Pakistan : avec les Talibans à Kaboul, inquiétudes et satisfactions

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JEAN-LUC RACINE, Orient XXl,  1 OCTOBRE 2021

 

Le retour des talibans au pouvoir, marqué par la chute de Kaboul le 15 août 2021, apparaît d’emblée comme une bonne nouvelle pour le Pakistan dont on connaît les liens avec un mouvement qui dut beaucoup à Islamabad lors de sa conquête de l’Afghanistan, en 1994-1996, puis qui bénéficia d’un sanctuaire pakistanais décisif après l’intervention américaine l’ayant chassé du pouvoir en 2001. Mais l’histoire ne se répète jamais à l’identique, et le gouvernement d’Imran Khan, premier ministre pakistanais depuis 2018, prend garde à ne pas partager le risque d’isolement auquel le nouveau régime afghan est confronté, tout en cherchant à l’influencer dans un sens souhaité par la communauté internationale.

Un autre paramètre change en partie la donne : l’existence des talibans pakistanais, agrégés en 2007 dans un mouvement radical, le Tehrik e Taliban Pakistan (TTP), qui ne veut rien moins que renverser le régime pakistanais, fausse République islamique à ses yeux. L’analyse de la stratégie pakistanaise vis-à-vis du nouveau régime taliban appelle donc aller au-delà du constat — du reste valide —, jugeant que par la victoire des talibans, le Pakistan se trouve conforté dans sa vieille quête de « profondeur stratégique » à l’ouest, contre la puissance indienne à l’est. Il faut en effet prendre aussi en compte les analystes pakistanais qui considèrent que le triomphe des talibans pourrait être, pour le Pakistan, une victoire à la Pyrrhus.

LE RETOUR DE L’AF-PAK

Quand en 2010, Richard Holbrooke, envoyé spécial du président Barack Obama pour l’Afghanistan et le Pakistan, donna crédit au concept d’« Af-Pak », c’est-à-dire le continuum stratégique entre Afghanistan et Pakistan, l’idée fut mal reçue à Islamabad, et finalement disparut du vocabulaire diplomatique américain. Il faisait pourtant sens en ce qu’il soulignait que la gestion de la question afghane ne pouvait se faire sans prendre en compte le facteur pakistanais, pour des raisons autant historiques que sociales et politiques.

Le Pakistan avait été choisi en 1980 comme canal de l’appui en armes et en financement donné aux moudjahidines dans leur lutte contre les Soviétiques, en raison de la connaissance sans égale qu’avaient les services de renseignement pakistanais (Inter-Services Intelligence, ISI) des principales forces moudjahidines. D’autre part, avec Benazir Bhutto soucieuse de ramener la stabilité chez son voisin pour faciliter l’accès du Pakistan aux ressources d’Asie centrale, Islamabad avait joué un rôle décisif dans la structuration du mouvement taliban. Les racines de celui-ci étaient à Kandahar, mais maintes recrues furent des réfugiés afghans scolarisés dans les madrasas pakistanaises, d’où leur nom de taliban : étudiants en religion.

Enfin, le Pakistan offrit aux talibans chassés du pouvoir par l’intervention américaine après les attentats du 11-Septembre de précieux sanctuaires dans les zones tribales pakistanaises adjacentes à l’Afghanistan, chaudron où s’étaient croisés de longue date moudjahidines, combattants arabes d’Al-Qaïda et militants locaux radicalisés. Pour leur part, les leaders talibans établirent leurs conseils (choura) tant à Quetta, capitale du Balouchistan pakistanais qu’à Peshawar, capitale de la province frontière du Nord-Ouest, rebaptisée Khyber Pakthunkwa en 2010. Le nom est significatif, en ce qu’il souligne l’identité pachtoune de la région, qui transcende la frontière de plus de 2 600 kilomètres héritée de l’empire britannique : la Ligne Durand de 1893, qu’aucun gouvernement afghan n’a jamais reconnue. Si les Pachtounes comptent pour environ 40 % de la population afghane, ils sont plus nombreux au Pakistan qu’en Afghanistan, et Islamabad ne veut jamais sous-estimer le risque que nourrirait un retour du nationalisme pachtoune.

UNE FILIALE DE L’ORGANISATION DE L’ÉTAT ISLAMIQUE

En dépit des liens anciens avec le mouvement taliban, trois préoccupations marquent la lecture pakistanaise des conséquences de la chute de Kaboul. La première est la crainte d’un sursaut du TTP. Très affaibli par la répression qui l’a frappé au Waziristan après l’attaque meurtrière contre un lycée militaire à Peshawar en décembre 2014, le groupe s’était ensuite fracturé, tandis qu’une part des militants fuyant l’armée pakistanaise s’était établie dans les provinces afghanes transfrontalières. Un certain nombre de ces transfuges rejoindra l’État islamique au Khorasan, la filiale de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Afghanistan.

Le renouveau du TTP, qui a repris attaques ciblées et attentats en 2020, inquiète Islamabad, d’autant que nombre des militants emprisonnés sous le précédent régime afghan ont été libérés par les talibans. Le gouvernement d’Imran Khan a clairement demandé aux talibans afghans de juguler leurs homonymes pakistanais, tout en annonçant qu’une amnistie était envisageable pour les membres du TTP qui rendent les armes et acceptent la Constitution pakistanaise — une hypothèse assez peu vraisemblable…

La seconde inquiétude pakistanaise concerne les flux de réfugiés que générerait une instabilité chronique en Afghanistan. Le discours officiel rappelle que le pays a déjà accueilli plus de trois millions de réfugiés afghans depuis des décennies (une partie d’entre eux est rentrée en Afghanistan ces dernières années), et qu’il ne pourrait s’ouvrir à de nouvelles vagues de réfugiés.

La troisième préoccupation n’est pas formulée par le pouvoir, mais émane d’un certain nombre d’analystes pakistanais : au-delà du TTP, tous les mouvements radicaux actifs au Pakistan pourraient se trouver stimulés par la victoire éclatante des talibans afghans, et renforcer dans le pays les tensions extrémistes : c’est l’argument avancé entre autres par Husain Haqqani, ancien ambassadeur du Pakistan à Washington, qui annonçait « une victoire à la Pyrrhus » pour Islamabad1.

UN ÉQUILIBRE DÉLICAT

Ce contexte explique les multiples facettes de la réaction pakistanaise à la victoire des talibans. Imran Khan répétait depuis des années qu’il n’y avait pas de solution militaire à la crise afghane, et rappelait par ailleurs le rôle essentiel joué par Islamabad en facilitant le dialogue entre Américains et talibans à Doha, ayant abouti en février 2020 à l’accord prévoyant le retrait américain. Si l’on passe outre la cacophonie qui a pu oblitérer le discours des officiels pakistanais depuis le 15 août 20212, la ligne gouvernementale paraît reposer sur un délicat équilibre entre deux paramètres.

D’un côté, le retour des talibans au pouvoir conforte Islamabad en ce que l’Inde a pour l’heure perdu son influence en Afghanistan, une Inde qui avait investi quelque 3 milliards de dollars (2,58 milliards d’euros) en projets de développement. L’Inde s’entendait bien avec le gouvernement d’Ashraf Ghani accusant le Pakistan de soutenir l’insurrection talibane, et disposait, en plus de son ambassade à Kaboul, de quatre consulats. À en croire les autorités pakistanaises, ils étaient utilisés pour encourager aussi bien les rebelles baloutches que — accusation peu crédible — les talibans pakistanais du TTP.

Mais en revanche, Islamabad mesure les risques que fait peser le retour des talibans, et les signaux négatifs envoyés depuis la mise en place d’un gouvernement qualifié de « provisoire », et exclusivement composé de talibans, alors qu’ils avaient annoncé un gouvernement « inclusif ». Des négociations avaient été engagées en ce sens avec des personnalités de premier plan : l’ancien président Hamid Karzai, l’ancien numéro deux du gouvernement d’Ashraf Ghani Abdullah Abdullah, et Gulbuddin Hekmatyar, ancien moudjahidine antisoviétique et chef du Hezb-e Islami. Rien n’est sorti pour l’heure de ces tractations, tandis que les signes de radicalité se multiplient, sur le travail des femmes et la scolarité des jeunes filles entre autres.

Les luttes de pouvoir au sein du nouveau gouvernement afghan ont aussi inquiété Islamabad. Les figures les plus médiatiques du mouvement, celles qui ont été reçues à Moscou, Pékin ou Téhéran et qui ont mené les négociations avec les Américains à Doha, ont été marginalisées. Abdul Ghani Baradar n’est que premier ministre adjoint et Sher Mohammad Abbas Stanekzai ministre adjoint des affaires étrangères.

La venue à Kaboul du chef de l’ISI, le général Faiz Hameed, a parfois été vue comme la preuve de l’ingérence d’Islamabad dans la formation du gouvernement taliban, proclamé trois jours plus tard, le 7 septembre, et dans la promotion de la ligne dure, marquée par la présence de quatre membres du réseau Haqqani. Des observateurs bien informés y voient plutôt une volonté de médiation entre factions opposées, par souci de stabilité3. Pour leur part, des sources indiennes y ont vu la marque de l’implication pakistanaise dans la reconquête de la vallée du Panshir où s’étaient repliés les derniers opposants armés au régime.

Le « gouvernement provisoire » des talibans, même élargi à quelques représentants de minorités ethniques, ne peut pleinement satisfaire Islamabad, qui s’en tient officiellement à la nécessité d’un gouvernement inclusif — c’est-à-dire ouvert à des personnalités reconnues et non talibanes —, condition nécessaire à la stabilité du nouvel Afghanistan, d’autant que la crise humanitaire dans laquelle s’enfonce le pays requiert une aide internationale considérable en partie engagée, et qu’une partie des élites afghanes a fui le pays : les talibans manquent de cadres compétents et de capitaux pour remettre le pays sur pied. Par ailleurs, Islamabad souhaite rester dans les bonnes grâces de la communauté internationale, et particulièrement des États-Unis, car son économie a toujours besoin de prêts du Fonds monétaire international (FMI). Le Groupe d’action financière, organisation internationale qui pourchasse les financements occultes d’organisations terroristes, n’a toujours pas retiré le Pakistan de sa liste grise, ce qui a aussi des implications économiques.

Cet ensemble de facteurs explique la position du Pakistan plus d’un mois après la chute de Kaboul : pas de reconnaissance unilatérale du nouveau régime, mais un plaidoyer auprès de la communauté internationale pour s’ajuster aux nouvelles réalités tout en cherchant à les faire évoluer.

ACTIVISME DIPLOMATIQUE

En sus des interviews données par le premier ministre Imran Khan aux grands médias occidentaux, Chah Mahmood Qureishi, ministre des affaires étrangères, a déployé beaucoup d’énergie sur la question afghane, dans le cadre de rencontres régulières (comme la réunion de l’Organisation de Coopération de Shanghai) ou d’initiatives spécifiques, bilatérales ou multilatérales.

L’idée est de développer une stratégie coordonnée avec les acteurs régionaux au sens large (Républiques d’Asie centrale, Chine, Russie, Iran, États du Golfe) tout en faisant évoluer les pays occidentaux sur la base d’un constat : il convient d’accepter la réalité du retour des talibans au pouvoir, tout en cherchant à les influencer plutôt qu’à les isoler. Les influencer, car le discours pakistanais s’aligne sur les attentes occidentales, reprises par Moscou et Pékin :

– nécessité d’un gouvernement inclusif ;
– respect des droits humains et des droits des femmes en particulier ;
– engagement à ne pas héberger de groupes terroristes.

Au-delà de cette rhétorique convenue, le discours pakistanais veut convaincre qu’une évolution des talibans est possible, qu’il faut être patient, et qu’il conviendrait d’élaborer une ligne de conduite internationale permettant d’obtenir d’eux des concessions en échange d’un appui économique à la reconstruction du pays, et de l’indispensable assistance humanitaire. Les États-Unis — qui ont bloqué les fonds gouvernementaux afghans en dépôt chez eux —, la Banque mondiale et le FMI — qui ont suspendu les crédits prévus pour le gouvernement d’Ashraf Ghani — devraient donc restaurer les financements attendus. Le discours d’Imran Khan à l’Assemblée générale des Nations Unies le 24 septembre 2021 est allé plus loin : il a appelé « à renforcer et stabiliser l’actuel gouvernement afghan, pour le bien du peuple d’Afghanistan ». Aux talibans de tenir leurs promesses d’ouverture, à la communauté internationale de les inciter à tenir ces promesses. La politique inverse, celle de l’isolement, ne ferait qu’aggraver la crise humanitaire, et aurait de graves conséquences politiques : « Un Afghanistan chaotique, déstabilisé, deviendrait de nouveau un havre pour les terroristes internationaux »4.

Au total, si le Pakistan a gagné la guerre d’Afghanistan, comme le dit un chroniqueur du grand quotidien Dawn, encore lui faut-il gérer cette victoire. Ce qui n’implique pas seulement de se faire entendre des talibans, mais aussi de revoir la politique de communication pakistanaise qui continue de présenter le Pakistan comme la victime collatérale majeure de la guerre d’Afghanistan pour cause de terrorisme, alors que la vision d’un Pakistan adepte du double jeu reste prégnante, y compris dans les rangs du Congrès américain. Au contraire, le Pakistan doit forger une vision post-conflit pour la région, ce qui implique de se faire entendre à la fois des talibans et de la communauté internationale, souligne le chroniqueur. La clé étant la relation entre Islamabad et Kaboul, il ajoute : « Toutes ces années, on nous a blâmés pour notre influence [sur les talibans] aujourd’hui, il est temps d’user de cette influence pour notre propre crédit5 » Plus facile à dire qu’à faire.