Les ambitions démésurées d’Israël

Extraits d’un article de SYLVAIN CYPEL, ORIENT XXI, 13 MAI 2018

 

Vingt-quatre heures après l’annonce par le président américain Donald Trump de la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA, portant sur la limitation drastique sous contrôle international des capacités nucléaires militaires iraniennes, Israël a opéré en Syrie une série de bombardements massifs. Ils ont été d’une ampleur inédite, non seulement depuis le début de la guerre civile dans ce pays, mais aussi depuis la fin des hostilités entre les deux pays à l’issue de la guerre d’octobre 1973, dite « guerre du Kippour ». Israël a argué d’une attaque aux missiles lancée depuis le territoire syrien par des forces iraniennes — bien qu’officiellement l’armée syrienne ait revendiqué la responsabilité de ces tirs — pour bombarder une cinquantaine de bases iraniennes ou accueillant des forces affidées à Téhéran (dont la plus importante est constituée par le Hezbollah libanais).

UN DÉBAT DE FOND

Cette attaque a été le point culminant d’un processus politique et militaire qui avait débuté à l’automne 2017. D’un côté, malgré toutes les garanties continues apportées par les inspecteurs de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) quant au respect scrupuleux par l’Iran des termes du JCPOA, le gouvernement israélien s’est engagé dans une opération de communication visant à démontrer que l’Iran contrevenait à l’accord sur le nucléaire. Cette opération a atteint son acmé avec le « show » de Benyamin Nétanyahou, le 30 avril, lorsqu’il a présenté ses pseudo « preuves » du « mensonge » iranien qui ont laissé de glace tous les observateurs informés. Il n’avait pas d’autre objectif que de fournir un argumentaire à Donald Trump pour retirer la signature américaine de l’accord, ce qui fut fait une semaine plus tard. Ce processus politique s’est accompagné d’une montée en puissance des attaques israéliennes en Syrie — en particulier le 10 février, puis les 9 et 29 avril – au cours lesquelles Tel-Aviv a progressivement déplacé ses frappes du Hezbollah vers les bases militaires spécifiquement iraniennes.

En Israël, un débat de fond oppose depuis des années les partisans de Nétanyahou à une partie majoritaire de l’establishment sécuritaire — état-major, Mossad, en particulier — pour qui cet accord avec l’Iran, quoiqu’imparfait, est préférable à une absence d’accord. Ainsi, trois jours avant la déclaration de Trump, le général Amos Gilad, ex-numéro deux des renseignements militaires et directeur de la sécurité au ministère de la défense, déclarait qu’un abandon du JCPOA profiterait in fine à l’Iran. En revanche, les deux camps partagent depuis des mois une vision commune quant à la nécessité de résorber la présence des troupes iraniennes et pro-iraniennes en Syrie, de les éloigner de la « frontière » israélienne du Golan (ligne de cessez-le-feu depuis 1974) et, à terme, d’empêcher les Iraniens d’entretenir une présence militaire pérenne et importante en Syrie. Au lendemain de la déclaration de Donald Trump, le gouvernement israélien s’est senti les mains libres. L’opération de son armée, beaucoup plus intense que les précédentes et préparée depuis des semaines, entendait montrer à l’Iran qu’il devra se soumettre, faute de quoi Israël, avec l’aval de Washington et la neutralité de Moscou, augmentera son offensive contre les forces iraniennes en Syrie.

L’euphorie de l’opinion israélienne est au zénith, après les doutes nés de l’opération d’envergure du 10 février, quand l’armée israélienne a vu l’un de ses appareils abattus par des missiles russes tirés par l’armée syrienne. Cette fois les bombardements, beaucoup plus importants, ont été menés sans pertes humaines ni matérielles pour Israël. Et les missiles iraniens se sont avérés totalement inefficaces. L’Iran a subi son plus grave échec — le seul, pourrait-on dire — depuis le début de son intervention dans la guerre en Syrie aux côtés du régime de Bachar Al-Assad.

LE PROFIL BAS DE TÉHÉRAN

Que ce soit en Syrie ou au Liban, une escalade guerrière entre l’Iran et Israël serait politiquement très problématique pour Téhéran. Elle risquerait de sceller définitivement tout espoir de voir les Européens s’engager dans un processus de sauvegarde de ce qui peut encore être préservé du JCPOA, que jusqu’ici les États-Unis sont les seuls à avoir rejeté. A contrario, une « guerre de basse intensité » entre Téhéran et Tel-Aviv dans les cieux syriens serait entièrement à l’avantage d’Israël. Elle permettrait, entre autres bénéfices, d’empêcher les Européens de mener à bien toute campagne politique internationale pour préserver la viabilité de l’accord sur le nucléaire iranien. On voit mal, en effet, les Européens se retourner contre Trump et Nétanyahou si des affrontements armés récurrents opposaient Israéliens et Iraniens en Syrie. Itou si les Iraniens usent du Hezbollah pour bombarder Israël à partir du Liban et élargir le champ des affrontements guerriers. Déjà, des voix s’élèvent en Israël pour mettre en garde contre l’euphorie ambiante.  Car si les cieux appartiennent à l’armée israélienne, imposer un retrait militaire iranien de Syrie est une autre affaire, peu envisageable sans « aller au sol ». La dernière fois qu’Israël s’est aventuré dans une attaque au sol contre ses adversaires — en l’occurrence contre le Hezbollah au Sud-Liban à l’été 2006 —, l’affaire s’est piteusement conclue par un échec à la fois politique et militaire.

Par ailleurs, les capacités de rétorsion de Téhéran contre Tel-Aviv et plus encore contre Washington à l’échelle de la région sont loin d’être négligeables. Les Iraniens peuvent par exemple mettre en danger la présence des troupes américaines en Irak et ailleurs dans la région. Malgré le fiasco américaine en Irak, Nétanyahou reste un partisan convaincu du regime change. Et désormais, avec son ami John Bolton devenu conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche et lui aussi grand propagandiste de cette vision, il détient un allié persuadé de la nécessité de mener la bataille pour se débarrasser du régime iranien par la force. La stratégie pour y parvenir allierait pressions économiques et militaires croissantes, dans l’espoir que le peuple iranien, fatigué du coût en vies humaines des guerres dans lesquelles l’Iran est engagé et de la dégradation de son niveau de vie que les nouvelles sanctions économiques américaines imposeront, se soulève pour mettre à bas un régime honni et illégitime.

En réalité, les premiers bénéficiaires en seront ceux que l’on appelle en Iran les « conservateurs », qui ne sont pas non plus les plus disposés au compromis.

QUE FERA MOSCOU ?

Combien de temps la Russie, premier protecteur de Bachar Al-Assad au plan international, acceptera-t-elle qu’Israël se comporte en Syrie comme en territoire conquis ? La veille de l’attaque israélienne, Nétanyahou était l’invité d’honneur de Vladimir Poutine pour le grand défilé militaire annuel du 9 mai sur la place Rouge. On peut imaginer que son interlocuteur l’a tenu informé de ce qu’il préparait. À l’évidence, Poutine n’est pas dérangé par le fait qu’Israël tente de limiter les capacités d’action iraniennes en Syrie. De là à lâcher complètement son alliance avec Téhéran ? Cela paraît peu plausible. Reste que la décision calamiteuse de Trump de mettre à bas le JCPOA a ouvert au Proche-Orient un nouveau « Grand Jeu » dont de multiples éléments ne sont pas encore en place.

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