par Messaoud Romdhani, collaborateur, traduction Johan Wallengren.
Selon les sociologues, la déshumanisation commence rarement par la violence physique. Elle se manifeste souvent graduellement, en progressant sous forme de narratifs politiques et culturels qui redéfinissent la différence de manière à l’interpréter comme une menace et qui excluent certains groupes de la «communauté morale». Alors que la rhétorique populiste contemporaine a de plus en plus tendance à recadrer les désaccords politiques de façon à en faire des enjeux existentiels, la frontière entre la contestation démocratique légitime et la stigmatisation de «l’autre» devient dangereusement floue.
Cesser de voir l’humanité de l’autre
«Je ne les voyais pas comme des êtres humains… Un bébé vous sourit innocemment, et pourtant vous lui ôtez la vie sans pitié.»
C’est par ces mots troublants qu’un Hutu ayant participé aux massacres des Tutsis au Rwanda en 1994 a décrit à un scientifique en sciences sociales l’état d’esprit qui accompagnait ses actes, un témoignage cité dans l’essai Less Than Human: Why We Demean, Enslave, and Exterminate Others (moins qu’humains : pourquoi nous rabaissons, asservissons et exterminons les autres?) du philosophe et écrivain David Livingstone Smith. Dans cet ouvrage, l’auteur expose également le fait troublant que le déni d’humanité commence rarement par des actes de violence directs envers autrui, mais plutôt par un dévoiement cognitif graduel qui fait que l’image de «l’autre» se dénature dans la perception individuelle et le discours collectif.
Partant, le carnage perpétré lors du génocide du Rwanda ne peut être compris uniquement comme une tragique anomalie historique : un potentiel latent ancré dans les dynamiques psychologiques et sociales des communautés humaines s’est également révélé être à l’œuvre. Lorsque la peur converge avec le pouvoir politique, et lorsque les discours politiques, médiatiques, culturels ou religieux poussent certains groupes hors de la «communauté morale», les processus d’exclusion peuvent s’intensifier de manière à rendre l’empathie et le dialogue de plus en plus difficiles, voire impossibles.
La normalisation de l’exclusion
Cette dynamique illustre une idée centrale de la théorie politique : la violence à grande échelle est rarement un processus soudain; elle est généralement provoquée par une rupture morale ayant fait son chemin antérieurement. Par exemple, Hannah Arendt, dans son analyse du totalitarisme, a montré que le plus grand danger réside non seulement dans la brutalité manifeste, mais aussi dans la lente érosion du dénominateur commun qui lie les individus en vertu d’une reconnaissance mutuelle et d’une responsabilité réciproque. Ce qui rend la violence extrême possible, c’est précisément ce processus d’exclusion par lequel certains groupes sont progressivement écartés de la sphère des préoccupations morales. En ce sens, la violence ne commence pas par les armes, mais par des narratifs — des discours qui redéfinissent subtilement, puis systématiquement, les rôles en déterminant qui a le droit d’être vu et d’être traité comme étant «pleinement humain».
Exploiter la peur et l’incertitude
Ce phénomène ne se déploie pas en vase clos, mais reflète des tensions sociales et politiques plus profondes qui façonnent la manière dont la peur s’articule et est orientée. Il en résulte un climat dans lequel la recherche de boucs émissaires devient non seulement probable, mais dangereusement normalisée.
Dans le même ordre d’idées, Zygmunt Bauman a lancé cet avertissement : les sociétés modernes réagissent souvent à l’incertitude en recherchant des «cibles humaines» sur lesquelles projeter la peur et la frustration; en période d’anxiété politique, cette tentation devient particulièrement forte.
La rhétorique populiste exploite cette dynamique en simplifiant des problèmes sociaux complexes et en jetant l’opprobre sur des groupes clairement identifiables représentant «l’altérité». Ce faisant, elle transforme le désaccord politique en une confrontation morale entre des personnes supposées «vertueuses» et d’autres qui sont conçues par celles-ci comme des ennemis.
Dans de nombreuses démocraties occidentales, la résurgence des mouvements populistes s’est accompagnée d’une pression croissante sur les institutions et les normes démocratiques. Des instances indépendantes telles que le pouvoir judiciaire, les médias et les organisations de la société civile sont parfois dépeintes non comme des piliers essentiels de la responsabilisation démocratique, mais comme des obstacles à la volonté supposée du «peuple».
Lorsqu’une telle mécanique est enclenchée, les immigré.es et les groupes minoritaires deviennent fréquemment des cibles faciles de stigmatisation dans l’arène politique, étant décriés comme des menaces pour la cohésion culturelle ou la stabilité économique.
Bien que les contextes diffèrent, des relents de cette dynamique sont également discernables en Tunisie. Le discours populiste présente parfois les opposants politiques, les acteurs et actrices de la société civile ou les groupes culturellement «indésirables» comme des dangers pour l’intégrité nationale ou la cohésion sociale plutôt que comme de simples participant.es au débat démocratique. Une telle rhétorique peut au premier abord sembler n’avoir de portée que symbolique. Or, comme l’ont observé plusieurs sociologues, la normalisation d’un langage d’exclusion peut graduellement remodeler la perception du public et affaiblir les fondements pluralistes sur lesquels repose la vie démocratique.
L’érosion des normes démocratiques
La déshumanisation n’est donc pas seulement un concept analytique abstrait, mais un processus social aux conséquences politiques profondes. Lorsque les discours de peur et d’exclusion se normalisent dans le débat public, il s’ensuit souvent une érosion des normes démocratiques et de la confiance civique. Et la rhétorique populiste, en présentant la différence comme une menace pour l’identité collective, risque d’accélérer ce processus.
En d’autres termes, le danger ne réside pas seulement dans l’existence de discours haineux, mais dans leur normalisation progressive. Les sociétés sombrent rarement du jour au lendemain dans l’exclusion et la violence; elles glissent plutôt, petit à petit, vers la peur, la méfiance et l’indifférence morale. Chaque petit changement dans le langage, chaque geste répété d’altérisation, ajoute une nouvelle brique au mur qui sépare les membres de la communauté.
Le choix entre la dignité et la peur
Ainsi, le défi n’est pas seulement politique, mais civique et éthique : il s’agit de résister aux narratifs qui utilisent la différence pour alimenter l’hostilité, d’où la nécessité de réaffirmer le principe selon lequel la citoyenneté repose sur l’égalité en dignité plutôt que sur la conformité idéologique. Les sociétés (et principalement les élites) sont dans ces conditions confrontées à un choix lourd de conséquences : affronter le monstre de la déshumanisation avant qu’il ne s’enracine et ne se propage en ancrant la haine et la méfiance dans le tissu quotidien de la vie publique ou laisser l’exclusion et la peur se cristalliser en habitudes qui non seulement façonnent le présent, mais conditionnent les esprits des générations à venir. La première option exige de la vigilance, du courage et un engagement en faveur de la dignité humaine; la seconde produit une société affaiblie, fracturée et incapable de préserver les libertés mêmes qu’elle prétend protéger.









