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Theo (nom de famille non divulgué) est l’un des quelque 20 étudiants incarcérés à Cowansville actuellement inscrits, par l’entremise du Cégep Marie-Victorin, à des études postsecondaires. Dans une lettre ouverte au public, il exprime son désespoir face à la nouvelle que Service correctionnel Canada (SCC) abolira toute éducation postsecondaire en milieu carcéral d’ici juin 2026, mettant ainsi fin à des programmes en place depuis plus de 50 ans. Une décision qui va à l’encontre de ce qui se fait dans la majorité des pays à l’échelle internationale.
« De mon point de vue, je pense que supprimer le CÉGEP enlèverait une occasion pour les gens d’avoir des activités constantes, organisées, encadrées et productives qui se tiennent réellement au sein de l’établissement. Je pense également que la fermeture du CÉGEP entraînerait des impacts négatifs que ceux qui ne passent pas leur temps entre les mêmes murs que nous ne peuvent pas vraiment percevoir. Je ne crois pas non plus que la décision de couper le financement du CÉGEP soit en accord avec la mission du SCC. »
Il est bien connu que l’éducation est primordiale pour prévenir la criminalité avant qu’elle ne survienne et pour réhabiliter les personnes déjà incarcérées afin qu’elles deviennent des membres actifs de la société. « Environ 75% des personnes qui sont admises dans une prison fédérale n’ont pas de diplôme d’études secondaires ou l’équivalent.» Dans ce contexte, la décision du gouvernement d’abolir les programmes d’éducation postsecondaire pour des raisons budgétaires soulève d’importantes questions quant au rôle que le gouvernement souhaite réellement attribuer à son système carcéral. Il est important de noter que ce programme a coûté 210 257 $ pour l’année 2024-2025, un montant minuscule comparé aux quelque 113 milliards de dollars investis par le gouvernement fédéral dans l’éducation.

Plusieurs des points soulevés dans le témoignage de Theo sont d’ailleurs appuyés par Samuel Rochette, professeur de psychologie au Cégep Marie-Victorin, qui travaille actuellement à l’établissement correctionnel de Cowansville. Selon lui, l’un des effets les plus marquants de l’accès à l’éducation en milieu carcéral est non seulement la capacité de trouver un emploi futur, mais aussi le développement de l’estime de soi. Il explique :
« Les gens me le disent : “Toute ma famille est fière que je fasse des études supérieures. Ça me donne le goût de continuer parce que maintenant ils croient en moi. Ils voient beaucoup plus la possibilité que je réintègre réellement la société.” »
Cette observation rejoint directement l’expérience décrite par Theo, qui affirme :
« J’ai complété mon cours en électricité par correspondance et je dois attribuer ma réussite aux habitudes et au rythme que le CÉGEP m’a apporté. Ceux-ci ont eu des effets profonds sur ma vie… Cela a amélioré ma santé mentale et a grandement renforcé ma confiance en moi. »
En réponse à l’argument gouvernemental selon lequel l’abolition du programme serait nécessaire pour des raisons budgétaires, Samuel Rochette réplique :
« On essaie de sauver de l’argent à la société, parce que le coût social est beaucoup moins grand. C’est vrai dans tous les domaines qui ont été étudiés — et il y en a vraiment beaucoup — que ce soit en médecine, en toxicomanie, en ingénierie : quand tu préviens un problème, ça coûte moins cher à la société à long terme et c’est plus efficace. »

Dahlia Abdul-Hadi, psychoéducatrice en milieu carcéral, souligne ce décalage entre le discours et la réalité
« Au Canada, on a décidé d’axer la prison sur la réhabilitation. C’est pour ça que ça ne s’appelle pas des prisons, mais des établissements correctionnels. Pourtant, les personnes incarcérées ressentent rarement cet aspect « correctionnel », surtout lorsqu’on leur retire des ressources qui les aident à avancer »
Theo abonde dans le même sens : « L’institution doit se tenir responsable de cette décision si elle souhaite réellement qu’elle soit en accord avec sa mission, qui est “d’encourager activement et d’aider les délinquants à devenir des citoyens respectueux des lois”. »
Cependant, tout n’est pas perdu : le Cégep Marie-Victorin a réussi, à la suite de négociations, à repousser la date d’abolition du programme de juin à septembre 2026.
À l’inverse de ce qui se passe en France et au Royaume-Uni
À l’international, plusieurs initiatives démontrent l’importance accordée à l’éducation en milieu carcéral. Le Royaume-Uni, par exemple, offre une grande diversité de programmes éducatifs destinés aux personnes incarcérées à travers Novus et Open University. Open University est responsable de l’éducation d’environ 2 millions de personnes incarcérées au cours de ses 55 années d’existence. Ceux-ci incluent des formations en anglais, en mathématiques et en compétences numériques, ainsi que des formations professionnelles et techniques dans des domaines comme la restauration.
La France offre également un exemple pertinent. Comme au Royaume-Uni, l’éducation en milieu carcéral y est considérée comme un outil central de réhabilitation, avec des programmes permettant aux personnes incarcérées d’accéder à des formations professionnelles et techniques, y compris à l’enseignement universitaire. Dans plusieurs établissements, des enseignants de l’Éducation nationale interviennent directement en détention afin d’offrir des cours adaptés aux besoins des détenus. Ceux-ci peuvent préparer et obtenir des diplômes reconnus, allant du certificat au baccalauréat, et dans certains cas poursuivre des études universitaires à distance.

Par exemple, des détenus ont la possibilité de suivre de telles formations universitaires par correspondance et de passer leurs examens en prison, avec un encadrement pédagogique assuré sur place. Ces programmes visent non seulement à améliorer l’employabilité à la sortie, mais aussi à structurer le quotidien des détenus et à favoriser leur réinsertion sociale. Toutefois, malgré ces efforts, l’accès à ces formations demeure inégal en raison du manque de ressources et de places disponibles.
À la lumière des témoignages d’acteurs directement concernés et des exemples internationaux, il apparaît clairement que l’éducation en milieu carcéral joue un rôle central dans la réhabilitation et la prévention de la récidive. Si l’objectif du gouvernement est réellement de réduire la récidive et de favoriser une réintégration durable dans la société, la question demeure : peut-on se permettre de retirer l’un des outils les plus efficaces pour y parvenir?







