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Gabriel Watson, correspondant
Un nouveau réseautage nord-américain de mouvements sociaux s’est mis en place le 25 mars dernier, alors que plus d’une centaine de personnes ont participé à la vidéoconférence sur les Journées transfrontalières de solidarité contre le programme commercial truqué de Trump (Cross-Border Days of Solidarity Against Trump’s Rigged Trade Agenda). En provenance d’une quinzaine de villes des trois pays de l’Amérique du Nord, l’événement visait à créer un premier contact en vue de mettre sur pied un mouvement coordonné pour agir lors de l’amorce des discussions concernant l’accord de libre-échange.
Le renouvellement de l’ACEUM
L’accord de libre-échange nord-américain, connu sous l’acronyme ALÉNA jusqu’en 2018, et depuis dans sa plus récente version l’Accord Canada États-Unis Mexique — ACEUM, a suscité depuis sa création en 1994 d’importants débats en lien avec l’intégration économique et la souveraineté des États. Dans le contexte international actuel, marqué par la guerre commerciale, les tarifs et les enjeux environnementaux, les accords économiques particulièrement l’ACEUM sont mis à l’épreuve.
Pour le Conseil des relations extérieures des États-Unis de 2020, l’ACEUM fut responsable de la création et du maintien de 14 millions d’emplois chez nos voisins du sud. De plus, près de deux cent mille emplois liés aux exportations seraient créés chaque année grâce à cet accord.
Au Canada, après l’entrée en vigueur de l’ALÉNA, les exportations canadiennes vers les États-Unis seraient passées de 110 milliards de dollars à 346 milliards de dollars, et les importations en provenance des États-Unis ont augmenté d’un montant presque équivalent.
L’envers de cette croissance du commerce crée une forte controverse. En 2018, Donald Trump lui-même a qualifié l’ALÉNA de «pire accord commercial jamais conclu» et récemment il a déclaré vouloir s’en passer. Pourquoi? Par exemple : «le secteur automobile américain a perdu environ 350 000 emplois depuis 1994, soit près du tiers de l’industrie, tandis que l’emploi dans le secteur automobile mexicain a fortement augmenté, passant de 120 000 à 550 000 travailleurs.»
Pour le Canada, l’une des principales conséquences de l’ALÉNA est une dépendance économique accrue envers les grandes entreprises transnationales des États-Unis et une perte de souveraineté politique. «Les États-Unis ont été le seul marché d’exportation pour près des deux tiers (65,9 %) des entreprises exportatrices canadiennes en 2024, soit la proportion la plus élevée enregistrée depuis 2003.»
Cette réalité rend le Canada particulièrement exposé aux menaces de renégociation de l’accord ou à l’imposition de nouveaux tarifs par l’administration américaine.
L’ACEUM a permis d’accroître les échanges et d’augmenter les exportations canadiennes certes, mais les inégalités et le pouvoir des entreprises sur la croissance ont accentué les inégalités. «Une étude de 2014 du Peterson Institute for International Economics sur les effets de l’ALÉNA a révélé une perte nette d’environ 15 000 emplois par année en raison de l’accord», mais des gains de 450 000 dollars pour chaque emploi perdu, qui se sont traduites essentiellement «sous forme d’une productivité accrue et de prix à la consommation plus bas.»
Plusieurs syndicats dénoncent les conditions de travail atroces, surtout au Mexique, liées directement à la délocalisation d’emplois américains vers le sud afin de réduire les coûts de main-d’œuvre, sans amélioration pour le monde du travail au Mexique. Cela inclut des conditions de travail dangereuses, de la discrimination envers les travailleuses et des infractions aux lois concernant les heures supplémentaires. D’ailleurs, «un certain nombre de sociétés multinationales spécifiques, qui se vantent de leur engagement envers les normes internationales du travail, les pratiques environnementales durables et une éthique commerciale exemplaire grâce à leur adhésion à l’Electronics Industry Citizenship Coalition (EICC), sont coupables de ces pratiques.»
Vers une solidarité transfrontalière
De plus en plus de syndicats et d’organisations citoyennes s’unissent et mettent de côté leurs divergences d’opinions pour protester contre l’utilisation des menaces et des pressions économiques de Donald Trump. Les Journées transfrontalières de solidarité contre le programme commercial truqué de Trump regroupe plusieurs organisations et syndicats à travers l’Amérique du Nord. Ce regroupement inclut les réseaux Sympatico, Global Exchange, Washington Fair Trade, Institute for Policy Studies, Public Citizens, Citizens Trade Campaign et, au Canada, le Centre canadien des politiques alternatives, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale, ATTAC-Québec.
Au cours des prochains mois, ces organisations prévoient plusieurs événements à travers l’Amérique du Nord sous le signe de la solidarité transnationale et contre les attaques de Donald Trump. Des activités auront lieu notamment dans les villes d’El Paso, Buffalo, Mexico City, San Diego, San Francisco, Blaine et Washington. Au Québec une concertation se prépare.
L’ACEUM s’inscrit dans une réalité complexe où les bénéfices économiques coexistent avec des coûts sociaux et politiques bien réels. Entre création d’emplois, augmentation des échanges et dépendance économique, l’accord continue de diviser les économistes, le monde du travail et les mouvements sociaux. L’action des syndicats et des réseaux sociaux s’inscrit dans un nouveau contexte qui les amène à modifier leur approche sur le libre-échange.
Dans un contexte où les tensions commerciales se multiplient et où les gouvernements, surtout le gouvernement américain, utilisent de plus en plus les tarifs comme levier politique, l’avenir de l’intégration économique nord-américaine demeure incertain. Les mobilisations trinationales illustrent d’ailleurs une volonté croissante de la société civile de s’impliquer dans ces débats, au-delà des frontières.
Pour celle-ci au Canada, la question demeure entière : comment tirer profit d’un partenariat économique, tout en protégeant le monde du travail face aux décisions politiques américaines? Plus largement, l’ACEUM pose une réflexion fondamentale sur l’équilibre entre prospérité économique, souveraineté nationale et justice sociale.
Alors que de nouvelles négociations et les tensions commerciales s’annoncent pour le mois de juin prochain, une chose est certaine : le débat entourant l’ACEUM est loin d’être terminé.







