Sérigne Saar, correspondant à Dakar
Nous présentons la première partie d’une analyse de notre correspondant à Dakar sur les tensions au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Faye et le premier ministre Ousmane Sonko, tous deux des membres dirigeants du parti Pastef. Rappelons que les deux ont été emprisonnés durant le mandat de l’ancien président, Macky Sall. Devant l’inéligibilité de Sonko, le plus populaire des deux protagonistes, à se présenter à la présidence en 2024, Faye fut présenté comme le substitut à Sonko et gagna dès le premier tour l’élection présidentielle. La deuxième partie sera disponible dans une semaine. La rédaction.
Il y a moins de deux ans, le Sénégal vivait un moment historique rare sur le continent africain : deux hommes sortis de prison, portés par une vague populaire de rupture, accédaient au pouvoir avec une majorité écrasante et la promesse solennelle d’une gouvernance nouvelle. «Diomaye moy Sonko» — Diomaye est Sonko — résumait en trois mots ce que le peuple sénégalais avait choisi : non pas un homme, mais un projet; non pas un leader, mais un tandem.
Aujourd’hui, ce slogan fondateur et fédérateur semble s’essouffler au grand désarroi de la population et la Nation retient son souffle.
Anatomie d’une rupture annoncée
L’année 2025 restera gravée dans la mémoire collective nationale en raison des divergences apparues au sommet de l’exécutif entre le chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye, et son premier ministre Ousmane Sonko. Ces tensions ont éclaté publiquement le 10 juillet 2025, à l’occasion de l’installation du Conseil national du Pastef, le parti du pouvoir, lorsque Sonko dénonça le silence du Président face aux attaques répétées dont il estimait être la cible.
Le casus belli décisif surgit en novembre 2025. La décision de Bassirou Diomaye Faye de nommer Aminata Touré, ancienne ministre de Macky Sall, à la tête de la coalition présidentielle a suscité de vives critiques au sein du Pastef. Je participais publiquement à interpeller Mimi Touré afin de plutôt décliner.
Alors qu’Ousmane Sonko avait affirmé publiquement en 8 novembre qu’il n’y aurait pas de changement à la tête de la coalition, le Président Diomaye, par une lettre du 11 novembre, mit fin à la mission de Madame Aïda Mbodj — proche alliée de Sonko pour la remplacer par Aminata Touré. La réponse du Pastef fut cinglante : le parti d’Ousmane Sonko estima que le chef de l’État n’avait tout simplement pas le pouvoir de prendre une telle décision, affirmant ne partager avec Aminata Touré «ni les mêmes valeurs ni les mêmes principes».
Le 7 décembre 2025, lors de la Journée des Martyrs, Ousmane Sonko admit sans équivoque ses divergences avec le Président, devant une foule de militantes et militants. Le slogan originel «Diomaye moy Sonko» s’était désormais inversé dans la rue en «Diomaye du Sonko» — Diomaye n’est pas Sonko.
Une divergence de nature, pas seulement de méthode
Il serait réducteur de ramener cette crise à une simple querelle d’égos politiques à une bataille de positionnement pour 2029. La fracture est plus profonde, plus structurelle et j’espère beaucoup me fourvoyer.
Sonko présente une orientation politique dominante au sens de la valeur centrale comme levier de transformation. Diomaye manifeste une orientation davantage sociale et théorique, privilégiant la cohésion et la légitimité institutionnelle sur l’affirmation de puissance. Ces orientations différentes expliquent non pas un désaccord sur les fins — les deux partagent le projet souverainiste et panafricaniste — mais une divergence profonde sur les moyens, le rythme et la méthode.
Le Président Faye semble privilégier le dialogue et la préservation de l’unité nationale, agissant avec prudence dans les réformes judiciaires et le traitement des dignitaires de l’ancien régime. Le premier ministre Ousmane Sonko lui reproche une dérive technocratique éloignée des idéaux du projet initial.
Sur le terrain économique, la divergence est tout aussi nette. Le Sénégal traverse une période économique délicate. Ousmane Sonko adopte une position ferme face aux propositions de restructuration du Fonds monétaire international, refusant certaines mesures jugées inacceptables. Bassirou Diomaye Faye privilégie pour sa part une approche plus diplomatique, visant à rassurer les marchés.
Deux visions du souverainisme s’affrontent : l’une radicale et populiste, l’autre pragmatique et institutionnelle.
Les réseaux sociaux : amplificateurs d’une crise, fossoyeurs du dialogue
Dans cette confrontation, les réseaux sociaux jouent un rôle aussi puissant que pernicieux. Facebook, Twitter/X, TikTok et les groupes WhatsApp ne se contentent pas de relayer l’information : ils la fabriquent, l’amplifient et la polarisent. Les adeptes des deux camps s’y affrontent avec une virulence qui rend tout espace de nuance impossible. Chaque déclaration présidentielle est accueillie par des «Vive Diomaye, à bas Sonko»; chaque discours du premier ministre suscite l’opération inverse.
Cette polarisation numérique a un effet réel et documenté sur les positions des leaders eux-mêmes. Conscients de la puissance de leurs bases respectives sur les réseaux, ils sont tentés de durcir le ton pour ne pas paraître faibles aux yeux de leurs adeptes. La radicalisation de la base devient ainsi un carburant pour l’escalade au sommet. Ce cercle vicieux transforme une divergence politique — normale et saine dans toute démocratie — en crise d’État potentielle.
Le citoyen ou la citoyenne ordinaire, bombardé de montages, de rumeurs et de prises de position partisanes, perd de vue l’essentiel : l’intérêt supérieur de la Nation sénégalaise.
Le Pastef entre loyautés contradictoires
La coalition «Diomaye Président» est clairement divisée. Une dynamique «Pro-Sonko» s’oppose à une dynamique «Pro-Diomaye», aggravant la crise. Le Bureau politique du Pastef a réaffirmé sa volonté de restructurer la coalition en plaçant le Pastef au centre, refusant de reconstruire avec des dignitaires recyclés de l’ancien régime de Macky Sall.
La question de la légitimité populaire cristallise les tensions internes. Lors des dernières élections législatives, le Pastef sous la direction de Sonko a remporté 130 des 165 sièges, et beaucoup de cette députation ont affirmé leur loyauté envers le premier ministre.
Si Diomaye venait à rompre avec le noyau dur du Pastef, sa coalition «Diomaye Président» aurait du mal à rivaliser avec la légitimité populaire d’Ousmane Sonko, au Sénégal et dans la diaspora, et pourrait peiner à faire voter des lois importantes avant la prochaine présidentielle de 2029.
Des médiateurs de bonne volonté sont intervenus pour tenter d’aplanir les différends, notamment des membres de la société civile, des marabouts, et même des proches des familles des deux hommes. Mais selon la presse sénégalaise, le fossé Diomaye-Sonko continuerait de se creuser.
À suivre dès la semaine prochaine : L’alerte rouge : le Sénégal ne peut pas se payer le luxe de cette crise









