Iván Cepeda & Abelardo de la Espriella, Credit photo : Own work, photo sur la Place Bolivar, CC BY-SA 4.0 / Olímpica Stereo, CC BY 3.0
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Par Thierry Parisi Bienvenue, correspondant

À un mois d’un scrutin présidentiel décisif, la Colombie traverse une période de turbulences politiques majeures, caractérisée par des fractures idéologiques béantes entre le camp progressiste et conservateur. Le climat de tension est exacerbé par une recrudescence alarmante de la violence armée. Une série d’attentats à l’explosif dans la région du Cauca, attribuée aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), a récemment coûté la vie à une vingtaine de personnes, réveillant les craintes sur la fragilité du processus de paix et l’incapacité de l’État à sécuriser ses périphéries. Dans ce paysage incertain, le retrait de Gustavo Petro redéfinit l’offre électorale à gauche, laissant place à l’émergence d’Iván Cepeda comme nouvelle figure de proue du camp progressiste.

Inauguration de Gustavo Petro comme président de la Colombie en 2022, Credit : Samantha Power USAID, Public domain

Le maintien de la gauche au pouvoir ?

Malgré l’absence de Gustavo Petro dans la course présidentielle ou à la direction du Pacte historique, la gauche maintient une assise solide dans les sondages grâce à Iván Cepeda. Le profil de Cepeda est profondément ancré dans l’histoire politique du pays : fils de Manuel Cepeda — dirigeant du Parti communiste et élu de l’Union patriotique assassiné — il a bâti sa carrière sur la défense des droits humains et la lutte contre les structures de domination. Philosophe de formation et sénateur issu du Pôle démocratique alternatif, il incarne aujourd’hui l’espoir d’une continuité des politiques de transformation sociale.

Face à lui se dresse Abelardo de la Espriella, candidat d’extrême droite occupant la deuxième place dans les intentions de vote. Son programme, radicalement opposé à celui de la gauche, prône une dérégulation totale du marché et adopte une posture hostile envers les droits des femmes, notamment concernant l’accès à l’avortement. Cette confrontation dessine deux futurs radicalement différents pour la Colombie.

Alliances régionales et modèles de société

L’issue du scrutin entraînera des conséquences directes sur l’insertion diplomatique du pays :

  • L’option Cepeda : Elle signifierait un renforcement des liens avec le Brésil et le Mexique, piliers actuels de la gauche latino-américaine. La Colombie poursuivrait alors sa transition vers un modèle moins dépendant de l’extractivisme, axé sur la réduction des inégalités, la protection des minorités et la préservation de l’environnement.
  • L’option conservatrice : L’élection d’Espriella ou de Paloma Valencia ancrerait la Colombie dans le bloc des gouvernements de droite de la région. Ce modèle privilégie le libre marché, tend à nier l’urgence climatique et risque de perpétuer les disparités sociales affectant les classes les plus pauvres et les minorités.

Bien que le duel semble binaire, le paysage politique est marqué par une fragmentation notable due à la présence de nombreuses candidatures indépendantes et de petites coalitions. Si tous et toutes ne sont pas en mesure de gagner, leur capacité à conclure des alliances ou à bloquer certaines candidatures sera déterminante lors du second tour.

Un moment décisif pour l’Amérique latine

Le mandat de Petro a été marqué par une doctrine de lutte contre le narcotrafic privilégiant la vie et la paix sur la seule répression militaire. Un moment symbolique fort fut sa rencontre avec Donald Trump le 3 février dernier, démontrant qu’une coopération pragmatique est possible sans pour autant se soumettre à l’impérialisme américain traditionnel dans la région.

Néanmoins, la Colombie se trouve aujourd’hui dans une position de « dernier bastion ». Avec l’implantation de gouvernements d’extrême droite au Chili, en Argentine, au Salvador et en Équateur, le pays demeure, avec le Mexique de Claudia Sheinbaum et le Brésil de Lula, l’une des rares grandes puissances régionales encore dirigées par la gauche. Ce scrutin est donc perçu comme un test pour la survie du progressisme en Amérique latine.

La violence politique et l’influence du vote

L’insécurité pèse lourdement sur la campagne électorale. Le ministère de la Défense rapporte que les récentes attaques à l’explosif à Cali et Popayán ont fait 21 victimes. Ces actes sont liés aux activités de la FARC-EMC dirigée par Nestor Vera (alias Ivan Mordisco), un commandant qui avait rejeté les accords de paix de 2016 par méfiance envers l’État et crainte de perdre son contrôle territorial. Le contrôle des mines illégales et du trafic de coca constitue le nerf de cette guerre persistante.

Les groupes armés utilisent délibérément la violence pour influencer le scrutin. Dans la région du Cauca, les pressions et les menaces visent à manipuler le vote de l’électorat. Par ces méthodes, les FARC-EMC cherchent à affirmer leur souveraineté territoriale et à se placer en position de force face au gouvernement qui prendra ses fonctions le 31 mai.

Deux visions de la sécurité et de l’économie

Le débat électoral cristallise des approches sécuritaires et économiques diamétralement opposées :

  • Le camp progressiste : Iván Cepeda, bien qu’il condamne fermement les attaques, souhaite maintenir la stratégie de « paix totale » de Petro et poursuivre le dialogue avec les insurgés. Sur le plan économique, il défend les réformes de la santé, du travail et de l’éducation entamées par l’administration actuelle pour bâtir un modèle social plus durable.
  • Le camp conservateur : Inspirés par les politiques répressives du Salvador ou de l’Équateur, de la Espriella et Paloma Valencia prônent une réponse exclusivement militaire face aux groupes armés. Leur discours économique libertarien qualifie les mesures sociales de « gaspillage ». De la Espriella agite la menace d’une dérive vers un modèle dictatorial de type vénézuélien pour discréditer Cepeda, tout en soutenant ouvertement les interventions américaines et le renversement de Nicolas Maduro, au détriment de la souveraineté régionale.

La justice transitionnelle face aux tensions en Colombie

Pilier des accords de paix de 2016, la justice transitionnelle est issue de décennies de lutte menées par les victimes et les organisations de droits humains. Elle s’appuie sur la Jurisdicción Especial para la Paz (JEP) et la Comisión de la Verdad pour établir la vérité sur les crimes du conflit et favoriser la réconciliation nationale. Son but n’est pas seulement punitif, mais vise à restaurer le lien social dans une nation post-conflit encore très instable.

Dans l’effervescence électorale actuelle, cet édifice institutionnel est menacé. La justice transitionnelle reste un instrument fragile dont la survie dépend directement des rapports de force politiques. Si la JEP continue son travail d’enquête, l’avenir du processus de paix dépendra étroitement de l’idéologie du prochain exécutif. La reprise des hostilités par certains groupes armés fragilise chaque jour un peu plus les acquis de 2016.

Un mois pour décider

Le mois à venir est crucial pour la population colombienne. Ils doivent choisir entre deux trajectoires nationales incompatibles : la poursuite d’un modèle social négocié et réformateur, ou le retour à une politique de fermeté sécuritaire et de libéralisme économique débridé.

Malgré l’avance actuelle d’Iván Cepeda, deux facteurs pourraient faire basculer l’élection :

  • La propagande médiatique — Le camp conservateur utilise massivement les médias pour diffuser un discours basé sur la peur ;
  • L’impact de la violence : L’escalade des actions armées peut pousser une partie de l’électorat vers des solutions sécuritaires radicales.

Dans ce paysage tourmenté, la justice transitionnelle apparaît comme l’ultime rempart pour maintenir un espace de dialogue et éviter que le pays ne retombe définitivement dans la spirale de la guerre civile totale. Son efficacité future reste toutefois suspendue au choix que fera la population colombienne à la fin du mois.