par Isabel Cortés, correspondante
La Bolivie traverse l’une des crises politiques et sociales les plus profondes depuis le changement de gouvernement de 2025 qui a permis au candidat de droite Rodrigo Paz de prendre le pouvoir. Ce qui a commencé comme une série de revendications sectorielles liées à la hausse du coût de la vie, aux salaires et à l’approvisionnement en carburant s’est transformé en une mobilisation nationale qui remet directement en question ce nouveau gouvernement.
Sur les principales routes du pays, plus de 90 points de blocage persistent, tandis que les marchés, les hôpitaux et les centres d’approvisionnement éprouvent des difficultés croissantes à garantir les fournitures essentielles. La pénurie de carburants, de médicaments, d’aliments et d’oxygène médical reflète une crise économique qui se transforme en une confrontation sociale et politique d’envergure nationale.
Du redressement à la protestation généralisée
L’arrivée de Rodrigo Paz au pouvoir a marqué une rupture avec plus de deux décennies de domination politique du Mouvement vers le socialisme (MAS). Son administration a pris les rênes dans un contexte d’affaiblissement économique caractérisé par la chute des réserves internationales, des déséquilibres fiscaux et des problèmes structurels dans l’approvisionnement énergétique.
Parmi les mesures les plus controversées adoptées par le nouveau gouvernement figure la suppression des subventions aux carburants, présentée par l’Exécutif comme une décision nécessaire pour stabiliser les finances publiques. Toutefois, l’impact sur le coût de la vie a été immédiat et particulièrement sévère pour les secteurs populaires.
Dans un pays où plus de 80 % de la population active dépend du travail informel, la hausse des prix du transport, des aliments et des biens de base touche directement des millions de familles. Les mesures de compensation mises en place par le gouvernement n’ont pas réussi à contenir le mécontentement social, auquel se sont ajoutées des dénonciations concernant les problèmes d’approvisionnement et des critiques envers la gestion gouvernementale.
Les racines démocratiques d’une mobilisation hétérogène
Les protestations rassemblent une grande diversité de groupes sociaux : organisations ouvrières, syndicats du personnel enseignant urbain et rural, fédérations paysannes, organisations autochtones, coopératives minières, transporteurs et mouvements de quartier.
La Centrale ouvrière bolivienne (COB), l’un des principaux piliers du mouvement syndical bolivien, a joué un rôle important au déclenchement des mobilisations. Cependant, le conflit a dépassé les structures syndicales traditionnelles et a donné lieu à des formes d’organisation territoriale et communautaire qui opèrent à la base.
Parmi les secteurs les plus actifs figurent les Ponchos Rojos de l’Altiplano de La Paz, organisation aymara associée aux traditions de résistance autochtone inspirées de l’héritage de Túpac Katari ; le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui revendique des formes ancestrales d’autogouvernance autochtone ; la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) ; les organisations de femmes autochtones et paysannes Bartolina Sisa ; les Six Fédérations du Tropique de Cochabamba ainsi que diverses organisations de quartier d’El Alto.
Bien que ces secteurs ne forment pas un bloc homogène et ont des différences politiques significatives. Ils partagent une longue expérience d’organisation collective fondée sur les blocages, les marches, les assemblées ouvertes et les mécanismes communautaires de délibération. Leur rôle a été déterminant dans plusieurs des principaux processus politiques boliviens des dernières décennies.
Droits humains et risque de militarisation
La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a exprimé son inquiétude face aux obstacles à l’accès aux services d’urgence et aux dénonciations d’agressions contre des journalistes, des personnes blessées et des détentions lors des manifestations.
De son côté, le bureau régional sur les droits humains de l’ONU a mis en garde contre les conséquences de la crise sur les droits à la santé, à l’alimentation et à l’intégrité physique de la population. L’organisme a rappelé que toute intervention étatique doit respecter les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité, et a insisté sur l’obligation d’enquêter sur les éventuels abus dans l’usage de la force.
Les inquiétudes se sont accentuées après l’abrogation de la loi 1341, qui établissait des limites à la déclaration d’états d’exception et réglementait la participation des Forces armées dans les conflits internes. Plusieurs secteurs considèrent que cette décision élargit les possibilités d’une réponse militaire face à la protestation sociale si les tentatives de négociation échouent.
La Bolivie au centre d’une dispute régionale
La crise bolivienne est également devenue un théâtre de confrontation politique régionale. Les États-Unis ont exprimé leur appui au gouvernement de Rodrigo Paz par l’entremise de l’alliance appelée Bouclier des Amériques. Ils dénoncent des tentatives de déstabilisation et en défendant la légitimité institutionnelle de l’Exécutif.
En revanche, le président colombien Gustavo Petro a interprété les mobilisations comme une expression légitime du mécontentement populaire, une position qui a entraîné une crise diplomatique entre les deux pays. Du Mexique, la présidente Claudia Sheinbaum a revendiqué l’héritage politique d’Evo Morales, tandis que le Brésil a appelé à préserver l’État de droit et à favoriser des issues démocratiques au conflit.
Ces divergences reflètent une fracture politique latino-américaine plus large, où s’opposent des projets néolibéraux, progressistes et national-populaires. La Bolivie apparaît de nouveau comme un territoire où s’expriment des disputes qui dépassent ses frontières et qui engagent des intérêts géopolitiques, économiques et idéologiques d’envergure continentale.
Des tensions au sein du mouvement social
La suspension d’une réunion élargie d’urgence convoquée par la COB durant la fin de semaine a mis en évidence des tensions au sein même du mouvement social. En réponse, des organisations autoconvoquées ont annoncé la tenue d’assemblées et de mécanismes de coordination indépendants pour renforcer la mobilisation à la base.
La situation laisse plusieurs scénarios ouverts. Le premier envisage une relance du dialogue et la construction d’accords minimaux permettant de désamorcer le conflit. Un deuxième scénario pointe vers une intensification des blocages et une amplification de la grève sociale, avec des niveaux plus élevés de coordination entre les organisations populaires. Enfin, la possibilité de mesures exceptionnelles de la part du gouvernement — y compris une éventuelle déclaration d’état d’exception — alimente les craintes d’une escalade répressive et d’une plus grande militarisation de la crise.
Un enjeu continental pour la satisfaction des demandes sociales
Alors que le gouvernement soutient que les réformes sont indispensables pour stabiliser l’économie, de larges secteurs populaires dénoncent que les coûts retombent de façon disproportionnée sur le monde du travail, la population paysanne, les peuples autochtones et les secteurs historiquement vulnérables.
L’expérience latino-américaine démontre que la militarisation des conflits sociaux résout rarement les causes structurelles du mécontentement. Ce qui se passera en Bolivie au cours des prochaines semaines aura des répercussions qui dépassent le cadre national. La crise interpelle toute l’Amérique latine sur la façon de répondre aux demandes sociales dans un contexte d’austérité économique, de polarisation politique et d’influence croissante de forces externes.
Dans ce scénario, la solidarité internationale et la vigilance constante des droits humains demeureront des outils essentiels pour accompagner les luttes populaires et défendre une issue démocratique au conflit.








