Italie: « Les fonctionnaires sont au premier plan de la lutte contre le COVID-19 » Serena Sorrentino, secrétaire-générale du secteur public de la CGIL

par Nicolò Giangrande, 7 avril 2020, Equal Times

Face à la lutte mondiale contre le COVID-19, l’Italie est le pays qui détient le taux de mortalité le plus élevé. Diverses raisons peuvent expliquer ce phénomène, mais le coronavirus met pleinement en évidence la crise structurelle de la santé publique qui affecte l’Italie depuis longtemps. La pénurie de personnels de santé et de lits d’hôpitaux que connaît le service national de santé italien (Servizio Sanitario Nazionale, ou SSN) dans l’actuelle situation d’urgence est le résultat de plusieurs décennies de politiques économiques néolibérales. Le nombre d’employés permanents du SSN a diminué de 5,75 % entre 2010 et 2018, passant de 687.000 à 647.000, selon les chiffres communiqués par le ministère de l’Économie et des Finances, tandis que le nombre de lits d’hôpitaux disponibles dans les structures publiques a chuté de 15,9 %, passant de 187.000 à 157.000 lits sur la même période, d’après le ministère de la Santé italien.

Ces politiques néolibérales, appliquées à l’échelle mondiale à divers degrés, visent à organiser la santé publique selon la logique du secteur privé (en donnant essentiellement la priorité au profit) et à affaiblir les structures publiques, en faveur des structures privées. Cet objectif allait d’ailleurs de pair avec un discours dominant qui assimilait les dépenses publiques à du « gaspillage » et qualifiait les employés du secteur public de « paresseux » pour justifier la réduction des ressources allouées aux services publics essentiels et discréditer les millions de personnes qui travaillent pour nous au quotidien. Cette situation a empêché tout débat sur l’importance fondamentale de l’intervention de l’État dans l’économie, non seulement pour protéger la santé des citoyens à titre individuel mais aussi la santé collective d’une nation. Equal Times s’est récemment entretenu avec Serena Sorrentino, la secrétaire générale de la FP-CGIL, la plus grande fédération syndicale d’employés des services publics italiens, au sujet de l’impact et des origines de la crise du COVID-19 en Italie.

Depuis mi-février, le SSN déploie des efforts prodigieux pour soigner les personnes atteintes du coronavirus en Italie. Pouvez-vous nous décrire les conditions dans lesquelles travaille le personnel du SSN ?

Le contexte est celui d’un service de santé universel affaibli par les considérables coupes opérées dans les dépenses publiques, s’élevant à 37 milliards d’euros entre 2009 et 2019. En dépit d’un inversement partiel de cette tendance dans le dernier budget, ces coupes ont entraîné une réduction du personnel et des infrastructures de santé, pas uniquement dans les services d’urgence et de soins intensifs des hôpitaux, mais aussi au niveau local, par exemple pour les soins primaires, les cliniques ambulatoires spécialisées et les établissements pour personnes âgées.

Pour faire face à l’urgence du SARS-Cov2, il était indispensable de renforcer les unités de soins intensifs, de réorganiser l’ensemble du système de santé, de créer des structures entièrement dédiées au COVID-19 et de trouver des spécialistes de santé à même de travailler dans ces établissements. Le manque d’équipement de protection individuelle (EPI) et de spécialistes a été aggravé par la gestion régionale du système de santé national. Les conflits institutionnels entre le gouvernement national et les autorités régionales aux premiers stades de la crise ont rendu les interventions plus complexes, car il était difficile d’appliquer les mesures extraordinaires nécessaires pour limiter la propagation du COVID-19 et renforcer les services de santé d’urgence.

Pendant cette crise, le manque de fabrication d’EPI en Italie est clairement apparu, en particulier les masques, que l’Italie doit importer à un prix élevé ou fabriquer au niveau national sur des chaînes de production modifiées. Quels sont les effets de ce retard sur les personnels de santé ?

C’est exactement ce à quoi je faisais allusion tout à l’heure. L’approvisionnement d’EPI relève de la compétence régionale, mais les autorités régionales ont tardé à réagir, quand le phénomène en était déjà au stade de la pandémie et qu’il n’y avait pas assez d’EPI au niveau mondial. La nomination d’un commissaire pour travailler avec le ministère de la Protection civile nationale sur ces tâches a également tardé. Cela montre que, comme nous l’avions précédemment demandé, l’autosuffisance pour la fabrication d’EPI était réalisable.

Nous n’avons pas besoin d’EPI génériques, comme les masques, mais d’équipements adaptés à la sécurité du personnel qui travaille dans les structures dédiées au COVID-19 et dans le secteur des services essentiels. Ces travailleurs ne peuvent pas être placés en confinement préventif. Le retard pris par l’Italie sur cette question apparaît dans le niveau élevé de contagion des personnels de santé et le taux de contagion de la population vivant dans les foyers de l’épidémie.

Dans cette situation d’urgence, l’Italie a été contrainte de rappeler les médecins retraités et de faire appel aux personnels de santé d’autres pays. En même temps, environ 1.500 jeunes médecins spécialistes quittent l’Italie chaque année. Comment s’explique cette contradiction ?

Par des années et des années de mauvaises politiques, comme le gel du processus de recrutement dans le système de santé et dans le secteur public en général ; le nombre de places limité à la faculté de médecine et dans les écoles de spécialisation ; une reconnaissance insuffisante des professionnels de santé et, enfin, les bas salaires. Les personnels de santé formés en Italie commencent à travailler pour le SSN en occupant des emplois précaires sans véritable reconnaissance de leurs compétences professionnelles. Ces travailleurs de haut niveau partent à l’étranger pour trouver un environnement scientifique et organisationnel plus réceptif à l’investissement en faveur des professionnels de santé.

L’Italie possède l’un des meilleurs services de santé du monde. Cependant, depuis plusieurs décennies, le SSN subit des baisses de financement qui, selon de nombreux gouvernements nationaux, sont justifiées par la nécessité de maintenir l’équilibre des budgets. Quels sont les résultats de ces politiques ?

Une profonde inégalité en termes de répartition des services. Le secteur public a diminué du fait des réductions de personnels de santé, du nombre de lits d’hôpitaux, de réseaux de soins à domicile, de soins primaires et intermédiaires et à cause d’un manque total de gestion des maladies chroniques. Cela s’est traduit par un accroissement du marché des services de santé privés agréés, provoquant – paradoxalement – une hausse des dépenses globales. Par conséquent, les dépenses allouées au renforcement des structures publiques de santé ont diminué, tandis que le recours aux services de santé privés a augmenté. La priorité n’est pas de repenser les valeurs du service national de santé italien mais de les mettre en œuvre, de revoir le rôle des autorités nationales et régionales, et d’établir un lien entre les dépenses de santé et les besoins de la population.

Ainsi, le droit à la santé, tel qu’il figure dans la Constitution italienne, risque de dépendre de plus en plus d’un programme économique motivé par le profit. Quelle est la situation de travail des personnels de santé privés ? Et quel rôle les infrastructures de santé privées jouent-elles dans l’urgence actuelle ?

Comme dans tous les cas d’externalisation, les personnels de santé privés subissent une réduction des salaires et des droits en raison du besoin du secteur privé de garantir ses propres profits. Ces travailleurs attendent la mise à jour de leur convention collective nationale depuis plus de 13 ans. Les employeurs de la santé du secteur privé ont interrompu les négociations sur une question primordiale, à savoir que les travailleurs des secteurs public et privé devraient bénéficier des mêmes salaires et des mêmes droits.

Dans l’actuelle situation d’urgence, des employeurs de la santé du secteur privé ont saisi l’opportunité de gagner davantage d’argent. Dans certaines régions, ils ont mis à disposition des unités de soins intensifs, des structures et des professionnels mais dans d’autres ils maintiennent tous les actes médicaux qui pourraient être reportés, ce qui aggrave les risques pour les patients et les personnels de santé. De surcroît, ils ne prêtent main forte pour répondre à l’urgence que dans des domaines où la marge bénéficiaire est élevée, sans reconnaître la valeur des professionnels.

Certes, tout le monde ne se comporte pas de la sorte, mais le secteur privé italien ne donne pas l’exemple. Il ne considère pas toujours l’urgence de cette pandémie comme une priorité à laquelle toutes les structures doivent contribuer, y compris en faisant des sacrifices. Je pense que les établissements pour personnes âgées sont en train de devenir le symbole du manque de responsabilité sociale des employeurs. Ils laissent leurs employés sans équipement de protection individuelle et ne prennent pas en considération la vulnérabilité des personnes âgées, qui sont les principales victimes du virus.

Cette crise sanitaire nous rappelle l’importance fondamentale des principes d’universalité, d’égalité et de solidarité sur lesquels repose le SSN depuis sa création en 1978. Après plusieurs décennies de réductions continues, comment sera-t-il possible de réorganiser le SSN suite à la crise du COVID-19 ?

Il faut une mobilisation des compétences pour redessiner la carte des services de santé. Les principes sont toujours valables, mais il existe un manque de ressources et de personnel dans deux domaines stratégiques : la prévention et la recherche. La phase initiale devra être axée sur l’investissement. Lorsque la prévention, les soins primaires, les établissements pour personnes âgées et le réseau de traitement des maladies chroniques fonctionnent correctement, les dépenses de santé diminuent et la qualité des services s’améliore.

Outre le secteur de la santé, la crise du COVID-19 touche d’autres pans du secteur public, notamment l’hygiène environnementale, les gardiens de prison, les pompiers et la police locale. À quel point leur contribution est-elle fondamentale ?

La gestion de cette urgence sanitaire concerne de nombreux domaines des services publics. Il est indispensable de garantir la sécurité publique, la protection de l’environnement et des territoires, les services administratifs liés à la fonction publique, le système de protection civile, et toutes les activités qui ne peuvent être interrompues. Il faut continuer de surveiller les détenus, de collecter et éliminer les déchets, d’assurer la sécurité urbaine, de dispenser les services de protection et d’aide sociale, et de prendre soin des citoyens. Les travailleurs qui subissent depuis des années les politiques destinées à « améliorer l’efficacité » du secteur public sont aujourd’hui au premier plan de la lutte contre le COVID-19.

Actuellement, les infirmières et infirmiers, les médecins, les agents de police locaux et nationaux, les pompiers, les gardiens de prison, les employés de l’assainissement, les travailleurs sociaux, les éducateurs, les employés des services funéraires, et les employés des institutions de sécurité sociale font tous leur travail sans équipement de protection individuelle adapté, ce qui les expose à la contagion, ainsi que leur famille. Ces travailleurs, de même que tous les travailleurs des services essentiels, veillent au bon fonctionnement des services dont tous les citoyens ont besoin. Ils le font par sens du devoir et par engagement à l’égard du public.

Il faut repenser le rôle des services publics, pas seulement à un niveau social mais aussi sur le plan économique, en rejetant le paradigme qui les considère comme une « dépense ». Nous devons également comprendre qu’il ne peut y avoir de développement sans bien-être.

Le gouvernement national italien a pris diverses mesures pour faire face à l’urgence du coronavirus, parmi lesquelles le fameux décret « Soigner l’Italie » [« Cura italia » en italien]. Quel est votre point de vue ? Quelles sont les demandes soumises par la FP-CGIL au gouvernement ?

La liste est longue. À mon avis, le décret est une première mesure pour soutenir ce que nous devons préserver aujourd’hui : le système national de santé, le revenu des ménages, le fonctionnement de l’administration publique, les fournisseurs de biens et services.

D’autres pays européens, peut-être parce que l’urgence est apparue plus tard, préparent des politiques de moyen et long terme plus rigoureuses, ce qui pourrait entraîner une reprise économique plus lente et plus incertaine pour l’Italie. C’est pourquoi il est si important que le gouvernement italien travaille déjà sur de nouvelles mesures.

À ce propos, j’ai remarqué qu’il restait de nombreuses questions sans réponse dans notre secteur, en particulier en ce qui concerne les questions de recrutement et d’organisation dans le système de santé. Le SSN est sous tension en ce moment et la priorité est d’embaucher de nouveaux employés et de veiller à ce que les personnels de santé travaillent en sécurité et qu’ils soient correctement rémunérés.

Un grand nombre de secteurs sont exposés [aux dangers du COVID-19], qu’il s’agisse du secteur social privé, des services liés à l’environnement, ou de manière générale toutes les personnes qui travaillent avec des clients publics. Le plus gros problème sera de garantir les budgets de l’administration, des entreprises émettrices et des activités sous contrat. Aujourd’hui, nous cherchons à régler le problème du soutien aux revenus mais d’ici peu nous devrons réfléchir à une transition sur le long terme.

L’assouplissement des restrictions budgétaires est une opportunité à saisir pour établir une stratégie visant à réorganiser et à garder les activités de production en Italie, et à consolider les services publics.

La FP-CGIL a lancé la campagne « Merci à ceux qui travaillent » [« Grazie a chi lavora » en italien] pour rappeler l’importance des services publics essentiels et des personnes qui travaillent tous les jours pour nous. Une fois l’urgence passée, comment allons-nous commencer à remettre sur pied les services publics ?

En regagnant la confiance des travailleurs, ce qui signifie, pour nous, des salaires décents et un perfectionnement professionnel ; en préparant un plan de recrutement extraordinaire, en donnant un rôle central à la planification des services, en comprenant les besoins de la communauté, et en redéfinissant le domaine opérationnel des services publics universels.