Afghanistan : petites et grandes résistances face aux talibans

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Face à l’ordre religieux strict que veulent imposer les talibans, la résistance se niche dans les interstices de vie que les mollahs ne contrôlent pas encore : une fête improvisée, un portrait du commandant Massoud accroché au rétroviseur, une cigarette à l’abri des regards.

La dissidence a d’abord pris trois couleurs. Au lendemain de la chute de Kaboul, Afghanes et Afghans sont descendus dans les rues en agitant le drapeau noir, rouge et vert – le drapeau national de l’Afghanistan depuis 2013.
Brandi par des manifestants de Jalalabad à Assadabad, accroché à des poteaux en lieu et place du drapeau blanc de l’Émirat islamique d’Afghanistan (proclamé par les talibans), tenu à bout de bras par des motards, posté en masse sur les réseaux sociaux, le drapeau de la république déchue a semblé porter, quelques jours durant, l’espoir d’un sursaut.
Mais ce qui aurait pu devenir le « mouvement des drapeaux » a fait long feu.
Les manifestations ont été réprimées – une dizaine de personnes seraient décédées, touchées par des tirs des forces de l’ordre ou lors de mouvements de foule. Des portraits du commandant Massoud, symbole de la résistance aux soviétiques et aux talibans, ont été déchirés.
Les femmes, qui avaient bravé les nouvelles autorités en allant manifester pour leurs droits devant le palais présidentiel de Kaboul, ont été invitées à rester chez elles. Leurs visages ont été effacés des panneaux publicitaires et des entrées des universités.
Par petites touches de terreur, les « étudiants en théologie » ont rappelé qu’ils n’aimaient pas l’art, ni le plaisir, ni la joie. Après avoir tué l’humoriste Khasha Zwan en juillet, ils ont assassiné le chanteur Fawad Andarabi. Leur porte-parole a fait savoir dans un entretien au New York Times que la musique était « interdite par l’islam ».
Les récalcitrants – journalistes, défenseurs des droits humains – et tous ceux soupçonnés d’avoir collaboré avec un pays étranger considéré comme hostile ont été traqués, porte après porte, souvent arrêtés, parfois tués.
Sur les réseaux sociaux, le drapeau noir, rouge et vert s’est retrouvé affublé d’un cœur brisé.
Mais si les manifestations n’ont pas duré, d’autres formes de résistance se sont frayé un chemin. Dans la vallée du Pandjchir, un petit groupe d’hommes et femmes – menés par le fils du commandant Massoud, Ahmad Massoud, et par le vice-président afghan Amrullah Saleh – a pris les armes. Ils seraient six mille à les avoir rejoints.
 « Oui, les femmes afghanes se sont défendues »
Au-delà du Pandjchir, d’autres ont choisi de dire non par d’autres voies, sans armes. Pasthana Durrani, 23 ans, le dit simplement « Il y a des choses auxquelles on renonce et d’autres pas. » Elle a choisi de ne pas renoncer au droit des filles et femmes afghanes à l’éducation. Depuis la chute de Kaboul, cette directrice d’ONG multiplie les interventions pour redire aux talibans, calmement et fermement, qu’ils doivent rouvrir les écoles.
Interrogée par la radio américaine NPR sur les risques qu’elle prend à continuer de plaider cette cause, à visage découvert et depuis l’Afghanistan, elle répond, toujours simplement : « [Je le fais] parce que là, en ce moment, j’ai de l’électricité. J’ai un accès à Internet. Je peux le faire. Peut-être que dans une semaine, je ne pourrai plus, et plus personne n’écoutera nos voix. Alors, tant que nous avons les ressources, faisons-le, enregistrons-nous, et cela sera une preuve que oui, les femmes afghanes se sont défendues. Elles se sont tenues debout, droites, pour se défendre, et c’est le monde qui a fermé les yeux. »
Pashtana Durrani n’est pas seule. Comme elle, l’activiste Crystal Bayat ou la gouverneuse Salima Mazari (arrêtée à la mi-août par les talibans) ont choisi de continuer de prendre la parole, sans cacher leur nom ni leur visage, pour défendre leurs droits.
Mais en Afghanistan, en cet été 2021, la résistance vit aussi et surtout de gestes anonymes. Sans grand fracas, sans s’être concertés, des gens ont choisi de continuer de vivre – autant que possible – comme avant.
Vie de petites contrebandes
Chaque Afghan de la diaspora ou presque a une histoire à raconter à propos de ces petites résistances du quotidien. Pour cette doctorante de l’université d’Oxford, c’est ce cousin de Kaboul qui « insiste pour continuer de mettre un costume et une cravate » alors que les talibans s’en prennent (selon plusieurs témoignages) à des groupes de jeunes qu’ils jugent habillés de manière trop occidentale.
Pour cette autre Afghane d’origine résidant au Royaume-Uni, c’est un cousin qui est parvenu à se marier malgré le chaos – et ses invités, que personne n’a pu empêcher de profiter de « la musique, de la danse et de la fête ».
Pour Tabish Forugh, ancien haut fonctionnaire afghan travaillant désormais comme consultant à Washington, c’est cet ami qui, il y a quelques jours, « a acheté une bouteille de whisky Chivas et l’a bue avec des amis, chez eux à Kaboul ». Car dans les rues où flotte désormais le drapeau blanc frappé de la chahada« se retrouver, au milieu de la nuit, boire une bouteille ensemble, c’est aussi un acte de défi ».
Forugh – qui en plus de son travail de consultant se définit comme « analyste politique et activiste pro-démocratie » – raconte aussi ces Afghanes et Afghans « qui dansent dans leurs jardins ». Il ne les a pas vus. Mais il le sait car il l’a vécu : « Je le sais parce que c’est ce que nous faisions entre 1996 et 2002, lorsque les talibans étaient déjà au pouvoir : on dansait dans le jardin. »
La vie dans le Kaboul d’alors est un quotidien de petites contrebandes. « Je me rappelle aussi cette vieille télévision en noir et blanc que l’on cachait, de ces films indiens que l’on achetait sous le manteau, des jeux vidéo “Mario”… », poursuit le consultant.
Doigts d’honneur virtuels
Vingt ans plus tard, « Counter-Strike » a remplacé « Super Mario ». Il est le décor de quelques doigts d’honneur virtuels aux « étudiants en théologie ». Depuis la chute de Kaboul, quelques gamers afghans ponctuent leurs assauts de copieuses insultes destinées aux talibans et les affichent sur les réseaux sociaux.
Leurs clichés côtoient ceux d’autres microscopiques rébellions. La photo d’un drapeau tricolore afghan, encadré de cœurs, prise dans un centre commercial de Kaboul. Un automobiliste se filmant en train de conduire dans la capitale, un portrait du commandant Massoud suspendu à son rétroviseur. Deux hommes jouant de la musique, heureux et concentrés, assis en tailleur sur un tapis bordeaux. Des anonymes fumant des cigarettes. Des mains de femmes manucurées, aux ongles vernis – une pratique abhorrée par les talibans. Et la chicha, à foison, fumée au rythme lent des grésillements du charbon. À la fin des années 1990, les « étudiants en théologie » avaient interdit le narguilé, redevenu depuis très populaire en Afghanistan.
Ces instantanés sont autant de petites victoires, en attendant de plus grandes batailles, veulent croire les opposants aux talibans.
Se remettre à penser
« Les gens n’ont pas beaucoup d’outils à leur disposition pour résister. Les talibans imposent un régime totalitaire, ils se sont emparés de l’espace public et le contrôlent. Malgré tout, certains refusent de suivre leur mode de vie et leur modèle de gouvernement. Je crois qu’il existe une forme de résistance silencieuse, individuelle, non organisée », analyse le politiste Omar Sadr, professeur associé à l’Université américaine d’Afghanistan, aujourd’hui exilé en Inde.
Sadr estime que l’exil des centaines de milliers d’Afghans qui ont fui le pays à la prise de pouvoir des talibans (dont il fait partie) est aussi une forme de résistance – une manière de « boycotter » des autorités jugées illégitimes, « fascistes », et avec qui tout compromis ou partage du pouvoir n’est pour lui pas envisageable.
Ces exilés « ne resteront pas silencieux », abonde Tabish Forugh. « Ils ne laisseront pas le discours des talibans gagner. »
Quel discours opposer à celui des mollahs ? Comment le faire vivre ?
Omar Sadr l’admet : beaucoup reste à construire. « Pour le moment, les gens sont encore traumatisés – personne ne s’attendait à une prise de pouvoir aussi rapide. Ils doivent faire face à de nombreuses séquelles psychologiques liées à la peur, à l’exil… Nous devons réfléchir ensemble aux objectifs de la résistance, et étudier notre histoire nous y aidera beaucoup », avance celui qui dit son admiration pour la cosmopole perse, un « modèle d’espace culturel, social et moral où tout le monde pouvait coexister ».
Les cerfs-volants d’Aibak
« Cela va prendre du temps, estime également Tabish Forugh. Pour le moment, nous sommes encore sous le choc. Nous avons besoin de gens qui se remettent debout et se remettent à penser. »
« Notre priorité est de faire en sorte que le monde ne détourne pas les yeux, que l’Afghanistan ne soit pas balayé par les autres actualités. Ensuite, nous allons produire de la littérature, des poèmes et des textes contre cette occupation », promet-il.
Pratiquer certains sports, afficher un portrait de Massoud ou fumer une chicha sont devenus des actes de résistance au mode de vie prôné par les talibans. © Photomontage de captures d’écran de messages Snapchat
En attendant, Sadr, Forugh et de nombreux autres activistes ont les yeux tournés vers le Pandjchir, « qui nous rappelle que même si 99 % du pays est tombé, 1 % est toujours là, debout », estime Forugh.
Au risque de perdre définitivement tout espoir si la vallée est reprise ? « Je ne crois pas, estime l’activiste. Résister aux talibans est pour nous une obligation civile et morale. La volonté de libérer notre pays est là. Peut-être que nous n’y arriverons pas mais même si la rébellion au Pandjchir est vaincue, l’esprit de la résistance survivra », veut-il croire.
À la fin des années 1990, les talibans avaient aussi interdit les cerfs-volants. Les Afghans redoutent qu’ils soient bientôt de nouveau proscrits. Ces derniers jours, on en apercevait trois au-dessus d’un pâté de maisons d’Aibak, dans le nord de l’Afghanistan, bien loin du Pandjchir. Une vidéo, sans doute tournée par leurs parents, montre deux enfants tenir leurs ficelles à bout de bras, rayonnants.