Isabel Cortés, correspondante
La saisie d’un pétrolier chargé de brut vénézuélien au large des côtes du Venezuela par les forces armées des États-Unis est devenue le nouvel épisode de la montée actuelle des tensions dans les Caraïbes. Annoncée par Donald Trump comme « la plus grande saisie jamais réalisée », cette opération a approfondi le conflit avec Caracas et a ouvert un front diplomatique avec l’Iran et la Guyane. Elle a aussi déclenché des alertes sur le respect du droit maritime international et sur les limites du pouvoir militaire des États-Unis en eaux internationales.
Depuis le mois de septembre de cette année, au moins 22 attaques ont été recensées en eaux internationales, avec un bilan de 23 embarcations détruites. Le coût humain de ces actions est élevé : on estime qu’au moins 87 personnes ont trouvé la mort dans les Caraïbes et dans le Pacifique à la suite de ces opérations.
Saisie de pétrole et ordonnance caviardée
Le navire saisi, identifié sous le nom de Skipper et auparavant connu comme Adisa, transportait plus d’un million de barils de brut vénézuélien, selon les registres internationaux, avec comme destination l’Asie. L’opération a été menée en eaux internationales, sans affrontements ni victimes, selon la version officielle de Washington.
Donald Trump a célébré publiquement cette action depuis la Maison-Blanche, en soulignant son ampleur. Par la suite, la procureure générale Pam Bondi a expliqué que l’arraisonnement reposait sur la présumée implication du navire dans un réseau illicite de transport de pétrole qui, selon les États-Unis, aurait bénéficié au Hezbollah et à la Force Qods des gardiens de la révolution en Iran.
Quelques jours plus tard, un tribunal fédéral des États-Unis a rendu publique l’ordonnance judiciaire autorisant la saisie. Le document, largement caviardé, a confirmé que le navire faisait l’objet de sanctions depuis 2022. La Maison-Blanche a indiqué que la cargaison humaine, majoritairement russe, serait libérée à Galveston, au Texas, mais que le brut — « Nous le gardons, je suppose », a ironisé Donald Trump — demeure confisqué.
La réponse du Venezuela et de l’Iran
La réaction internationale a été immédiate. Le gouvernement du Venezuela a qualifié la saisie de « vol éhonté » et d’acte de piraterie internationale, en annonçant un recours devant des instances multilatérales.
Le ministère des Affaires étrangères de l’Iran a dénoncé l’opération comme une « piraterie étatique », en avertissant que le recours à des sanctions unilatérales ne justifie pas l’arraisonnement armé de navires commerciaux appartenant à des pays tiers. Téhéran a également mis en garde contre les effets que ce type de pratiques peut avoir sur la sécurité du commerce maritime mondial.
Énergie, sanctions et contrôle des routes maritimes
La saisie du Skipper s’inscrit dans une offensive plus large des États-Unis contre le commerce pétrolier du Venezuela. Washington a récemment sanctionné plusieurs superpétroliers et compagnies de navigation liées au transport de brut vénézuélien, qui a laissé des millions de barils immobilisés en haute mer par crainte de nouvelles confiscations.
Sur les côtes du Venezuela, des familles autochtones et des communautés de pêche vivent les effets de ces tensions géopolitiques. Elles transforment des routes de survie en zones de risque militaire.
Les données indiquent que le Venezuela avait réussi à rétablir partiellement sa capacité exportatrice au cours des derniers mois, avec des expéditions proches d’un million de barils par jour, principalement vers la Chine. La saisie du pétrolier introduit un facteur d’incertitude susceptible de toucher non seulement Caracas, mais aussi des marchés énergétiques et des routes commerciales stratégiques des Caraïbes.
Petro contre l’escalade militaire
Lors de la deuxième Cumbre de los Pueblos del Caribe Occidental, le président de Colombie, Gustavo Petro, a qualifié la saisie d’acte de « piraterie ». Il a relié cette action à une logique de pouvoir associée au contrôle des hydrocarbures et au système énergétique fossile.
Selon le chef d’État colombien, la militarisation des Caraïbes ne répond pas à la lutte contre le narcotrafic, mais à des rivalités géopolitiques plus profondes.
« Les mêmes missiles qui tombent à Gaza tombent dans les Caraïbes. De la même provenance. Pour des raisons différentes, mais il demeure le même mécanisme de pouvoir. Ce pouvoir repose sur la quantité de missiles et sur la quantité d’argent. Plus un pays possède de missiles et d’argent, plus il détient de pouvoir dans le monde. Cet argent est lié au pétrole, au charbon et au gaz », a-t-il averti.
Trump, la Colombie et la pression régionale
Les tensions se sont intensifiées lorsque Donald Trump a laissé entendre que la Colombie pourrait être « le prochain » pays à subir des pressions directes de Washington, en accusant le gouvernement de Gustavo Petro de ne pas freiner la production de drogues. Le président colombien a répondu en affirmant que le dirigeant des États-Unis était mal informé et il a défendu les résultats de sa politique antidrogue, laquelle inclut des chiffres records de saisies.
« Trump est un homme très mal informé au sujet de la Colombie. Cela est regrettable, car il écarte le pays qui connaît le mieux le trafic de cocaïne. La Colombie a mené 1 446 opérations de combat et 13 bombardements contre les mafias durant mon gouvernement, permettant la saisie de 2 700 tonnes de cocaïne, le volume le plus élevé jamais enregistré dans le monde, équivalant à 32 000 millions de doses qui ne sont pas parvenues aux pays consommateurs. Nous avons détruit 18 000 laboratoires rudimentaires sans une seule mort et 30 000 hectares de coca sont déjà inscrits par des paysans pour des programmes de substitution, avec le soutien d’entreprises privées des États-Unis ».
Malgré cet échange verbal qui a fait monter la température diplomatique, des analystes estiment que le cœur du conflit actuel ne se situe pas à Bogotá, mais bien dans les Caraïbes et au Venezuela, là où se croisent les intérêts énergétiques, les sanctions, la sécurité maritime et le pouvoir militaire.
Inquiétudes au Congrès des États-Unis
Ces interventions, menées hors de toute juridiction nationale et sans procédures judiciaires connues, ont soulevé de sérieuses interrogations quant à leur légalité, à la proportionnalité du recours à la force et au respect de garanties fondamentales du droit international.
Même au sein des États-Unis, cette stratégie a provoqué des divisions. Des membres du Congrès issus des deux partis ont demandé une révision de la légalité des récentes opérations maritimes. Les comités des services armés du Sénat et de la Chambre des représentants tiennent des discussions à ce sujet, tandis que des législateurs démocrates réclament une plus grande transparence concernant les procédures et les règles d’engagement appliquées en haute mer.
La saisie du Skipper établit un précédent délicat. Elle banalise le recours à la force pour faire respecter des sanctions unilatérales en dehors de tout cadre multilatéral, érode des normes fondamentales du droit international et soulève des doutes quant aux limites du pouvoir d’une grande puissance lorsqu’elle invoque la sécurité et le régime des sanctions.








