Zapatistes: la traversée «pour la vie»

Leçons zapatistes pour un internationalisme du XXIe siècle

En juin 2021, la délégation zapatiste 421 en provenance du Chiapas au Mexique débarquait en Espagne et fut suivie de d'autres pour amorcer une tournée à travers toute l'Europe.
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Leçons zapatistes pour un internationalisme du XXIe siècle

par Jan Torras Griso, correspondant à Paris

En 2021, des zapatistes ont traversé l’Atlantique pour, à l’inverse de Christophe Colomb, accompagner un peuple dans son élan d’émancipation. 32 ans après leur soulèvement armé, le EZLN (Ejercito Zapatista de Liberación Nacional) continue aujourd’hui de défendre l’autonomie politique du Chiapas (Mexique), où ils construisent des structures d’autogouvernement pour protéger les droits des peuples mayas face à l’État et au capital.

Ayant perdu en résonance internationale depuis leur repli défensif il y a deux décennies, ils ont cherché avec ce voyage à dépasser de nouveau leurs frontières. Le film « Los sueños que compartimos » (les rêves que nous partageons) de la réalisatrice mexicaine Valentina Leduc fut projeté en avant-première en français le 25 mars dernier dans le cadre de la 20e semaine anticoloniale et antiraciste à Paris. Il exprime tout le message des délégations zapatistes en Europe.

La délégation maritime «Escadron 421» (en référence à sa composition : 4 femmes, 2 hommes et 1 personne transgenre) atteint en juin le port de Vigo, Espagne. Au débarquement, Marijose, qui représente le 1, déclara :

«Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des ancien·nes et, bien sûr, des zapatistes autres, je déclare que le nom de cette terre, que ses naturel·les appellent aujourd’hui “Europe”, s’appellera désormais : SLUMIL K’AJXEMK’OP, ce qui signifie “Terre insoumise”, ou “Terre qui ne se résigne pas, qui ne défaille pas”. Et c’est ainsi qu’elle sera connue de sa population et des étranger·ères tant qu’il y aura ici une personne qui n’abandonnera pas, qui ne se vendra pas et qui ne capitulera pas.»

Trois mois plus tard atterrit la délégation de l’air, «La Extemporánea», à Vienne, Autriche. 177 zapatistes, organisé·es en 28 équipes, sillonnèrent le continent pour nouer des contacts avec des camarades de lutte, écouter et apprendre, mais également enrichir leurs combats de leur aide et de leur expérience.

De manifestations anticoloniales à la défense de différentes ZAD «zone à défendre», en passant par la production d’espaces d’échange entre minorités et d’ateliers d’éducation autonome pour la décolonisation de l’esprit, le voyage permit de tisser un vaste réseau à travers une trentaine de pays. Les délégations affirmaient ainsi que chaque lutte, dans la singularité qui lui est propre, constitue une même résistance au capitalisme, à «l’hydre à mille têtes».

Un cas concret de lutte pour la défense de la terre

Parmi les luttes ayant accueilli les zapatistes, le mouvement de «déseucaliptisation» en Galice offre un cas d’étude emblématique. La dictature franquiste planta massivement des eucalyptus pour alimenter l’industrie papetière, lesquels occupent aujourd’hui plus de 400 000 hectares, soit un tiers de la surface forestière galicienne. Étranger à l’écosystème galicien, l’eucalyptus déplète les sols et décime la flore locale, dressant les conditions parfaites pour les incendies qui ravagent chaque été la région.

Les Brigades Désucaliptiseuses s’organisent collectivement pour arracher manuellement les jeunes pousses d’eucalyptus tout en replantant des essences autochtones afin de restaurer l’écosystème face aux incendies. Plus de 50 hectares ont été récupérés pour la forêt indigène en une décennie, preuve que l’autogestion citoyenne doit prendre directement en main les carences des politiques publiques. Les zapatistes prêtèrent leurs mains à la cause, conscients que les utopies sont l’œuvre de la volonté populaire et non pas des programmes politiques. Joám Evans, fondateur du mouvement, explique :

«Il nous faut imaginer le futur pour commencer à le créer. Cette initiative commença avec un rêve, celui d’un paysage dans lequel les formes de vie cohabitaient en harmonie, sans qu’aucune espèce n’y intervienne en prédateur irrémédiable.»

Les rêves sont parfois des fissures à travers lesquelles s’éclaire l’avenir.

À la recherche de l’autre Europe, «en bas à gauche»

Les délégations continuèrent leur voyage en défilant avec le mouvement des sans-papiers à Montreuil, en soutenant la défense de la forêt allemande de Hambach contre l’exploitation minière, ou en apportant à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes leur expérience en matière d’autonomie politique et alimentaire. En allant à la rencontre de collectifs et militant·es, et non pas de représentants politiques, iels entendaient dépasser l’archétype du mouvement qui viendrait d’en bas pour monter. Il s’agit au contraire d’un mouvement qui se construit en bas, sans aucune intention d’intégrer les sphères du pouvoir institutionnel ni de se soumettre à ses règles. Au lieu de se contenter d’implorer les élites d’agir, il faut semer les graines de la résistance et de la rébellion en organisant la société civile pour qu’elle prenne en main son propre destin.

La clé de leur internationalisme est la reconnaissance que le patriarcat, la destruction de la nature et l’exploitation économique sont les multiples têtes d’une même «Hydre», qui ne peuvent être combattues qu’ensemble. Ceci n’implique pas l’imposition d’un modèle unique de résistance, mais une reconnaissance mutuelle des combats et la création d’un réseau dans lequel chaque lutte trouve un écho et un soutien dans les autres.

Rester réaliste sans céder à la solitude ni au désespoir

Les zapatistes prennent soin de ne pas confondre leur espoir avec de la naïveté. En expliquant les raisons de leur voyage, iels comparent le monde au navire pétrolier Prestige qui coula le long de la côte galicienne : sa chute aura des conséquences désastreuses pour la vie, conséquences dont le pouvoir politique et économique niera toute responsabilité. «Et par “Bateau”, nous entendons la planète homogénéisée et hégémonisée par un système : le capitalisme. Bien sûr, ils pourront dire que “ce n’est pas notre bateau”, mais le naufrage actuel n’est pas seulement celui d’un système, c’est celui du monde entier, complet, total, jusqu’au coin le plus reculé et le plus isolé, et pas seulement celui de ses centres de pouvoir.» Il revient au peuple de s’engager, non seulement pour pallier les dégâts, mais pour préparer le lendemain d’une catastrophe qui s’avère inévitable.

Bien que la dimension d’un engagement puisse paraître insignifiante face au pouvoir titanesque de la «machine», ce sentiment d’impuissance qu’elle inspire n’est qu’une arme parmi tant d’autres. En faisant croire que la lutte est individuelle, elle nous présente comme «ennemis sur mesure» tout individu autre. «Qu’on évite le mal en s’en éloignant, en se construisant un monde hermétique, et en le rendant toujours plus étroit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place que pour le «moi je, mon, me, avec moi».» La solution à notre petitesse serait la suppression de la différence et l’homogénéisation de l’identité. Or, ce qui fait la grandeur d’un engagement n’est pas qu’il compte parmi ses rangs un nombre toujours plus élevé d’individus identiques, mais au contraire qu’il traverse toutes les différences pour les défendre à l’unisson. La convergence est un effort constant pour rassembler sans se ressembler.

«Alors, qu’allons-nous faire dans cette Traversée pour la Vie si nous n’aspirons pas à dicter des chemins, des routes, des destins? Pour quoi, si nous ne recherchons pas des adhérent·es, des votes, des likes? Pour quoi, si nous ne venons pas pour juger, condamner ou absoudre? Pour quoi, si nous n’appelons pas au fanatisme pour un nouvel-ancien credo? Pour quoi, si nous ne cherchons pas à entrer dans l’Histoire et à occuper une niche dans le panthéon moisi du spectre politique?

Eh bien, pour être honnête avec vous en tant que zapatistes que nous sommes : nous n’allons pas seulement confronter nos analyses et nos conclusions avec l’autre qui lutte et pense de manière critique.

Nous venons pour remercier l’autre d’exister. Le remercier pour les enseignements que sa rébellion et sa résistance nous ont offerts. Pour livrer la fleur promise. Embrasser l’autre et lui dire à l’oreille qu’iel n’est pas seul·e, seulx, seul. Lui murmurer que cela vaut la peine de résister, de lutter, de souffrir pour celles et ceux qui ne sont plus là, d’avoir la rage que le criminel soit impuni, de rêver d’un monde non pas parfait, mais meilleur : un monde sans peur.

Et aussi, et surtout, nous allons chercher des complicités… pour la vie.»

— Citations tirées de l’article La Traversée pour la Vie : Qu’allons-nous faire? ; disponible sur le site Enlace Zapatista.