Catalogne : répression et résistance

La rédaction de solidaritéS s’est entretenue avec Ana Gabriel i Sabaté, ancienne députée de la Candidatura de Unitat Popular (CUP) au Parlement catalan et actuellement exilée en Suisse à propos des récentes condamnations prononcées contre neuf responsables indépendantistes catalan·e·s.

SolidaritéS, 31 octobre 2019

Quel est ton avis sur la sentence prononcée contre les représentant·e·s catalan·e·s? La lecture de cette sentence permet de constater différents aspects. Premièrement, à aucun moment n’ont existé des éléments qui auraient pu justifier une condamnation pour rébellion (coup d’État par les armes). Mais l’accusation pour ce type de délit a permis de refuser dès le premier moment tout légitimité aux élu·e·s. Ainsi, ils·elles ont été coupé·e·s de leurs liens avec leurs électeurs·électrices.

Deuxièmement, le jugement n’a pas permis de confrontation des preuves: seuls les témoins de l’État et des forces de sécurité ont été pris en compte. En outre, on accuse les prisonniers·ères d’avoir organisé les gens pour la votation du 1er octobre [2017], alors que des milliers de personnes se sont auto-organisées pour exercer leur droit de vote. Elles n’ont eu besoin pour cela d’aucun type d’ordre.

Troisièmement, la condamnation pour sédition se base sur les mobilisations massives dans la rue. Les condamnations jusqu’à 13 ans de prison servent donc à punir le fait même de manifester et de s’exprimer, ce qui est pourtant la base de toute démocratie.

Cette sentence met en lumière la volonté de ne laisser aucun espace à la contestation politique de la part du projet centraliste et nationaliste de l’État espagnol. Elle n’a pas répondu positivement à la volonté de dialogue manifestée par l’indépendantisme. C’est une sentence très politique et très préoccupante.

Que penses-tu de la réponse de la société catalane à la sentence? Pour un pays d’une superficie similaire à la Suisse, les manifestations ont été quotidiennes dans tout le territoire, regroupant des centaines de milliers de personnes. Je ne crois pas qu’en ce moment il y ait des mobilisations comparables dans un autre pays d’Europe. Cela doit faire réfléchir: comment peut-on tenter de nous faire croire que l’indépendantisme ne serait qu’une dérive bourgeoise, d’une zone riche de l’État, ou des gens manipulés par des politicien·ne·s radicaux·ales? Le caractère populaire et continu des manifestations nous démontre l’existence d’un projet de démocratisation en Catalogne, projet qui n’est malheureusement pas majoritaire dans le reste de l’État espagnol. Même si nous devons apprécier très positivement les rassemblements d’appui qui s’y sont déroulés, très souvent sous les menaces de la part d’une extrême-droite violente.

Les images que nous avons vues, surtout à Barcelone, de dommages au mobilier urbain, doivent être remises dans leur contexte: la violence policière a blessé des centaines de personnes (dont certain·e·s très gravement), et des centaines de détenu·e·s. La réponse à cette violence de la part d’une partie de la jeunesse doit nous faire remonter à l’origine du conflit, et pas seulement à son expression. Tel est le défi: devons-nous analyser ce qui se passe en Catalogne et lui donner une réponse politique? Ou seulement rester sur les images biaisées des affrontements à Barcelone pour les condamner et rester tranquilles? La première option est responsable. La seconde option est dangereuse et préoccupante.

La « question catalane » est un thème central des prochaines élections espagnoles. Quelles implications celles-ci auront-elles pour la Catalogne? La question catalane est en soi un projet de démocratisation. Celui-ci propose de pouvoir décider par référendum quelle relation nous voulons maintenir avec l’État espagnol. Mais il propose aussi un autre modèle de société, où la capacité de la population à décider sur de nombreux autres aspects (sociaux et économiques) est beaucoup plus centrale.

Malheureusement, quasiment tous les partis espagnols présents dans ces élections insistent sur le fait que l’unité de l’Espagne ne se discute pas. Ils n’acceptent pas que les urnes décident si un projet est légitime ou non.

Lors des prochaines élections, il se peut que le scénario soit encore pire, avec une montée très importante de Vox (une formation d’extrême-droite, nostalgique du régime franquiste). Avec une majorité très importante de député·e·s croyant que la prison est la seule réponse. Parfois, je pense que si les brigadistes internationaux·ales qui étaient venus défendre la république voyaient ce qui est en train de se passer, ils·elles seraient très tristes. Effectivement, 40 ans de dictature laissent une société très déficitaire au niveau démocratique.

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