Sahel : l’aide française au développement arme des militaires accusés d’exactions

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 ET ANTHONY FOUCHARD, Médiapart, 27 septembre 2021

Sous prétexte d’aide au développement, Expertise France, une future filiale de l’Agence française de développement, fournit des armes et des formations à des militaires accusés d’exactions contre des civils au Sahel.

Au cours de l’année 2020, 46 blindés flambant neufs ont été fournis au Mali, au Niger, au Tchad, à la Mauritanie et au Burkina Faso. Ces véhicules militaires, des « Bastion » fabriqués par la société française Arquus, ont été livrés dans l’objectif de soutenir la force militaire conjointe, dite « G5 Sahel ». Composé des forces armées de ces pays, le G5 a pour mission de lutter contre le terrorisme dans leurs zones transfrontalières, alors même que la France a récemment annoncé la fin de l’opération Barkhane et amorcé son désengagement du Sahel. Ce « cadeau » revêtirait donc un intérêt majeur pour la France : permettre aux militaires africains de prendre la relève des Français.
Derrière cette vaste opération de soutien au G5 Sahel se trouve Expertise France, une agence publique française qui dépend en grande partie de l’Agence française de développement (AFD) et devrait être pleinement intégrée au groupe AFD à la fin 2021. Sa vocation est d’apporter expertises et formations sur des questions aussi variées que le développement durable, les droits humains ou la santé à des partenaires étrangers.
Pour réunir ce lot de blindés tout-terrain, Expertise France a bénéficié d’un important contrat avec l’Union européenne. Montant du marché : 196,4 millions d’euros. En plus des blindés Bastion, l’agence a également été mandatée pour fournir 676 véhicules tout-terrain aux militaires du G5 Sahel, ainsi que 96 drones, plus de 3 700 gilets pare-balles, 541 systèmes de vision nocturne, des groupes électrogènes, des radios VHF ou encore des téléphones satellites. Le hic, c’est que ces armées africaines équipées en matériel « made in France » font l’objet de graves accusations de violation des droits humains.
Peu d’opérations mais déjà des bavures
En juillet 2020, l’ONG Human Rights Watch a par exemple documenté l’exécution extrajudiciaire de plusieurs centaines de personnes par les soldats de la force conjointe. Un mois plus tard, la Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA) a publié un rapport indiquant que les forces du Burkina Faso se sont rendues coupables d’au moins 50 exécutions sommaires. Quant aux forces de sécurité et défense du Mali, les auteurs du rapport les accusent d’avoir exécuté 94 personnes de façon arbitraire, entre avril et mai 2020.
Au Niger, une enquête de Human Rights Watch et de la Commission nationale des droits humains (CNDH) tend à démontrer que les forces de sécurité du pays ont exécuté 82 personnes hors de tout cadre légal et en ont fait disparaître 105 autres entre octobre 2019 et avril 2020. Plus récemment encore, en avril 2021, ce sont les militaires tchadiens qui ont été accusés d’agressions sexuelles contre des civiles lors d’une opération au Niger. Trois viols ont été officiellement reconnus.
Contacté par Disclose et Mediapart, Expertise France se désengage de toute responsabilité, estimant que celle-ci « prend fin lorsque la propriété des matériels est transférée aux bénéficiaires ». Et l’agence publique de préciser en guise d’ultime garantie que le soutien aux armées du G5 Sahel est un appui « non létal ». En clair, les Bastion seraient livrés sans armement, ce qui n’empêche pas les pays du G5 Sahel de les armer après livraison.
Également interrogée sur ces exactions, l’Agence française de développement fait savoir que « la France (…) est extrêmement vigilante aux conditions d’emploi et d’utilisation des matériels et financements apportés aux pays du G5 Sahel », sans donner de précisions sur la manière dont elle exerce concrètement cette « vigilance ». Questionnée sur l’hypocrisie qui consiste à vendre du matériel non létal mais qui sera armé par la suite, l’agence répond que « pour pouvoir travailler sur le terrain, nous avons besoin de sécurité ».
Lien entre sécurité et développement remis en cause
Si la France obtenait les garanties que le matériel exporté ne sert pas à tuer, il reste encore à prouver qu’il contribue à la « sécurité » et au « développement » des pays concernés, comme le présuppose l’action de l’AFD au Sahel. D’autant plus que la réalité sur le terrain peine à prouver l’efficacité de cette approche. Malgré la multiplicité des projets d’appui au secteur de la défense et de la sécurité, la situation ne fait que se dégrader. Selon les données de l’organisation Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), près de 2 400 civils ont ainsi été tués dans la zone du G5 Sahel au cours de la seule année 2020.
Interrogée sur cette dégradation de la situation sécuritaire, l’AFD se borne à répéter que « la force conjointe du G5 Sahel a été créée afin d’assurer la sécurité de la sous-région, dans le but de favoriser un développement économique et social favorable aux populations ».
Pour le chercheur Marc-André Boisvertauteur d’une thèse sur les forces armées maliennes, le problème réside dans la conception même des programmes d’aide, pensés sur le court terme. « On veut du résultat immédiat, mais la réforme du secteur de la sécurité, ça prend 15 ans. Ce n’est pas en donnant un avion et des blindés que la guerre s’arrête. L’Union européenne passe son temps à former des militaires mais il n’y a pas de suivi, pas d’exigences, rien. Comment voulez-vous construire quelque chose de solide et de stable dans ces conditions ? » 
Un autre mandat d’Expertise France pose également question : les formations à destination des militaires du G5 Sahel. En 2017, l’agence publique a obtenu un financement de l’Union européenne de 29 millions d’euros pour apporter un appui aux forces de sécurité maliennes. Trois ans plus tard, elle a obtenu un financement de 7 millions d’euros pour soutenir les Forces de défense et de sécurité (FDS) du Burkina Faso dans leur mission de sécurisation du territoire. Or celles-ci ont été accusées par Human Rights Watch, en avril 2020, d’avoir exécuté 31 habitants de la ville de Djibo. Une opération alors qualifiée par l’ONG de « parodie brutale d’opération antiterroriste susceptible de constituer un crime de guerre ».
« Ces armées nationales sont peu ou pas crédibles et le plus souvent n’ont pas le soutien de leur propre population. On pourrait faire des formations pour 5 personnes ou pour 100 000, cela ne changerait rien, car personne ne s’attaque aux problèmes majeurs de ces armées qui sont structurels avant tout », estime François Grünewald, directeur du département « veille et stratégie » au sein du groupe URD, un think tank indépendant régulièrement sollicité par l’État français pour mener des actions d’évaluation des politiques publiques, notamment celles mises en place au Sahel.
Ces interrogations ne devraient pas changer, à court terme, la stratégie de la future filiale de l’AFD. En 2020, elle a réalisé un volume d’activité de 237 millions d’euros et prévoit de faire encore mieux dans les années à venir, notamment grâce aux budgets disponibles sur les questions militaires, de plus en plus importants. Le groupe AFD lorgne déjà sur les fonds de la « facilité européenne pour la paix » mise en place par l’UE sur la période 2021-2027 et dotée de 5 milliards d’euros. Un nouvel instrument financier qui pourra servir à des appuis militaires… et donc létaux. L’agence promet pour le moment qu’elle n’en fera rien.