Haïti : de la domination simple à la domination complexe

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Walter Osna, extrait d’un texte paru dans Histoire engagée (histoireengagée.ca), 2 février 2021

 

Comment expliquer la persistance du régime actuel en Haïti depuis le gouvernement de Michel Martelly jusqu’à celui de Jovenel Moïse ? Voici quelques réflexions pour comprendre comment ce système de domination persiste jusqu’à aujourd’hui.

 

Michel Joseph Martelly est «élu» président d’Haïti en 2011. Son régime n’a pas été épargné par la contestation. Le président lui-même est issu d’une élection douteuse qui a suscité des contestations. Une minorité de parlementaires s’opposaient au régime. Il y avait le G-6 (groupe des six sénateurs opposants au régime) au niveau du Sénat. Des organisations sociales et politiques de la société exprimaient leur opposition au pouvoir. Ces contestations prendront diverses formes dans les années subséquentes.

Si le régime de Duvalier avait fait face à des mouvements armés, dans le cas de Martelly les revendications ont pris d’autres formes : pétitions, marches, manifestations, grèves, sit-in, etc. Les revendications étaient nombreuses. Elles étaient articulées autour des questions comme : la vie chère, l’augmentation du prix des produits pétroliers, la nationalité du président, la réalisation des élections législatives et la mise en place d’un conseil électoral, la corruption, le népotisme, etc. Il s’agissait d’une opposition plurielle qui a duré jusqu’à la fin du mandat de Martelly en février 2016. À force de ne pas voir satisfaites ses revendications, l’opposition s’est radicalisée jusqu’à exiger la démission de Michel Joseph Martelly à la présidence du pays.

En réalité, comment le régime a-t-il géré les mouvements contestataires? Le régime a mobilisé la force coercitive tout comme l’a fait le régimes des Duvalier. Malgré les répressions, l’exercice de la critique, sous diverses formes, était possible. Car. Donc, il a été obligé de considérer certaines revendications et de faire des concessions. La Constitution du pays a incorporé la critique comme un droit sous forme de liberté d’expression ainsi que par d’autres voies telles que la liberté de manifestation.

Mode de gestion de la contestation

La police nationale d’Haïti a fait des vagues d’arrestations lors des mobilisations populaires contre le régime. Ce titre apparu dans Le Nouvelliste traduit bien le but de cette contestation : «L’opposition dans les rues pour la libération des prisonniers politiques et le départ de Martelly[1]». Cet article affirme, «quelques milliers de personnes ont gagné les rues de la capitale jeudi pour réclamer la libération des prisonniers politiques et le départ du président Martelly et l’organisation d’élections anticipées». Les manifestations de rue constituaient donc une forme de protestation populaire pour que les militants et le peuple haïtien en général expriment leur grief contre le pouvoir en place.

Les autorités ont même procédé à l’arrestation d’un député en fonction parce qu’il exprimait une divergence avec la présidence. Tout cela n’arrivait pas à éteindre le souffle de la critique. Au contraire, le régime a été forcé de libérer les «prisonniers politiques». Ce qui est intéressant à souligner, c’est que le régime continue de se justifier face à l’opinion publique. Ainsi, les porte-paroles sont toujours présents dans les émissions de radio et de télévision ainsi que sur les réseaux sociaux pour défendre le pouvoir et justifier les moindres actions qu’il a posées. Par exemple, le porte-parole de la présidence, l’ancien journaliste Lucien Jura, a déclaré à Radio Vision 2000 le 27 août 2012 à propos de la mise en place d’un Conseil Électoral Permanent qui a suscité beaucoup de controverses : «“Cette invitation du chef de l’État témoigne de son esprit d’ouverture afin de prendre en compte les préoccupations des chefs des partis”, dit M. Jurat ajoutant qu’il s’agit d’une démarche du premier mandataire de la nation visant la mise en place d’un État de Droit dans le pays»[2]. Il s’agit donc d’un impératif de justification des actions du pouvoir et une tentative pour rassurer les opposants, en d’autres termes, le porte-parole veut créer une bonne perception du pouvoir dans l’opinion face aux diverses contestations qu’il devait confronter. L’impératif de justification s’est donc aussi imposé au pouvoir.

Avec l’aggravation de la crise politique, le président est obligé de faire des consultations et des négociations avec l’opposition. Un premier accord est signé entre le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et les partis politiques le 14 mars 2014. Cette tentative n’a pas contribué vraiment à apaiser la situation de tension. Au contraire, ce dialogue entamé à la conférence épiscopale d’Haïti sous le leadership du cardinal Shibly Langlois a fait l’objet de plusieurs critiques. Le gouvernement a alors essayé d’autres initiatives. Il a en effet mis en place une commission consultative chargée d’organiser le dialogue avec l’opposition. En décembre 2014, une rencontre est organisée entre le gouvernement et des partis politiques de l’opposition. L’opposition a exigé la démission du gouvernement; ce que le président a dû concéder. En conséquence, le 13 décembre 2014 le gouvernement de Laurent S. Lamothe a remis sa démission. Il faut souligner que certains acteurs de l’opposition réclamaient la démission du président et n’étaient donc pas satisfaits d’une simple démission du gouvernement qui semblait être une stratégie de la présidence pour sauvegarder le pouvoir.

Un dernier aspect des contestations est celui des élections. Le régime de Martelly a organisé en 2015 des élections[3] pour renouveler le parlement ainsi que la présidence. Ces élections ont été contestées par divers secteurs de la société, lesquels dénonçaient des fraudes. Lors des élections présidentielles du 25 octobre 2015, Jovenel Moïse, le dauphin du régime aurait été en tête avec 32,76 % des voix et Jude Célestin en deuxième avec 25,29 %. Les élections du 9 août (pour le renouvellement du corps législatif) et du 25 octobre 2015 (pour la présidence) ont été largement contestées[4]. Le second tour des élections devait être organisé le 24 janvier 2016. Presque tous les secteurs de la société ont dénoncé le résultat et ont réclamé l’annulation des élections. Jude Célestin, qui était en deuxième position, a déclaré qu’il n’allait pas participer au second tour[5].

Face à la force de la contestation, le pouvoir est obligé de créer le 22 décembre 2015 une commission indépendante d’évaluation électorale (CIEE) pour évaluer les élections et faire des recommandations au gouvernement. Le travail de cette dite commission n’est pas parvenu à baisser la tension de la contestation. Entre temps, le mandat du président était au bord de son terme prévu le 7 février 2016. Sous l’effet des contestations, Michel Joseph Martelly quitte le pouvoir malgré son désir de le garder après le 7 février 2016. Pour combler le vide présidentiel, les pouvoirs exécutif et législatif s’accordent à installer Jocelerme Privert, président du Sénat d’alors, comme président provisoire, et ce, en attendant l’organisation de nouvelles élections.

Le président provisoire Jocelerme Privert, après consultation auprès des différents acteurs de la société, a créé une commission indépendante et de vérification électorale (CIEVE) par arrêté présidentiel le 28 avril 2016. Le rapport d’évaluation de la commission, révélant qu’il y avait des irrégularités et des fautes graves dans les élections présidentielles, a été soumis au pouvoir exécutif le 29 mai 2016. Les élections allaient être reprises avec un nouveau conseil électoral. Ainsi, tout ce processus, de la mise en place d’un pouvoir de transition jusqu’à l’annulation des élections et la mise en place d’un nouveau conseil électoral, a été possible grâce à la puissance de la contestation.

En somme, nous avons constaté que la transformation de la critique sous le régime de Martelly n’a pas pris la forme de mouvements armés. Elle est une critique corrective ou réformiste qui s’exprimait à travers des marches, manifestations, sit-in, notes de presse… Ce fut globalement un mouvement pacifique. Elle ne mettait pas en question le fondement de la société et ne proposait pas une nouvelle forme d’organisation sociale, politique et économique. À chaque fois que le pouvoir réagit aux critiques, il est non seulement obligé de se justifier et, souvent, il recule sur certaines décisions. Le régime parvient même à intégrer des critiques pour assurer sa survie. Donc, au sens de Luc Boltanski[6], nous pouvons conclure que cette critique dite réformiste a fait face à une domination complexe sous le régime de Martelly puisque l’on constate que ce dernier a toujours dû se justifier et intégrer la critique même si c’est dans la logique de la détourner de son but et de conserver le pouvoir.

[1]https://lenouvelliste.com/article/137612/lopposition-dans-les-rues-pour-la-liberation-des-prisonniers-politiques-et-le-depart-de-martelly, publié le 30 octobre 2014, consulté en ligne le 11 décembre 2018.

[2] https://radiotelevision2000.com/home/?p=20364, publié le 27 août 2012, consulté en ligne le 5 aout 2020.

[3]] Le premier tour des élections législatives s’est déroulé le 9 août 2015. Ces élections, réalisées sur fond de violences et de perceptions de fraudes ont donné lieu à de graves dénonciations (candidats, partis politiques, société civile…). […] Le 25 octobre 2015 eurent lieu le premier tour de l’élection présidentielle et le second tour des législatives, ainsi que les élections locales. Contrairement à la journée électorale du 9 août, celle
du 25 octobre s’est relativement déroulée dans le calme. Cependant, presque tous les candidats et certains observateurs ont dénoncé les irrégularités graves qu’ils auraient observées. Les résultats issus desdites élections ont été rejetés par les candidats, sauf celui du pouvoir qui en arrivait en tête», Commission indépendante d’Évaluation et de Vérification électorale, 2016, p. 7.

[5] «Suite à la montée des actes de violence le 22 janvier 2016, le CEP a dû convoquer, en urgence, la presse pour annoncer l’annulation du second tour de la présidentielle, prévu pour le 24 janvier. Dans son communiqué # 113 publié à ce sujet, le CEP a expliqué que face à la détérioration de l’environnement qui pèse sur le processus électoral, celui-ci a décidé de sursoir aux opérations électorales devant mener à la tenue du scrutin», Ibid.

[6] Luc Boltanski, «Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination», Tracés. Revue de Sciences humaines [en ligne], #08 | 2008, mis en ligne le 1er décembre 2010.