Haïti : un assassinat organisé en poupées russes ?

Jean-Jacques Kourliandsky, IRIS, 23 juillet 2021

 

Le président haïtien Jovenel Moïse a été abattu à son domicile par un commando armé le 7 juillet dernier. Deux semaines après cet assassinat pour le moins inattendu, les funérailles du président s’organisent sur fond de bras de fer politique entre deux Premiers ministres alors qu’Haïti sombre dans la pauvreté et l’insécurité. Face à cette situation, la communauté internationale semble demeurer silencieuse. Le point avec Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions ibériques.

Le 7 juillet 2021, le président haïtien Jovenel Moïse a été assassiné à son domicile par un commando armé. Alors que ses funérailles sont organisées ce vendredi, que sait-on de cette affaire deux semaines après les faits ? Pouvait-on s’y attendre ?

Bien que les hypothèses soient multiples dans cette affaire, il demeure une certitude : le président a été assassiné par un commando de vingt-deux anciens militaires colombiens accompagné par deux Nord-Américains d’origine haïtienne. L’arrestation de certains d’entre eux ne permet pas à ce jour de mettre au clair la situation. On sait cependant que ces militaires colombiens ont été recrutés par une société de sécurité privée, des profils très recherchés notamment ceux ayant déjà participé à des conflits comme au Yémen ou en Irak. D’après le témoignage de Martine Moïse, la femme du président ayant miraculeusement survécu à l’attentat, ils communiquaient en espagnol avec une personne qui leur donnait des indications en direct.

Qui sont les auteurs intellectuels de cette affaire ? On ne le sait pas encore. Quelques arrestations ont eu lieu, en particulier celle du chef de la sécurité présidentielle qui n’a opposé aucune résistance au commando. Quant aux deux soldats de la garde qui se trouvaient devant le domicile privé du président, ils ont été neutralisés par cinq membres de la police nationale de Haïti qui ont disparu aussitôt le méfait accompli.

Pourquoi le chef de la sécurité présidentielle n’a-t-il pas opposé de résistance ? Il semblerait qu’il ait effectué un déplacement en Équateur avec une escale à Bogota, un voyage qui pourrait suggérer un lien avec les auteurs matériels de l’assassinat. Par ailleurs, des personnalités peu connues, mais faisant partie du régime de Jovenel Moïse, un président très contesté, seraient peut-être mêlées à cette affaire, en particulier un médecin haïtien résidant en Floride où se trouverait le siège de la société de sécurité privée ayant recruté les vingt-deux hommes de main colombiens. Tous les assassinats politiques sont en règle générale organisés en poupées russes : on connaît les auteurs matériels des faits, mais il est difficile d’identifier les auteurs intellectuels.

Que démontre cette affaire d’assassinat politique sur la situation de pauvreté, de corruption et d’insécurité à Haïti ? Peut-on attendre une amélioration de la situation avec le nouveau gouvernement en place ?

La situation en Haïti est structurellement catastrophique. L’État n’existe pratiquement pas et les querelles au sein de « l’élite » se multiplient. Dès que la mort du président a été annoncée, deux Premiers ministres ont commencé à se disputer le fauteuil pour assurer le gouvernement intérimaire. Par ailleurs un président intérimaire doit être désigné par les dix sénateurs encore légitimes puisque leurs collègues ont terminé leur mandat depuis déjà plusieurs mois. Un nouveau Premier ministre a été mis en place sous la pression des États-Unis qui ont essayé de régler cette affaire au plus vite. Une mission a été envoyée par Washington,  aux effets fulgurants puisque Claude Joseph, Premier ministre intérimaire en exercice, a cédé la place à Ariel Henry, Premier ministre désigné par le président deux jours avant son décès. Claude Joseph reste membre du gouvernement comme ministre des Affaires étrangères. On assiste donc à un jeu de chaises musicales à l’intérieur d’une élite qui, traditionnellement en Haïti, est une élite prédatrice qui gère le plus souvent à son avantage les aides venant de l’étranger alors que la population est laissée dans un abandon total. Haïti est l’un des rares pays du monde où personne n’a été vacciné contre le Covid-19 en 2020 et au premier semestre 2021. L’insécurité est galopante, une donnée qui a pris une dimension particulièrement importante après l’élection du président Jovenel Moïse qui a manifestement laissé faire les « gangs » en Haïti  et dans la ville de Port-au-Prince. Plusieurs dizaines voire près de deux cents d’entre eux terroriseraient la population et interdiraient de fait toute manifestation organisée de l’opposition. Les élites ont ainsi abandonné la population, tout comme la communauté internationale.

La situation catastrophique dans laquelle se trouve Haïti semble inextricable. Alors que la communauté internationale s’était retrouvée au chevet du pays en 2010 suite à un grave tremblement de terre, elle semble aujourd’hui peu mobilisée. Qu’en est-il ? A-t-elle un rôle à jouer ?

La communauté internationale, en particulier les États-Unis, souhaite endiguer l’éventualité d’un flux de migrants. Plusieurs centaines de milliers de migrants haïtiens se trouvent déjà aux États-Unis, des dizaines de milliers au Canada, en particulier au Québec, dans les départements français des Amériques comme en Guyane, mais aussi en territoire européen. Chaque fois que la situation haïtienne présente des signes d’effondrement de l’État, sous couvert de l’ONU ou non, la communauté internationale organise une opération militaire avant d’abandonner les Haïtiens à leur sort. Alors  que l’absence d’État n’a pas été corrigée, une stratégie pour le moins catastrophique. La gestion des services publics est de fait déléguée et sous-traitée à des ONG du monde entier qui se taillent des fiefs dans divers secteurs de la vie sociale haïtienne sans coordination effective. Il y a bien eu une Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti, mais celle-ci a été gérée à la nord-américaine, par l’ex-président Bill Clinton qui organisait des réunions en anglais avec des participants haïtiens parlant uniquement créole ou le français, créant de nombreux dysfonctionnements.

Le constat que l’on peut faire aujourd’hui est que la République dominicaine, où se trouvent également plusieurs centaines de milliers de Haïtiens, a verrouillé sa frontière pour éviter l’afflux d’éventuels réfugiés. Quant aux États-Unis, ils ont immédiatement délégué des représentants d’Haïti pour régler le bras de fer entre les deux Premiers ministres. Sans doute aussi pour éviter l’arrivée de migrants. Y aura-t-il une nouvelle opération de l’ONU ? C’est possible puisque chaque fois que la situation s’est dégradée pour une raison ou une autre (tremblement de terre, accident politique, etc.), les pays occidentaux ont envoyé des soldats et des policiers afin de bloquer la population sur le terrain et ouvrir les portes à des ONG étrangères censées suppléer les carences de l’Etat. Cet afflux d’ONG a été accompagné de nombreux scandales, financiers, sexuels, etc. dans le pays. Quant aux forces des Nations unies, on se rappelle qu’après leur arrivée en Haïti, le contingent népalais avait propagé le choléra. Pour résumer la communauté internationale a systématiquement échoué. Volontairement ou non, le diagnostic porté était sécuritaire : il visait à protéger les pays développés de l’arrivée de migrants haïtiens. Le recours aux élections qui est avancé systématiquement pour régler le problème est un faux recours. Les listes électorales ne sont pas fiables, tout a été détruit lors du tremblement de terre.  Contestées elles alimentent des querelles sans fin entre partis et candidats. Haïti n’a pas besoin et n’est pas en capacité aujourd’hui d’organiser des élections qui ne résoudront rien.