Croatie : percée du municipalisme progressiste

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Valentine Porche et David Gabriel avec l’appui du Réseau Municipaliste Européen, Médiapart, 31 mai 2021

En Croatie, les habitants de Zagreb ont fait le choix du changement lors des élections de dimanche dernier, rejetant un parti au pouvoir depuis 2000 et l’héritage d’un maire ancré de longue date dans les réseaux de corruption croates.

La plateforme citoyenne « Možemo ! », qui signifie « Nous pouvons » (en référence au mouvement de gauche radicale espagnol « Podemos »), avec une coalition de plusieurs partis portant les couleurs de la gauche et de l’écologie, ont remporté 23 des 47 sièges de l’assemblée municipale. Cette coalition est notamment composée de l’organisation municipaliste [1] « Zagreb je Naš » (ZjN, Zagreb est à nous), mobilisée aux côtés de mouvements sociaux, d’organisations écologistes, pour les droits LGBTQ et pour les droits des travailleurs. Ensemble, ils ont promis « de changer la façon dont la ville est gouvernée, de rendre la ville à ses citoyens. »

Le nouveau maire, Tomislav Tomašević, a remporté le premier tour avec 48 % des voix le 16 mai dernier. Il a ensuite battu son adversaire Miroslav Skoro, un chanteur populaire d’extrême droite, lors du second tour le dimanche 30 mai. Tomašević a obtenu 65,3 % des voix.

Réagissant aux résultats du premier tour de l’élection municipale, le 16 mai, Tomašević a déclaré que Zagreb n’appartient plus à aucun groupe d’intérêt : « Les citoyens ont affirmé que nous le pouvons ! Nous pouvons construire une capitale plus verte, plus juste, plus transparente, meilleure ! »
Le manifeste de « Zagreb je Naš » entend offrir à la Croatie une capitale écologique, grâce à la rénovation énergétique, aux énergies renouvelables et à l’amélioration de la gestion publique des déchets. La coalition promet de créer de nouveaux logements sociaux, d’améliorer l’accès et la qualité des espaces publics, et de créer un nouveau plan d’urbanisme mettant les habitants au centre des priorités. Ils entendent également mettre fin à la vente abusive des biens de la ville.

M. Tomašević a commandé un audit indépendant des finances de la ville, et compte faire de la réorganisation de l’administration de la ville une priorité absolue de cette nouvelle ère. Et c’est un tournant sans précédent vis-à-vis de l’ancienne classe politique. L’ancien maire Milan Bandić, décédé d’une crise cardiaque fin février 2021, a dirigé Zagreb pendant la majeure partie de ce siècle, sauf entre 2002 et 2005, lorsqu’il a quitté son poste après avoir échappé à la police alors qu’il conduisait en état d’ivresse. Il a également été temporairement rétrogradé du poste de maire en 2014, après avoir été arrêté pour des accusations de corruption et d’abus de pouvoir liées à une entreprise publique de gestion des déchets. Malgré une affaire de corruption en cours jusqu’à sa mort et de multiples autres allégations, Bandić a remporté 6 élections municipales, dont la dernière en 2017.

2017 a également été l’année de la création de Zagreb je Naš rassemblant des écologistes, féministes et militants du droit à la ville impliqués dans des luttes contre des destructions des espaces publics. Deux mois avant les élections de mai 2017, 400 personnes du ZjN ont défilé dans les rues de la capitale avec une bannière proclamant que la « ville est à nous »[2]. Le mouvement a obtenu ses premiers sièges à l’assemblée municipale, où ils ont défendu 25 mesures politiques pour la ville. Ce programme avait été développé horizontalement par des assemblées locales et des questionnaires en ligne, auxquels ont contribué quelque 10 000 personnes.

Zagreb je Naš s’est inspiré de plateformes municipales européennes où les habitants ont repris la ville en main, notamment Barcelona En Comú, qui dirige la capitale catalane depuis 2015 avec de nouvelles politiques publiques allant de la gratuité des services de garde d’enfants à la limitation du tourisme et des locations de courte durée dans la ville, ou Grenoble qui fait l’expérience du rassemblement de la gauche et des écologistes menée par Eric Piolle, qui transforme la ville avec des politiques écologistes en faveur des communs.

Comme Barcelona En Comú, ZjN s’organise à travers des groupes de quartier et des comités locaux pour décentraliser le pouvoir à travers la ville. Grâce à leur ancrage dans les différents quartiers de la capitale, l’ascension de ZJN au pouvoir a été fulgurante : en 2017, ils ont remporté 8% des voix et quatre sièges au conseil municipal de Zagreb. Avec la plateforme commune Možemo ! (Nous pouvons !), ZjN a obtenu 7 sièges au Parlement national lors des élections législatives en 2020. Ils ont alors prouvé que c’était possible. En 2021, les électeurs zagrébois ont lourdement sanctionné le système clientéliste de Milan Bandić qui n’avait pas su gérer les travaux de reconstruction, après le tremblement de terre dévastateur qui a frappé Zagreb en mars 2020. Avec plus de 65% des votes, la victoire du jeune mouvement ZJN est retentissante et marque l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération déterminée à changer la politique avec les citoyens.

Le résultat des récentes élections allonge encore la liste des villes municipalistes, constituées en réseau à l’échelle européenne. Durant la campagne, les maires municipalistes de Budapest, Innsbruck et Barcelone ont apporté leurs encouragements à la plateforme Možemo! montrant ainsi l’existence de coopérations nouvelles entre villes européennes attachées à la démocratie locale. Cette victoire pourrait enfin avoir un retentissement important dans d’autres villes de la région, marquées par le règne des partis conservateurs, et constituer une nouvelle alternative crédible aux côtés du mouvement « Ne davimo Beograd » en Serbie et « URA » au Monténégro. L’avenir nous dira si ces jeunes organisations politiques écologistes et citoyennes ouvriront une nouvelle page de l’histoire politique des Balkans.
 

[1]Le municipalisme est une forme d’organisation politique historique et démocratique à l’échelle municipale basée sur la reconnaissance des libertés locales et la défense d’une autonomie vis à vis des Etats.  Cette tradition d’organisation politique trouve sa source dans une multitude d’expériences historiques, et fait l’objet d’un regain d’intérêt à travers le monde depuis une dizaine d’année.

[2] Arte, « Tous les Internets » : « Le Podemos nouveau est arrivé », 2017 https://info.arte.tv/fr/le-podemos-nouveau-est-arrive