Brésil : La crise, carburant de l’extrême droite 

People watch a Christian devotees march who carry a statue of Saint George (Sao Jorge) at Rocinha shantytown (favela) in Rio de Janeiro, Brazil, Saint George's day on April 23, 2015. Saint George, a catholic saint warrior is syncretized as Ogun for Brazilian African rooted religions Umbanda or Candomble. AFP PHOTO / YASUYOSHI CHIBA

 

Claire Gatinois, Le Monde, 7 octobre 2018

Comme des millions de Brésiliens, Marcelo Gallo a perdu son emploi pendant la crise de 2015. « L’entreprise a fait faillite. Les 28 employés ont tous été licenciés du jour au lendemain. Sans rien, sans aucune indemnité », raconte-t-il. A l’époque, ce technicien de 35 ans, résident des quartiers nord de Sao Paulo, gagnait 7 500 reais, soit 1 675 euros par mois. Plus de sept fois le salaire minimal. Aujourd’hui, père de deux enfants et séparé de sa compagne, il enchaîne les petits boulots en ­free-lance et empoche, suivant les mois, 2 000 reais. « J’ai dû vendre ma voiture, ma moto, réduire mon abon­nement Internet, demander de l’aide à mes parents… », énumère-t-il.

Le Brésil est sorti d’une récession historique en 2017, mais, pour M. Gallo, la crise est toujours là. « Cela ne s’arrangera que lorsque l’on aura un nouveau président. Ça fait plusieurs années que c’est le bazar. Il faut tout changer », assure-t-il. Sans hésiter, le trentenaire donnera, dimanche 7 octobre, lors du premier tour de l’élection présidentielle, sa voix à Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, issu du Parti social-libéral (PSL). Le capitaine de réserve est en tête des sondages, avec 35 % d’intentions de vote, selon l’enquête Datafolha parue jeudi 4 octobre, ­devant le candidat de la gauche, Fernando Haddad (22 %), du Parti des travailleurs (PT, gauche). Marcelo Gallo n’a pas regardé en détail le programme économique de son poulain. « Mais il a une formation de militaire. C’est la meilleure des disciplines », affirme-t-il.

La reprise tant attendue après une chute du produit intérieur brut (PIB) estimée à 10 % entre 2014 et 2016 est invisible pour M. Gallo, comme pour la quasi-totalité des Brésiliens. La croissance, revue à la baisse, devrait s’établir pour 2018 année autour de 1,5 %. Un chiffre médiocre, largement insuffisant pour redonner un emploi stable aux 12,7 millions de chômeurs du pays et regonfler le moral des ménages et des investisseurs.

Malaise et désillusion

« Avec une reprise au compte-gouttes, les ménages ne perçoivent pas d’amélioration et ont au contraire un sentiment négatif. Ce qu’ils veulent, c’est un miracle », observe Vera Rita de Mello Ferreira, experte en psychologie économique et auteure d’ouvrages sur le sujet au Brésil. « Les gens sont saturés de cette crise économique, qui est aussi morale, du fait des scandales de corruption mis au jour depuis 2014. La profondeur de la récession a ­conduit à des comportements dits de pénurie, entraînant parfois des réactions primaires, presque infantiles. Il est alors facile d’entrer dans un état d’optimisme exagéré, vouant une foi quasi religieuse à tel ou tel candidat, vu comme le sauveur de la patrie. »

Baigné de sinistrose, le Brésil enrage. Hier au firmament, la star des pays émergents donne l’image d’une lente décadence. Les plus catastrophistes, à l’image de l’économiste ­Francisco Menezes, de l’Institut brésilien d’analyses sociales et économiques (Ibase), redoutent que le pays ne figure de nouveau sur la « carte de la faim », avec plus de 5 % de la population ingérant moins de calories que le niveau recommandé. « L’extrême pauvreté frappe 10 millions de Brésiliens. Elle a retrouvé ses niveaux d’il y a douze ans! », souligne le spécialiste sur le site ­Publica, dans un entretien daté du 10 juillet.

Cette rancoeur est d’autant plus profonde qu’une partie du pays pensait sortir de l’ornière après la destitution de Dilma Rousseff, du PT, en 2016. L’ancienne présidente, dauphine de Luiz Inacio Lula da Silva, arrivée au pouvoir en 2010, est perçue comme l’une des principales responsables du marasme économique. Ses mesures d’exemptions fiscales accordées aux entreprises pour relancer en vain l’investissement, la multiplication de crédits bonifiés ou le blocage des prix du pétrole et de l’électricité n’auraient fait qu’amplifier la dépression. Sa sortie à la suite d’un « impeachment » (mise en accusation) ­controversé a donc été applaudie par les milieux d’affaires, soulagés.

Las! L’arrivée de son successeur, Michel ­Temer, n’a provoqué que malaise et désillusions. Noyé dans les affaires de pots-de-vin, son gouvernement n’a mené à bien qu’une petite portionde réformes contestées, sans inverser la situation. « Le Brésil a affronté une tempête parfaite. Et les erreurs de politique économique de Dilma ne sont qu’un facteur. Elles se sont mêlées à une crise politique liée à l’opération anticorruption « Lava Jato » [lavage express] et à un contexte international défavorable », explique Lauro Gonzalez, professeur d’économie à la fondation Getulio ­Vergas, coauteur du livre O brasil mudou mais do que você pensa (« le Brésil a changé plus que vous ne le pensez », non traduit), soulignant les progrès réalisés dans l’éducation, l’habitat ou l’intégration bancaire du pays au cours des dix dernières années.

Aujourd’hui, personne n’imagine une réelle sortie de crise avant janvier 2019 et la prise de fonctions du prochain locataire du Planalto, le palais présidentiel de Brasilia. « On ne peut pas parler de reprise quand il y a une telle incertitude liée aux élections », souligne Mauricio de Almeida Prado, directeur de la société de recherches CDE, spécialisée dans l’analyse des classes sociales modestes.

« Collègues de l’élite, réveillez-vous! »

Les investisseurs attendent avec angoisse et espoir de connaître le nom de l’élu qui sortira des urnes pour relancer leurs affaires. Leur champion, Geraldo Alckmin, du Parti social-démocrate brésilien (PSDB, droite), semble déjà hors jeu. Avec 9 % des intentions de vote, le « candidat de l’establishment » paie l’alliance conclue entre le PSDB et le gouvernement très impopulaire de Michel Temer. Une partie des milieux d’affaires mise donc ­désormais sur Jair Bolsonaro. Le candidat partisan des armes à feu, connu pour son discours agressif émaillé d’allusions racistes, misogynes et homophobes, est devenu la coqueluche des marchés financiers. Sa progression dans les sondages est saluée en Bourse.

Une prouesse mâtinée de cynisme. En ­politique depuis près de trente ans, Jair ­Bolsonaro s’est jusqu’ici illustré par ses ­velléités protectionnistes et, récemment, par son opposition à la réforme des retraites, jugée capitale pour réduire une dette nationale galopante, qui pourrait atteindre 90 % du PIB en 2019, d’après le Fonds monétaire international (FMI).

Cependant, insensibles aux alertes émises par l’agence de notation américaine Standard & Poor’s et par la revue britannique The Economist, qualifiant Jair Bolsonaro de « menace » pour le Brésil, les marchés et les en­trepreneurs locaux l’imaginent à même de ­redresser le pays. « Bolsonaro a su faire oublier ce côté militaire, dont on connaît le penchant nationaliste et le goût pour les projets grandioses », observe Paulo Baia, ­professeur d’économie au centre universitaire FEI de l’Etat de Sao Paulo, faisant allusion à la dictature (1964-1985).

A l’origine de cette métamorphose se trouve un homme : Paulo Guedes, son ­conseiller économique. Ultralibéral, formé à l’école de Chicago, celui que Jair Bolsonaro appelle son « couteau suisse » promet des privatisations à outrance et une réduction au minimum du rôle de l’Etat. « Jair ­Bolsonaro contredit parfois Paulo Guedes, mais donne des signaux qui laissent penser qu’il ne ­mènera pas une politique populiste. Les entrepreneurs lui offrent le bénéfice du doute », poursuit M. Baia.

Face à lui, Fernando Haddad a des allures de bête noire. « Il préoccupe les marchés », ­remarque Alberto Ramos, responsable de la recherche économique de la banque Goldman Sachs pour l’Amérique latine. Membre du Parti des travailleurs, à l’instar de Lula et de Dilma Rousseff, l’ancien maire de Sao Paulo (de 2013 à 2017) pâtit de l’image d’un PT interventionniste, voire populiste, souligne M. Ramos. L’ex-ministre de l’éducation (2005-2012) a beau prendre des accents de ­social-démocrate, les investisseurs ne ­retiennent que ses propos assassins sur les marchés, qualifiés d’ « entité abstraite qui ­terrorise le public .

Une partie de l’intelligentsia pauliste ­s’affole de la bienveillance envers le militaire Bolsonaro. « Collègues de l’élite, réveillez-vous! Ne votez pas avec vos tripes, écrivait ainsi, mardi 2 octobre, dans le quotidien Folha de Sao Paulo, Ricardo Semler, entre­preneur et ancien cadre de la Fiesp, le Medef brésilien. Le PT a commis des erreurs sans ­discontinuer pendant douze ans, mais peut-être qu’il voudrait et pourrait montrer, dans une deuxième phase, qu’il reste meilleur qu’un centre ultracorrompu ou qu’une ­dictature autoritaire. »

Au-delà de la personnalité controversée de Jair Bolsonaro, les analystes s’interrogent sur sa capacité à accepter un programme impopulaire mêlant privatisations et cure d’aus­térité. Un document corédigé par le site ­Congresso em Foco de suivi de l’actualité ­parlementaire souligne que seulement 1,75 % des dirigeants parlementaires jugent le représentant du PSL capable de faire passer ses projets, contre 17,54 % pour Fernando Haddad. « Fernando Haddad représente un risque à court terme, celui d’une crise de confiance. Mais Jair Bolsonaro est un danger à plus long terme, celui de l’ingouvernabilité », conclut Thiago Vidal, du cabinet de conseil et d’analyse de risque Prospectiva.

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