Allemagne : timide remontée de la social-démocratie

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Fabien Escalona, Médiapart, 28 septembre 2021

À l’issue du scrutin législatif de dimanche soir en Allemagne, l’accès d’un social-démocrate à la chancellerie est un scénario probable. Il y a encore quelques mois, il était pourtant très lointain. Depuis 2005, le SPD avait enchaîné les contre-performances à chaque élection, permettant à Angela Merkel de gouverner durant seize années consécutives. Sur la même période, pas moins de sept dirigeants se sont succédé à la tête du parti. Au moins de juin encore, le niveau des sociaux-démocrates dans les intentions de vote était catastrophique, à peine au-dessus de la barre des 15 %. Les Verts menaçaient de les supplanter comme parti susceptible de créer l’alternance.

Or, non seulement le SPD a amélioré son score de cinq points par rapport à 2017, mais il s’est hissé en tête du scrutin, devant les conservateurs de la CDU/CSU. La chose ne s’était pas produite depuis plus de deux décennies, lorsque Gerhard Schröder avait emporté la chancellerie face à Helmut Kohl en 1998. La dynamique du SPD (voir notre carte ci-dessous), le changement de rapport de force, ainsi que la lassitude des partenaires de la grande coalition en place, plaident pour que les sociaux-démocrates négocient un contrat de gouvernement avec les écologistes et les libéraux du FDP. C’est l’enjeu des semaines à venir, en sachant que d’autres majorités sont théoriquement possibles sur le papier.

Cette nouvelle situation est d’ores et déjà propice à nourrir les espoirs du centre-gauche de ce côté-ci du Rhin. Devant le succès de leur parti frère, la candidate pressentie du PS, Anne Hidalgo, a tenu à exprimer son soutien à Olaf Scholz (le candidat du SPD à la chancellerie), tandis que son premier secrétaire, Olivier Faure, a tiré des leçons du scrutin « 1 : Ne jamais penser que c’est perdu d’avance. […] 2 : penser coalition. »

Ces réactions, attendues, sont l’occasion d’évaluer de plus près la performance sociale-démocrate en Allemagne, et de s’interroger sur un éventuel regain électoral de cette famille, plus largement sur le Vieux Continent. Après tout, le 13 septembre dernier, les sociaux-démocrates revenaient en effet au pouvoir en Norvège, prenant la tête du gouvernement comme dans trois autres pays d’Europe du Nord (Danemark, Finlande et Suède), tandis que les socialistes dirigent toujours l’Espagne et le Portugal.

À bien des égards, et sans même présager du résultat des négociations de coalition, le succès du SPD n’est que relatif. Premièrement, il l’est au regard des performances passées du parti. Les 25,7 % des suffrages obtenus se situent entre dix et vingt points au-dessous de l’étiage qu’atteignaient les sociaux-démocrates entre les années 1960 et la fin de l’ère Schröder, en 2005 (voir notre graphique ci-dessous). Ils ne font que ramener le SPD à son niveau de 2013, qui fut à l’époque une défaite.

« Le score d’aujourd’hui s’inscrit encore dans la séquence inaugurée depuis 2009, caractérisée par des résultats inférieurs à 30 %, commente Pascal Delwit, professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles. Si la performance est un peu détonnante, c’est par rapport aux scores particulièrement mauvais enregistrés aux législatives de 2017, puis aux régionales et européennes qui ont suivi. »

Deuxièmement, et c’est la raison pour laquelle le même score pourrait mener à une victoire en 2021 plutôt qu’à un échec comme en 2013, le SPD doit son premier rang au recul massif de la CDU/CSU, son principal adversaire de droite. Le leadership d’Armin Laschet s’est révélé défaillant, notamment en réponse à la pandémie et aux inondations qui ont frappé le pays à la mi-juillet. De plus, la droite est plus fragmentée que jadis, avec 10 % des suffrages qui se sont portés sur une formation d’extrême droite (l’AfD), autour duquel les autres partis ont dressé un cordon sanitaire.

Les ratés de la campagne de la candidate écologiste, alors que le changement climatique était une priorité des électeurs, ont également ouvert un espace supplémentaire aux sociaux-démocrates, tandis que les soutiens de Die Linke (gauche radicale) ont pu être tentés par un « vote utile » en faveur du SPD. Après la CDU et les anciens abstentionnistes, c’est auprès de ces deux concurrents de gauche que le SPD a gagné le plus d’électeurs.

Il ne suffit cependant pas qu’un contexte soit favorable, encore faut-il qu’il y ait des acteurs capables de s’en saisir. C’est là que réside la réussite indéniable d’Olaf Scholz, qui a agi en bonne entente avec le tandem à la tête du parti, Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans. Il n’y avait là rien d’automatique, si l’on se rappelle qu’en 2019, c’est en se distinguant de l’orientation orthodoxe du premier que les seconds sont parvenus à la tête du SPD. Leur avènement n’a certes pas signifié une offensive radicale de la base contre l’appareil, mais ils n’en arboraient pas moins une hostilité à la grande coalition, et des ambitions d’une politique économique plus redistributive, guère envisageable dans ce cadre.

« Il y aurait pu y avoir un hiatus entre Scholz, vice-chancelier d’Angela Merkel, figure de proue de l’aile centriste du parti, et une direction soucieuse de mettre la barre à gauche, confirme Amandine Crespy, enseignante et chercheuse en science politique à l’Université libre de Bruxelles. Mais il n’y a pas eu de dissonance. Scholz s’est rendu crédible sur le terrain de la justice sociale, en reprenant des mesures phares du parti sur la maîtrise du coût du logement, ou encore le démantèlement des aspects les plus punitifs de la politique sociale mise en place sous Schröder. Il s’est bien gardé, en parallèle, de se prononcer sur certaines questions qui auraient pu être des pierres d’achoppement, comme la discipline fiscale à laquelle il est attaché. » 

Comme le raconte bien le New Statesman, le ministre des finances a eu l’intelligence de chercher très tôt une trêve avec le nouveau duo à la tête du parti. À côté de son respect global du cadre néolibéral, il a cherché à unifier le parti derrière des revendications sociales compatibles avec ce cadre et pouvant rassembler des classes moyennes jusqu’aux classes populaires, autour des notions de « respect », de « dignité » et de « vie décente ». Enfin, il s’est affirmé comme un dirigeant expérimenté, pragmatique, n’hésitant pas à jouer la continuité avec la chancelière actuelle. Grâce à ce subtil balancier entre démarcation et conformisme idéologique, Scholz est apparu comme le gagnant de la course à l’incarnation du Merkel 2.0.

« Si le SPD obtient la chancellerie, il vivra rapidement des élections régionales compliquées, avec des risques de sanction de la part des mécontents, alors que son étiage dans les Länder est particulièrement faible depuis cinq ans », prévient cependant Pascal Delwit. De manière plus structurelle, le temps ne travaille pas pour le parti social-démocrate. D’un côté, son déclin est ralenti par ses liens historiques et profonds avec le monde du travail. De l’autre, ces liens n’ont pas été renouvelés et son électorat est vieillissant, au contraire de ses partenaires potentiels du FDP et des Verts.

Après la CDU, le SPD est le parti qui a perdu le plus d’électeurs depuis 2017 en raison de… leur mort (environ 700 000). Et il continue d’être surreprésenté auprès des votants les plus âgés. De manière révélatrice, sa progression par rapport à 2017 n’est pas uniforme selon les catégories d’âge (voir le graphique ci-dessous). Alors que le SPD a progressé de cinq points auprès de l’ensemble des citoyens ayant participé à l’élection, il a au contraire reculé auprès des moins de 30 ans, mais a gagné plus de dix points auprès des plus de 60 ans.

Pour toutes ces raisons, Pascal Delwit ne voit pas « les germes d’un rebond structurel » dans le résultat du SPD dimanche dernier. Tout juste a-t-on assisté à un « coup d’arrêt » d’une spirale de déclin, qui se repère aussi en examinant le poids de la social-démocratie au sein du total des voix réunies par des partis de gauche, Verts inclus (voir le graphique ci-dessous).

Depuis la dernière fois qu’un chef de file du SPD a accédé à la chancellerie, en 2002, ce poids est passé de 75 % à un peu plus de la moitié du total gauche. Si le parti social-démocrate a sauvegardé son statut de « faiseur d’alternance », il est devenu un acteur plus modeste, dont la taille tend à se rapprocher de ses rivaux dans l’espace gauche du spectre politique.

Les mêmes observations peuvent être faites à propos du « succès » des travaillistes norvégiens, qui s’apprêtent à revenir au pouvoir après une cure d’opposition de huit années. Ce retour ne sera pas dû à leur force propre. Au contraire, leur part des suffrages exprimés a reculé d’un point par rapport à la précédente élection. Avec 26,4 %, ils obtiennent un score historiquement faible : hormis 2001, qui fut un échec cuisant, il faut remonter jusqu’à 1924 pour trouver une performance encore plus médiocre. Le chiffre contenterait bien les socialistes français, mais l’on parle ici d’un parti qui a frôlé la majorité absolue à plusieurs reprises, et rassemblait régulièrement plus d’un tiers des voix jusqu’à l’orée des années 2010.

À gauche, tous les autres partis ont en revanche gagné des sièges : deux partis de gauche radicale, et celui des Verts. On voit d’ailleurs, comme en Allemagne, le poids relatif des travaillistes diminuer dans le total gauche, depuis la dernière fois où ils ont suscité l’alternance, en 2005 (voir le graphique ci-dessous). La progression qui devrait leur permettre de gouverner est celle du parti du Centre, un ancien parti agrarien ayant capitalisé sur l’abandon des zones rurales par la coalition de droite au pouvoir, et le refus d’une centralisation excessive des services publics. Comme en Allemagne, en tout cas, la centralité retrouvée des enjeux climatiques et sociaux, au détriment des enjeux identitaires et migratoires, a contribué à la défaite des partis les plus conservateurs.

L’Europe du Nord a beau abriter plusieurs gouvernements dirigés par la social-démocratie, elle est loin d’être son lieu de renaissance. Comme nous l’avons déjà documenté, la « banquise » de son assise électorale était particulièrement imposante dans cette région. En dépit de scores honorables vus de France, elle n’en subit pas moins une fonte impressionnante, qui en fait un acteur de plus en plus ordinaire du jeu politique.

Le cas suédois l’illustre assez bien, dans la mesure où le gouvernement de Stefan Löfven, en coalition avec les Verts depuis 2018, n’a tenu que grâce à un accord coûteux avec une partie de la droite. Il a même failli tomber à la suite d’une motion de censure déposée par l’extrême droite et adoptée grâce aux voix de la gauche radicale, contre un projet de libéralisation des loyers. Le premier ministre, qui a sauvé sa tête de justesse, a cependant annoncé sa démission de la tête du parti, qui sera effective lors du prochain congrès de novembre.

En Finlande, Sanna Marin dirige une coalition de trois partis de gauche élargie à deux partis centristes, dont la présence rend délicate la rupture promise avec l’austérité. Quant à l’Islande, qui votait samedi dernier, et où la trajectoire de la social-démocratie a été plus heurtée que dans les autres pays nordiques, l’Alliance sociale-démocrate est repassée en dessous de la barre des 10 %, après avoir tutoyé celle des 30 % dans les années 2000. Il n’y a qu’au Danemark où le gouvernement social-démocrate minoritaire dirigé par Mette Frederiksen semble bénéficier d’une solide popularité, mais au prix d’une politique qui s’appuie tantôt sur le reste de la gauche pour conforter l’État social, tantôt sur la droite et l’extrême droite pour durcir les conditions d’asile et restreindre l’immigration.

Ailleurs, si l’on met de côté les Espagnols et les Portugais au pouvoir avec le soutien de la gauche radicale, les membres historiques de la famille sociale-démocrate sont en piètre forme.

Malgré ses prétentions à être la « force motrice » de la gauche, le PS français reste, jusqu’à ce que l’élection de 2022 le démente ou le confirme, un parti effondré. C’est aussi le cas du Pasok grec, vitrifié depuis sa gestion de la crise de la dette il y a dix ans. C’est également celui du Parti travailliste néerlandais, autrefois grande force d’alternance, désormais réduit à végéter sous les 6 % depuis 2017. Quant au Labour britannique, il solde dans la douleur les années Corbyn. Son successeur centriste, Keir Starmer, n’incarne pas une opposition lisible face à Boris Johnson, et a subi un revers important aux élections locales de mai dernier.

Pour mettre en perspective historique ces constatations, on peut se plonger dans une note de recherche récemment publiée par Pascal Delwit (en accès libre, en anglais), qui a fait le bilan de 692 élections intervenues dans 32 États européens entre 1870 et 2019. Moyennant des variations, le tableau reste celui d’une immense parabole, commençant par la construction de la force électorale sociale-démocrate durant la fin du XIXsiècle et le début du XXsiècle, se poursuivant par la maximisation de son audience entre les années 1930 et les années 1970, pour entamer un déclin que plus aucun relais (ni dans les pays d’Europe méridionale, ni dans les plus jeunes démocraties d’Europe centrale et orientale) n’est en mesure d’enrayer.

La social-démocratie, de manière générale, reste en peine d’une identité politique originale, qui réponde aux aspirations de masses d’électeurs aussi importantes que par le passé. Si elle a surmonté la crise des années 1970 qui avait déjà mis à mal sa cohérence, elle l’a fait en épousant un ordre productif aujourd’hui en déliquescence, générateur de maux sociaux et écologiques pour lesquels les dirigeants sociaux-démocrates ne disposent que de remèdes modestes, partiels ou conjoncturels.

Plus spécifiquement, ils ne sont pas unis, à l’échelle de l’Union européenne (UE), pour rompre avec les piliers de l’ordre néolibéral que sont la libre circulation des capitaux et celle des marchandises. Quant à entériner la rupture avec l’orthodoxie budgétaire, le chef de file du SPD a explicitement déclaré qu’il n’en était pas question. « Olaf Scholz a toujours été un défenseur de la discipline fiscale, donc un changement des traités est hors de portée, confirme Amandine Crespy. Mais si les règles ne vont pas disparaître, tout va dépendre de leur application, sachant que la Commission européenne a inauguré une approche flexible depuis 2016. À cet égard, les négociations de la coalition seront cruciales. »

Or, les libéraux du FDP risquent de faire monter les enchères. Même si les Verts poussent dans l’autre sens, ces préférences antagonistes qu’il faudra bien accommoder ne promettent aucun changement radical du côté de Berlin. Partout ailleurs où les sociaux-démocrates doivent composer avec la droite, la contrainte est d’ailleurs la même. « Davantage de fragmentation complexifie la composition des gouvernements nationaux, et restreint les marges de manœuvre de leurs dirigeants au niveau européen. D’un point de vue démocratique, ce n’est pas négatif. Le problème de fond, c’est que les gauches ne sont pas assez fortes dans assez d’États-nations », explique Amandine Crespy.

À quoi l’on ajoutera que même sans ces contraintes, la doctrine des partis sociaux-démocrates n’a évolué que lentement depuis la crise de 2008, qui a pourtant témoigné de l’essoufflement et des déséquilibres du capitalisme contemporain. Là encore, le cas allemand illustre plutôt qu’il ne dément cette observation. Dans un article de recherche, le politiste Björn Bremer a étudié le programme économique du SPD depuis la « grande récession ». Sa conclusion : le parti a évolué vers davantage de défense de l’État social, mais sans remettre en cause frontalement l’orthodoxie budgétaire ni un modèle de croissance fortement extraverti. D’où la persistance d’« incohérences », et le primat de calculs électoraux sur la construction d’un discours économique réellement autre que celui de la droite.

Ni dans les urnes ni dans les programmes la social-démocratie n’opère donc de grand retour sur la scène européenne. Si la chancellerie allemande tombe dans son escarcelle, le parti des socialistes européens (PSE) sera certes revivifié au regard de celui des conservateurs. Il s’agira cependant d’un rééquilibrage interne aux forces qui gouvernent de longue date en Europe, et convergent à des rythmes différents vers des tailles électorales et des influences politiques plus faibles que par le passé.