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Claire Comeliau, correspondante en stage

À l’occasion du lancement du Collectif 19 mars avec l’appui de la coalition du Québec Urgence Palestine, le webinaire du 9 janvier dernier, « Gaza, de la faillite globale au devoir d’humanité » a été l’occasion d’un éclairage sur l’actualité à Gaza. Trois panélistes y ont participé : la juriste française Monique Chemillier-Gendreau, Rony Brauman, membre de Médecin sans Frontière et l’anthropologue et sociologue Didier Fassin.

L’objectif de ce webinaire était de lever le voile sur certains points tabous du génocide à Gaza, pour établir une compréhension commune sur cette crise humanitaire sans précédent et provoquer une solidarité adéquate.

La Société des Nations faible et impuissante dès sa création 

Monique Chemillier-Gendreau
Monique Chemillier-Gendreau
Monique Chemillier-Gendreau, juriste française qui a centré ses travaux de recherche sur le droit international, est sans appel quant à la mise à l’écart et à l’impuissance du droit international face à la question palestinienne, et cela depuis bien longtemps.

Lors du pacte de la Société des nations (SDN) en 1920, le paragraphe 4 de l’article 22 promettait que les territoires pris à l’Empire ottoman, avec l’aide d’un mandataire, deviendraient à terme des nations indépendantes. L’hypocrisie se manifeste déjà en 1917 avec la déclaration Balfour émanant du Royaume-Uni qui soutient l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. On sait ce qui est advenu : en 1947, débordés par la situation, les Britanniques remettent le mandat de la Palestine à l’ONU qui, à son tour, établit un plan de partage.

Depuis la création de la SDN, puis des Nations Unies, la norme centrale a toujours été l’interdiction de l’utilisation de la force : cela n’a pas empêché Israël de s’emparer illégalement d’un tiers du territoire promis par l’ONU à la Palestine lors de la Nakba en 1948, ni d’annexer le plateau du Golan au détriment de la Syrie, puis la bande de Gaza au désavantage de la Palestine lors de la guerre des Six Jours, en 1967.

En conséquence, aucune sanction à l’encontre d’Israël n’a vu le jour, expliquant son indifférence à l’égard des dispositions des institutions internationales. Malgré de nombreuses résolutions — comme la 242 — qui soulignent « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la guerre », ces règles restent non contraignantes, ce qui ne motive pas leur application et affaiblit l’institution.

Un système qui doit être repensé s’il se veut efficace

En janvier 2024, puis en mai 2024, l’instance la plus haute de l’ONU, la Cour Internationale de Justice (CIJ) a rendu des ordonnances obligatoires pour la prévention et la répression du crime de génocide dans la bande de Gaza. En juillet 2024, elle a aussi rendu un avis consultatif qui dénonce le caractère illicite et illégal de la présence continue d’Israël en Palestine. Malgré tout, Israël continue d’ignorer le droit international et persiste dans le génocide.

La source du problème réside dans la forme juridique faible des traités du droit international qui permet aux États de garder la possibilité de s’en désengager. Monique Chemillier-Gendreau affirme que si l’on veut que le droit international devienne effectif, il faut en passer par un renoncement à la souveraineté. Le conseil de sécurité n’est jamais soumis à réélection et détient un droit de véto, traduisant le caractère antidémocratique de l’ONU, un système verrouillé par l’article 108 et 109 qui disposent qu’aucune réforme ne peut se faire sans l’accord des cinq membres permanents.

Ces faiblesses en haut lieu du droit international permettent l’impunité d’Israël. Dans ce contexte, l’espoir peut être cultivé avec le Sud Global en repensant un nouveau système international qui saura dépasser les échecs des Nations Unies tout en tenant compte de ses aspects positifs.

Crise humanitaire : l’enfer à Gaza qui s’étend à la Cisjordanie 

Rony Brauman
Rony Brauman
Rony Brauman fait partie de Médecins Sans Frontières et témoigne de l’atrocité inédite de la situation en Palestine. Il alerte notamment sur la région de Cisjordanie, où l’on retrouve des similitudes avec les méthodes utilisées par les forces israéliennes pour asphyxier la population de Gaza.

Depuis octobre 2023, Rony Brauman estime dans ce conflit le nombre de morts entre 90 000 et 100 000, dont environ 9 000 combattants : le reste des victimes, soit 90 %, sont des civils et fait de Gaza un cimetière d’enfants et de femmes. Outre les défunts, il ne faut pas négliger la multitude de blessés de guerre : on compte 200 000 blessés, dont 20 000 demandant des soins urgents, ni les vies brisées de nombreuses familles.

Pour ajouter encore au malheur du peuple palestinien à de telles conditions d’existence, le gouvernement israélien a choisi de bannir les organisations humanitaires sur place, coupant ainsi l’aide extérieure et s’inscrivant dans une politique d’étranglement. L’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) s’est vue interdite d’opérer sur le territoire israélien. Pour empirer encore la situation, Israël a annoncé le 1er janvier 2026 interdire l’accès à la bande de Gaza à 37 organisations humanitaires étrangères sous prétexte qu’elles ont refusé de livrer l’identité de leur personnel palestinien.

En plus de l’interdiction humanitaire à Gaza, les journalistes sont bannis de cette zone, sauf lorsqu’ils sont encadrés par l’armée occupante. La présence journalistique extérieure est rendue quasiment impossible, tandis que les journalistes d’origine palestinienne, les seuls à pouvoir rendre ce travail d’information, sont en proie aux assassinats. Ce refus d’autoriser le travail d’une presse indépendante s’ajoute au déni du droit international et accentue l’isolation de Gaza.

Des obstacles à la bonne compréhension de la réalité en Palestine

Pour clôturer ce webinaire, l’anthropologue et sociologue Didier Fassin s’est exprimé sur des phénomènes obstruant la transparence de la crise humanitaire à Gaza.
Didier Fassin

Le principal écueil quant à la bonne compréhension de ce qu’il se passe en Palestine réside dans ce que Didier Fassin appelle « la trahison des mots», orchestrée par les gouvernements des pays occidentaux.

Dans la plupart des médias, la terminologie est choisie pour ne pas prendre trop clairement parti contre Israël. Ainsi, ce génocide est plutôt appelé « guerre Israël-Hamas », alors que le gouvernement israélien informe de son intention « d’anéantir Gaza et sa population ». Cette terminologie lui permet d’essayer de légitimer cette agression comme une simple opération contre une milice militaire et terroriste. Le terme « conflit au Moyen-Orient » est aussi beaucoup utilisé pour ne pas évoquer une « colonisation israélienne ». Aux États-Unis, on a demandé aux journalistes du New York Times de ne pas utiliser certains termes tels que « génocide », « nettoyage ethnique » ou encore « territoire occupé». En janvier dernier, la chaine France Info a suspendu un journaliste qui avait qualifié les prisonniers palestiniens « d’otages ».

À l’interdiction journalistique et le bannissement de l’aide humanitaire, le gouvernement israélien ajoute également une désinformation et une présentation orientée des faits pour tenter d’occulter le drame qui se joue à Gaza. Il use de tout son pouvoir pour empêcher les enquêtes sur place, rendant ainsi la compréhension de la réalité palestinienne difficile et instaurant une politique orwellienne.

Un devoir de mémoire et de reconnaissance universelle 

Tout comme l’agression russe en Ukraine et la politique étrangère récemment dessinée par l’administration Trump, le mépris du droit international et la loi du plus fort règnent à Gaza. La population palestinienne pourra-t-elle, un jour, vivre décemment ? Le traumatisme des bombardements témoigne de la destruction profonde d’un peuple. La mémoire des Palestiniens et Palestiniennes doit être écoutée à travers le monde et le droit international repensé pour agir concrètement et solidairement envers ce peuple martyr et opprimé depuis bien trop longtemps. Tant que l’ONU ne sera pas contraignante et que régnera la loi du plus fort, la reconnaissance de la Palestine et les reproches faits à Israël continueront de rester seulement anecdotiques, sans réels effets.

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