Palestine : mon droit de retour est sacré

Ramzy Baroud, Chroniques palestiniennes, 16 mai 2018

 

C’est l’histoire de quatre paysans palestiniens morts et enterrés depuis de nombreuses années, mais dont l’héritage continue à définir les aspirations collectives de toute une nation. C’est aussi l’histoire d’un village dont l’existence a été effacée il y a 70 ans. Les paysans sont mes grands-parents, et le village de Beit Daras sera toujours ma maison.

Mon grand-père maternel, Mohammed est mort quelques mois après avoir été expulsé de son village.

Tout ce que je sais de Mohammed est ce que j’ai appris de lui de ma grand-mère, Mariyam. A peine âgé de 37 ans, il est décédé sur le sol de toile d’une tente fournie par les Quakers pour les réfugiés arrivant de toute la Palestine dans la bande de Gaza. Son affection n’a jamais été diagnostiquée, encore moins traitée.

« Il est mort d’un cœur brisé », nous a souvent dit Mariyam.

Ma mère Zarefah pleurait à la simple mention du nom de son père. À sa mort, elle était trop jeune pour faire la différence entre le coma et le sommeil ou pour comprendre que la mort était une finalité irrévocable. Elle avait été appelée dans la tente par les femmes du camp de réfugiés pour embrasser son père, avant de retourner vers ses camarades de jeu impatients alors qu’ils jouaient à la marelle. « Bonne nuit, Papa, » murmura-t-elle à son oreille. Il ne s’est jamais réveillé de ce profond sommeil.

« Ton grand-père était un bel homme », nous disait maman. Mais il n’y avait aucune preuve physique pour vérifier cette affirmation, car sa femme avait détruit chaque papier et chaque photo qu’elle avait récupérés de leur maison en feu à Beit Daras pendant le « grand massacre ».

Mohammed, comme les autres hommes du village, s’est battu jusqu’à la fin. Lorsque la milice sioniste de la Haganah a finalement brisé la résistance tenace dans le village, ses combattants ont incendié les maisons.

Mohammed ne partit que parce que Mariyam l’en suppliait, mais il tomba malade sur la route poussiéreuse de Gaza. Dès qu’ils ont dressé leur tente dans ce qui est devenu le camp de réfugiés de Buraij dans le centre de la bande de Gaza, il est passé de la maladie au coma.

Mariyam a effacé les traces de l’existence de son mari car elle craignait que les sionistes ne retrouvent à Gaza la famille de ce combattant de la liberté. Elle craignait pour ses trois garçons, et pour ma mère, Zarefah, qui dès l’enterrement de son père, rejoignit Mariyam dans une tâche de longue haleine qui était simplement de survivre.

Miraculeusement, les garçons ont été éduqués, grâce à l’Office de secours et de travaux des Nations Unies (UNRWA) qui a été créé dans les années qui ont suivi la Nakba – la destruction de la patrie palestinienne en 1948. Zarefah, cependant, ne l’était pas. Au lieu de cela, elle a ramassé de la ferraille pour la vendre sur un marché local alors que sa mère bravait la « zone de la mort » entre Gaza et l’État nouvellement créé d’Israël pour y chercher de la nourriture pour ses enfants.

Chaque soir, Mariyam revenait avec un petit panier de tous les fruits ou légumes qu’elle avait réussi à sauver lors de son voyage qui pouvait être mortel. En effet, les soldats israéliens ont tué beaucoup de Palestiniens qui s’aventuraient près de la barrière frontalière dans une tentative désespérée de reprendre les fruits de la terre qui leur avait appartenu.

En effet, pour Mariyam et Zarefah, ces terres leur appartenaient toujours, bien qu’elles soient illégalement occupées par des bandes d’étrangers meurtriers. Elles parlaient de Beit Daras au présent, comme d’une réalité qui, bien que défigurée par la guerre et les privations, resterait palestinienne jusqu’à la fin des temps.

Mes grands-parents paternels viennent aussi de Beit Daras. Ainsi, être un Badrasawi – comme on appelle les gens de mon village – est devenu partie intégrante de ma personnalité.

Né dans une famille de réfugiés dans le camp de réfugiés de Nuseirat à Gaza, je suis fier d’être un Badrasawi. Notre résistance acharnée – d’abord au village et plus tard dans les camps de réfugiés – nous a donné la réputation d’être « tenaces ». Nous sommes réellement têtus, fiers et généreux. Beit Daras a été effacée, mais l’identité collective qu’elle nous a donnée reste intacte, indépendamment de tout ce qui nous sépare.

Lorsque Google Earth a été initialement mis en ligne en 2001, je me suis immédiatement dépêché de localiser un village qui n’existe plus sur aucune une carte. Trouver un endroit qui a pratiquement disparu des décennies plus tôt n’était pas, au moins pour moi, un acte irrationnel. Le village de Beit Daras était le morceau de terre le plus important qui comptait vraiment pour moi.

Mais je ne pouvais le trouver que par estimation. Beit Daras était situé à 32 kilomètres au nord-est de Gaza, légèrement perché entre une grande colline et une petite rivière qui semblait ne jamais s’assécher.

Village autrefois paisible, Beit Daras existait depuis des millénaires. Les Romains, les Croisés, les Mamelouks et les Ottomans ont dominé et ont même essayé de soumettre Beit Daras comme ils ont tenté de la faire avec toute la Palestine; pourtant ils ont échoué. Il est vrai que chaque envahisseur a laissé sa marque – d’anciens tunnels romains, un château des Croisés, un bureau de poste mamelouke, un han ottoman (caravansérail) – mais ils ont finalement tous été chassés. Ce n’est qu’en 1948 que Beit Daras a été vidé de ses 3000 habitants et détruit.

Trois batailles ont été courageusement menées par les Badrasawis ​​pour la défense de leur village. Pour finir, les milices sionistes, avec le soutien armé et assistance stratégique des Britanniques, ont mis en déroute la résistance composée principalement de villageois qui se battaient avec de vieux fusils et des outils agricoles.

Le « massacre de Beit Daras » qui suivit reste une pointe qui transperce le cœur de Badrasawis. Après toutes ces années de siège, de guerres successives et de luttes interminables, leur Nakba n’a jamais réellement pris fin. On ne peut pas oublier la douleur si la blessure ne guérit jamais vraiment.

Enfant, j’ai appris à être fier de mon grand-père paternel, qui s’appelait aussi Mohammed. Beau paysan élégant et fort avec une foi inébranlable, il a réussi à cacher sa profonde tristesse bien après son expulsion de sa maison en Palestine avec toute sa famille. En vieillissant, il restait assis pendant des heures, entre les prières, cherchant dans son âme les beaux souvenirs de son passé. De temps en temps, il laissait échapper un triste soupir avec quelques larmes; pourtant il n’a jamais accepté sa défaite ou l’idée que Beit Daras avait disparu pour toujours.

« Pourquoi prendre la peine de transporter les bonnes couvertures sur le dos d’un âne, les exposant à la poussière du voyage, alors que nous savons que d’ici une semaine ou deux nous retournerons à Beit Daras ? » disait-il à à sa femme déconcertée, Zeinab, alors qu’ils s’embarquaient avec leurs enfants dans un exil sans fin.

Je ne peux pas donner le moment où mon grand-père a découvert que ses « bonnes couvertures » avaient disparu pour toujours, que tout ce qui restait de son village étaient deux énormes piliers en béton et un massif de cactus.

Il n’est pas facile de reconstituer une histoire qui, il y a seulement quelques décennies, a été, en même temps que tous les édifices de ce village, détruite avec l’intention même d’en effacer l’existence. La plupart des références historiques écrites sur Beit Daras, que ce soit par des historiens israéliens ou palestiniens, ont été brèves et ont fini par évoquer la chute de Beit Daras comme l’un des 600 villages palestiniens nettoyés ethniquement et complètement rasés pendant les années de guerre.

C’était un autre épisode d’une tragédie à plus grande échelle qui a vu l’expulsion et la dépossession de près de 800 000 Palestiniens.

Mais pour ma famille, c’était beaucoup plus que ça. Beit Daras était notre dignité même. Les mains calleuses de mon grand-père et sa peau tannée et coriace témoignaient des décennies de travail acharné sur le sol rocailleux des champs de Palestine. Ce fut un passe-temps passionnant pour mes frères et moi de pointer une cicatrice sur son corps et d’entendre ensuite un récit sur les rigueurs de la vie à la ferme.

Plus tard, quelqu’un lui a offert une petite radio portative pour écouter les dernières nouvelles, et il ne pouvait depuis lors être vu sans elle. Je me souviens qu’il écoutait les nouvelles d’Arab Voice sur cette radio bien abîmée. Elle avait autrefois été bleue mais sa couleur avait disparu avec le temps. Ses batteries étaient collées à l’arrière. Assis avec la radio à son oreille et se battant pour entendre le journaliste au milieu des parasites, grand-père a écouté et attendu longtemps que le speaker lance cet appel : « Pour les gens de Beit Daras : vos terres ont été libérées, retournez à votre village.  »

Le jour où grand-père est mort, sa fidèle radio était allongée sur l’oreiller près de son oreille, de sorte que même alors il pourrait attraper l’annonce qu’il avait attendu si longtemps. Il voulait voir sa dépossession comme un simple pépin dans la conscience du monde, qui était sûr d’être corrigé et redressé avec le temps.

Mais ce n’était pas le cas. Soixante-dix ans plus tard, mon peuple est toujours réfugié. Pas seulement les Badrasawis, mais des millions de Palestiniens, dispersés dans des camps de réfugiés à travers le Moyen-Orient, le monde. Ces réfugiés, tout en cherchant un chemin sûr qui les ramènerait dans leur foyer, se retrouvent souvent dans un autre voyage, un autre chemin poussiéreux, repoussé d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, même perdu entre les continents.

Mon grand-père a été enterré au cimetière du camp de réfugiés de Nuseirat, pas à Beit Daras comme il l’avait souhaité. Mais il est resté jusqu’à la fin un Badrasawi, passionnément accroché aux souvenirs d’un lieu qui pour lui – pour nous tous – reste sacré et réel. Même les mots inscrits sur sa pierre tombale attestent de cette idée : « Mohammed Mahmoud Baroud de Beit Daras, 93 ans ».

Ce qu’Israël doit comprendre, c’est que le droit au retour des réfugiés palestiniens n’est pas seulement un droit politique ou même légal de contester un statu quo toujours injuste. Il a depuis longtemps dépassé cela. Pour les réfugiés, la Palestine est tellement plus qu’un morceau de terre… C’est un combat perpétuel pour la justice – au nom de ceux qui sont morts sur les chemins poussiéreux de l’exil et ceux qui sont encore à naître.

 

Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle

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