltes et les manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd, peuvent sembler faire exception à cette règle, mais il faut se garder de tirer une telle conclusion. La révolte de 2020 a été à la fois extraordinaire et historique. Menée par des Noirs, mais multiraciale, elle a semblé ébranler les fondements du pays. En effet, les manifestations ont entraîné, presque immédiatement, des changements de politique tant de la part du gouvernement que des entreprises. J’irais même jusqu’à affirmer qu’elles ont contribué à la défaite de Donald Trump aux élections de 2020.
Néanmoins, ce mouvement n’a pas réussi à construire et à maintenir une présence institutionnelle progressiste. Alors que de nombreuses organisations ont reçu d’importantes subventions financières pour mener à bien leur travail, peu d’entre elles se sont orientées vers l’organisation de masse et la construction d’organisations démocratiques de masse. On a également accordé peu d’attention à la contre-attaque inévitable à laquelle nous aurions tous dû nous attendre de la part de l’extrême droite. Lorsque cette contre-attaque s’est produite, notamment dans le contexte des attaques contre la prétendue «théorie critique de la race», ainsi que de l’hystérie alimentée par l’extrême droite au sujet de l’immigration latino-américaine, les mouvements progressistes de couleur ont été pris au dépourvu. Bien sûr, il y a eu de la résistance, mais l’élan né en 2020 s’est essoufflé au cours des années suivantes marquées par la Covid et sous l’administration Biden. L’extrême droite a réussi à inverser le discours et, parallèlement à la frustration et à la colère suscitées par le soutien de Biden à la guerre génocidaire menée par Israël contre la population palestinienne à Gaza, le cynisme, le nihilisme et la paralysie se sont amplifiés.
Ainsi, nous nous retrouvons aujourd’hui confrontés à un niveau de désespoir et de démobilisation résultant à la fois des coups durs subis par l’Amérique noire en particulier, et de l’absence d’une contre-stratégie qui nous mènerait vers des États-Unis post-Trump et post-néolibéral. Les arguments selon lesquels la population afro-Américaine auraient peur de manifester sont ridicules, même si plusieurs ont alimenté cette crainte, nous encourageant à rester chez nous de peur de provoquer Trump et de le pousser à instaurer la loi martiale. Ceux et celles qui affirment que les manifestations ne répondent pas aux revendications des Noirs n’ont qu’en partie raison : il est vrai que ces revendications doivent s’élargir. Cela dit, les Noirs ont défilé à maintes reprises sous des bannières qui ne s’adressaient pas spécifiquement à nous. Demandez à n’importe quel membre noir d’un syndicat qui a fait grève pour les salaires, les horaires et les conditions de travail (parfois avec des revendications qui ignorent purement et simplement les problèmes auxquels sont confrontéées les travailleuses et travailleurs noir.es).
Je dirais plutôt qu’il y a là un défi pour la gauche noire et, d’ailleurs, pour tous les militants de gauche issus des minorités ethniques. Pendant la guerre du Vietnam, il n’était pas rare de voir des manifestations antiguerre composées en grande majorité de Blancs. Bien que les personnes de couleur aient toujours été actives dans ces manifestations, les choses avaient tendance à changer lorsque les militants de gauche issus des minorités ethniques organisaient et mobilisaient leurs propres communautés pour qu’elles s’engagent. L’exemple le plus marquant parmi les personnes de couleur fut sans doute le Moratoire chicano de 1970 contre la guerre du Vietnam, qui a mobilisé des dizaines de milliers de Chicanos dans les rues de Los Angeles. Au sein de l’Amérique noire, un travail considérable a été accompli par le Black Panther Party, le SNCC et d’autres pour sensibiliser la communauté noire à la guerre, sans parler de l’impact du discours du Dr Martin Luther King durant la dernière année de sa vie. Le travail antiguerre parmi la population afro-Américaine comprenait également la mobilisation des militaires enrôlés. Le Young Lords Party, le Parti socialiste portoricain et d’autres radicaux portoricains ont mobilisé la population portoricaine de l’île et du continent contre la guerre. Il y avait tout un «arc-en-ciel» d’opposition à l’agression américaine et à la montée de la droite menée par le président Nixon de l’époque.
La gauche noire d’aujourd’hui — en fait, tous les militants de gauche issus des minorités ethniques — doit se donner pour mission de reproduire cette approche, mais dans les conditions du XXIe siècle. Il n’y a rien de mal à avoir nos propres contingents dans les grands rassemblements; il n’y a rien de mal à mener des actions de sensibilisation spécifiques auprès de nos électorats. En fait, c’est précisément ce que nous devons faire. Mais nous devons également relier cela à une lutte pour ce que beaucoup appellent la «Troisième Reconstruction», c’est-à-dire un avenir progressiste fondé sur les revendications que nous formulons aujourd’hui et qui reflètent les besoins et les aspirations des opprimé.es.
Il y a quelques semaines, j’ai été invité à prendre la parole lors d’un rassemblement communautaire à Baltimore, dans le Maryland, qu’un de mes amis avait aidé à organiser. L’objectif était de parler de l’ICE et de la menace qu’elle représentait non seulement pour les personnes immigrées latino-américaines, mais aussi pour tous les immigré.es de couleur et pour les populations non immigrées. Il y avait peut-être une trentaine de personnes dans la salle. C’était la population noire de Baltimore, dont beaucoup n’avaient que peu ou pas de connaissances historiques sur l’ICE, le nativisme aux États-Unis et les menaces pour la démocratie qui se cachent derrière les sophismes de l’administration Trump. Ils étaient assis là et écoutaient; ils posaient d’excellentes questions; et beaucoup voulaient agir à la suite de cette réunion. Ils ne suivaient pas ce rassemblement à travers un écran d’ordinateur, tout en consultant leurs courriels. Ils étaient là en personne et étaient captivés. C’est ainsi que nous commençons.








