Les racines économiques de la contestation en Iran

Members of the Iranian revolutionary guard march during a parade to commemorate the anniversary of the Iran-Iraq war (1980-88), in Tehran September 22, 2011. REUTERS/Stringer/File Photo - S1AETZITNOAA

ROMARIC GODIN, Mediapart, 6 JANVIER 2018 PAR

Dans la vague de mécontentement qui a saisi l’Iran avant la nouvelle année, les revendications économiques ont joué un rôle important. Les manifestants ont contesté le projet de budget du gouvernement du président Hassan Rohani, se sont attaqués aux banques et ont réclamé des actions en faveur du niveau de vie. Certes, ce mouvement a sans doute des causes multiples et, comme le rappelle Thierry Coville, enseignant chercheur spécialiste de l’Iran à l’IRIS, « il a surpris tout le monde, en Iran même ». Il était donc sans doute impossible de déduire de la situation économique une telle flambée de violence a priori. D’autant que l’économie iranienne semble aller mieux.

Depuis l’accord sur le nucléaire et la levée d’une partie des sanctions économiques, le pays est en effet sorti de la récession. Ces sanctions, singulièrement renforcées en 2010 et 2011, avaient dévasté l’économie iranienne. Le niveau de la croissance s’était effondré, passant de plus de 5 % en 2010 à – 7,5 % en 2012 selon la Banque mondiale. En 2015, le pays était retombé en récession. En 2016, l’économie est fortement repartie à la hausse avec une croissance de plus de 13 %, principalement due à la reprise des livraisons pétrolières et à un effet de rattrapage. Elle devrait, cependant, atteindre l’an prochain, selon la dernière estimation du FMI, 4,2 %, en étant moins dépendante du seul secteur pétrolier.

Parallèlement, les sanctions monétaires avaient fait s’effondrer le rial, la monnaie iranienne, et provoqué un emballement des prix. L’inflation officielle avait touché jusqu’à 60 % sur un an et atteignait en moyenne, en 2012, 34 %. La levée des sanctions et la politique de Hassan Rohani ont conduit à abaisser fortement cette inflation qui, sur l’année persane (de mars à mars) 2016-2017, est retombée pour la première fois depuis 1990 sous les 10 %, à 8,9 %. La situation économique montrerait donc des signes d’amélioration.

Mais la réalité du terrain est moins réjouissante. Les sanctions économiques ne sont pas toutes levées. Celles mises en place par les États-Unis en 1995 restent en vigueur, par exemple, et l’arrivée d’un gouvernement Trump très hostile à Téhéran et à l’accord sur le nucléaire a refroidi les ardeurs de bien des investisseurs internationaux. Certes, les investissements directs étrangers ont repris, mais pas autant qu’il eût été nécessaire et qu’il était espéré par la population.

Ainsi, dans le secteur bancaire, aucune des banques européennes n’ose encore mettre le pied dans la République islamique, refroidies qu’elles sont par la condamnation en 2015 de BNP-Paribas par la justice états-unienne. Or, la situation du secteur bancaire iranien est désastreuse. Les années de récession ont plombé les bilans des institutions locales. Le taux de créance douteuse atteint 11 % des bilans et peu de banques remplissent les critères de solvabilité internationaux de Bâle III. En octobre dernier, lors d’une conférence à Zurich, le directeur général de la banque iranienne Middle East Bank, Parviz Aghili, estimait que la moitié des 35 établissements de crédit officiels du pays devrait fermer ses portes au cours des six prochaines années. Dans ces conditions, et sans l’apport de banques étrangères solides, le crédit ne peut qu’être limité et la croissance de l’économie réelle également. C’est en partie pour cette raison que l’économie hors pétrole croît beaucoup moins vite que l’économie dans son ensemble.

La déception est, en fait, vive quant aux effets de la levée des sanctions économiques. « Après l’effet de rattrapage, la croissance va naturellement ralentir », reconnaît Seltem Iyigun, économiste Moyen-Orient et Turquie à la Coface, à Istanbul. Déjà, sur l’année persane 2017-2018, elle n’est que de 3,3 %, et même un niveau de 4,2 % comme le prévoit le FMI reste relativement modeste, compte tenu du poids du secteur pétrolier et des effets de la récession du début des années 2010. De même, la décrue de l’inflation semble terminée et la hausse des prix annuelle est remontée au-dessus de 10 %. Et la situation devrait persister. « Les attentes de beaucoup après la levée des sanctions ont été déçues », souligne Thierry Coville.

Or, compte tenu de ce demi-succès, le gouvernement de Hassan Rohani a dû accompagner la reprise de l’économie d’une politique désinflationniste non seulement pour compenser le manque d’investissements étrangers mais aussi pour les attirer davantage par une politique de stabilité financière. Cette politique est fondée logiquement sur une sévère austérité budgétaire, rendue d’autant plus impérative pour le gouvernement qu’il lui faut trouver des fonds pour renflouer les banques. Selon le FMI, les dépenses publiques restent stables en volume depuis 2015 et devraient le rester jusqu’en 2019. Le budget présenté pour l’année persane 2018-2019 prévoit ainsi de sérieux ajustements sur les programmes sociaux et la fin des subventions aux prix des carburants, notamment. C’est un des éléments qui a mis le feu aux poudres fin décembre.

Car cette politique de stabilisation classique conduit à faire porter l’ajustement de l’économie non plus sur les prix, mais sur l’emploi et les salaires. Le taux de chômage a vite augmenté en Iran. Officiellement, il est de 12,5 % de la population active, deux points de plus qu’en 2014. Mais Thierry Coville indique que « des calculs venant d’Iran tendent à faire croire que le taux réel est plutôt de 16 à 18 % ». Les premiers touchés par ce chômage sont les femmes et les jeunes. La situation se complexifie en raison de deux éléments clés.

D’abord, l’importance de la qualification de la main-d’œuvre iranienne, qui est très bien formée. Mais compte tenu de la faiblesse des capitaux existants en Iran et de l’importance des secteurs public et para-public (80 % de l’ensemble de l’économie), la demande de travail qualifié est faible. « L’économie ne peut pas répondre aux besoins des jeunes qualifiés, qui en sont réduits à faire des petits boulots ou à émigrer », résume Thierry Coville, qui souligne combien la situation peut être difficile dans les petites villes à très faible activité économique, celles qui, précisément, dans le nord-est du pays notamment, ont été touchées par les manifestations. « Sans argent en Iran, fonder une famille est impossible », ajoute-t-il pour marquer l’importance du sentiment de déchéance sociale qui peut toucher une grande partie de la jeunesse iranienne.

Une économie dans une transition périlleuse

Or, et c’est l’autre élément clé, la démographie aggrave la situation. Le pays a connu un niveau élevé de naissances jusque dans les années 2000 et, en 2018, 800 000 personnes vont arriver sur le marché du travail. Avec l’effet de retard des études, le phénomène est encore plus puissant et on estime qu’il faut un taux de croissance de 6 % pour absorber ces arrivées. C’est dire si la pression sur l’emploi est importante dans le pays.

Pour ceux qui ont encore un emploi, la situation n’est guère plus réjouissante. La politique de désinflation suppose une modération salariale qui comprime les salaires réels, déjà plombés par l’effet démographique. « La situation des ouvriers, dont la plupart sont en CDD et qui sont dépourvus de représentation syndicale, est catastrophique », estime Thierry Coville. Là encore, il est intéressant de souligner que ce sont les régions ouvrières du Kurdistan iranien qui ont mené la contestation en ce début d’année. Mais l’austérité salariale touche aussi logiquement, dans une économie aussi administrée, les fonctionnaires, instituteurs et institutrices, infirmières et infirmiers.

Quant à la classe moyenne iranienne, fortement affectée par les sanctions et l’inflation, elle a été la première victime des faillites, en 2016 et 2017, d’institutions financières « illégales ». Ces institutions, officiellement des « coopératives », ont développé des activités quasi bancaires, promettant des taux très attractifs de 20 à 35 % au temps de l’inflation élevée pour attirer les dépôts. Pendant les années de présidence de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, ces pratiques se sont multipliées et, en 2013, représentaient, d’après la Banque centrale iranienne (BCI), pas moins du quart du dépôt. Il est vrai que c’était pour nombre d’Iraniens un moyen de compléter leurs revenus en pleine récession.

Ces sociétés se sont cependant rapidement révélées incapables de servir de tels taux, surtout en période de baisse de l’inflation, et une douzaine ont fait faillite. La BCI les a déclarées illégales et elles ne représentent que 8 % des dépôts aujourd’hui, mais de nombreux déposants ont été ruinés, car les autorités se sont contentées de blâmer leur manque de prudence. En juin, ces faillites ont provoqué des manifestations dans tout le pays et leur souvenir a pu contribuer à alourdir le mécontentement de la classe moyenne. Or, comme le souligne Thierry Coville, « beaucoup se demandent comment l’État a pu laisser faire aussi longtemps, alors que ces sociétés avaient pignon sur rue ». De surcroît, Seltem Iyigun souligne que, malgré la fermeté affichée par la Banque centrale, « nous n’avons pas encore vu de mesures ciblées pour contenir le développement de ces institutions financières qui n’ont pas de licence ».

Le malaise social est donc général et n’a pas été calmé par la simple baisse du taux d’inflation et la stabilisation de la monnaie. La déception en est d’autant plus vive. Et lorsqu’un projet de budget inquiète et que, pour diverses raisons, les prix des produits alimentaires s’embrasent, comme à la fin de l’année dernière, le malaise peut se muer en émeutes.

D’autant que, dans ce contexte, « l’absence complète de confiance dans les institutions politiques et économiques de la part d’une partie de la population » – un des facteurs clés du soulèvement actuel, selon Thierry Coville – a également des racines économiques. Une grande partie de l’économie iranienne – on ignore exactement laquelle, mais certains évoquent une proportion de 20 % – est en effet aux mains des religieux, par l’intermédiaire de fondations, ou des Gardiens de la Révolution, les Pasdaran, ce corps d’élite armé qui ne rend compte qu’au Guide suprême, le chef de l’État, et nullement au Parlement ou au président. Durant les années de présidence Ahmadinejad, les Pasdaran ont profité des « privatisations » d’alors pour renforcer leur contrôle sur l’économie. Exemptés d’impôts, ils se sont enrichis considérablement et exercent une concurrence déloyale mais légale face au secteur privé.

Au cours de la campagne pour sa réélection, en mai dernier, Hassan Rohani a eu des mots très durs contre les avantages accordés aux Gardiens de la Révolution et aux fondations religieuses. Le président est proche du secteur privé, mais c’est aussi un homme prudent, qui doit agir dans un système institutionnel verrouillé, où le président de la République a un pouvoir réduit. Pasdaran et fondations religieuses dépendent du Guide, Ali Khamenei. Et le président a choisi de ménager ce pouvoir : dans son budget, certaines largesses ont été préservées pour ces institutions, tandis que l’État maintenait des dépenses militaires massives (et mal connues) pour les opérations extérieures des Pasdaran. Tout cela a conduit une grande partie des manifestants à rejeter à la fois Hassan Rohani et les Pasdaran.

Cette imbrication de puissances proches du régime dans l’économie a plusieurs conséquences : elle attise le manque de confiance dans les institutions, le sentiment d’inégalité entre le peuple victime de la politique d’ajustement macroéconomique et une oligarchie politique protégée, mais aussi le rejet d’une corruption généralisée. Dans le classement 2016 de l’association Transparency International sur la perception de la corruption, l’Iran figure en 131e position sur 176, à égalité avec la Russie. Pour Thierry Coville, « il y a le sentiment que le système ne marche que pour une minorité ». Et tout cela a conduit logiquement à renforcer le mécontentement qui a fini par éclater en fin d’année 2017.

La plupart des économistes reconnaissent certes que l’économie iranienne dispose d’un fort potentiel. « À la différence de plusieurs économies de la région, l’Iran a hérité du régime monarchique une base industrielle importante », note ainsi Thierry Coville. Avec ses 80 millions d’habitants, « c’est un marché prometteur qui intéresse fortement les investisseurs internationaux », ajoute Seltem Iyigun. La politique de Hassan Rohani, encouragée et saluée par le FMI, est une politique classique d’ajustement et de stabilisation financière. Mais c’est une politique nécessairement longue à porter ses fruits et douloureuse à court terme. « Les sanctions ont appauvri toutes les couches de la société et il faudra du temps pour que la croissance puisse se diffuser et renforcer les revenus des ménages », affirme Seltem Iyigun, qui se veut optimiste quant aux arrivées d’investissements étrangers et à la croissance dans les prochaines années.

Mais cette période de transition est à très haut risque. Et comme le remarque Thierry Coville, Hassan Rohani a largement sous-estimé la situation sociale. Le calme apparent a dissimulé une colère qui se nourrissait des difficultés persistantes et des espoirs déçus. La transition économique iranienne est rendue particulièrement périlleuse par plusieurs facteurs : la qualification élevée de la population, la persistance de certaines sanctions et tensions géopolitiques et, enfin, la structure institutionnelle du pays. Tous ces éléments peuvent laisser penser qu’une simple croissance nominale de l’économie ne suffira pas à apaiser les tensions en Iran.

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