par Alfons Bech, traduction Adam Novak — ESSF
Alfons Bech fut le porte-parole du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (ENSU) lors de la première Conférence internationale antifasciste qui a eu lieu à la fin mars à Porto Alegre. Il dresse un premier bilan de cet événement auquel l’ENSU s’était engagé avec une mission précise : faire entendre la voix de la gauche et du mouvement ouvrier ukrainiens dans un contexte latino-américain où le camp pro-Poutine reste fort. Alfons Bech documente les résultats obtenus — une meilleure coordination entre les réseaux des Amériques qui soutiennent l’Ukraine — et dresse un constat lucide des échecs : l’appel final de la conférence omet de mentionner la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, une omission qui a conduit l’ENSU à refuser sa signature. Notes de la rédaction d’Europe solidaire sans frontières.
Ces notes ne constituent pas encore une évaluation définitive, mais seulement des observations initiales. Seule la collaboration de tous les camarades qui ont participé à l’intervention des camarades ukrainiens et l’ont soutenue — à commencer par la population ukrainienne elle-même — nous permettra d’en dresser un tableau complet.
Dans notre résolution préparatoire, nous avons déclaré :
«L’ENSU [1] a décidé de combattre le campisme [2] partout où se présente l’occasion de rallier des secteurs des syndicats, des partis ouvriers et des associations paysannes, des ONG ou des pacifistes non poutiniens, et la conférence antifasciste de Porto Alegre [3] constitue une telle occasion, quelles que soient les raisons de sa convocation. La meilleure stratégie pour ce combat est de veiller à ce que la voix des syndicats ukrainiens et de la gauche politique soit entendue.»
De ce point de vue, la participation des camarades a été manifestement positive. Outre notre propre atelier — qui a connu une forte participation —, le camarade Vasyl est intervenu lors d’un autre atelier, où Éric Toussaint [4] l’a invité à prendre la parole. Bien que la population ukrainienne n’ait pas eu la parole lors des séances plénières, la présence des camarades ukrainiens — ainsi que celle des opposants socialistes russes à la guerre — a été soulignée par les membres du MES (Mouvement de la Gauche Socialiste) [5], notamment lors de la clôture de la conférence, prononcée par Roberto Robaina. Les camarades ukrainiens et les opposants russes ont également pu dialoguer avec des militant.es brésiliens et d’autres pays, et ont donné des interviews et réalisé des vidéos qui circulent désormais au sein des organisations de gauche.
Je comprends que certaines sessions aient été marquées par des interventions ouvertement pro-Poutine. Cependant, j’ai l’impression que les secteurs les plus pro-Poutine étaient sur la défensive. Deux militants politiques et syndicaux chevronnés que je connais ont écrit un livre défendant des thèses pro-Poutine sans la moindre connaissance de l’Ukraine. J’ai rencontré l’un d’eux à plusieurs reprises avant la conférence, dans l’espoir de les convaincre de venir écouter nos camarades ukrainiens. Ils s’en sont montrés incapables — malgré la publication de leur livre! Une lâcheté politique. Cela montre à quel point le campisme était sur la défensive lors de cette conférence.
Pour moi, le résultat le plus important est le progrès accompli dans l’unité et la coordination des syndicalistes, des partis et des individus qui, à travers les Amériques, étaient déjà favorables à la solidarité avec l’Ukraine — et, qui sait, peut-être de nouveaux venus. Je crois que ce progrès ouvre une nouvelle ère de collaboration entre les partis, les syndicalistes et les individus d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, ainsi qu’entre eux et l’Europe. Savoir que des réseaux défendent des positions identiques ou similaires en faveur de l’Ukraine et de sa classe ouvrière, agissant de concert autour de cette conférence et adoptant une résolution commune, constitue un progrès qualitatif par rapport à la situation antérieure à la conférence.
Partant de ce constat, nous devons maintenant mettre en œuvre les trois décisions prises à la clôture de la conférence :
- a) créer un groupe Google regroupant les participants et participantes à l’atelier — organisations et individus — afin de rester en contact au sujet des camarades, des actualités et des campagnes en Ukraine;
- b) échanger les articles et les rapports que nous rédigerons sur la conférence concernant l’Ukraine; c) participer aux réunions mensuelles organisées par l’ENSU à une date convenant aux Amériques, soit le premier samedi de chaque mois.
Enfin, concernant le contenu de l’appel final adopté, le document affirme clairement que l’ennemi principal des peuples et de la classe ouvrière internationale est l’impérialisme américain — ce qui est exact. Cependant, en tant que document international, il me semble insuffisant et souffre des mêmes défauts que le premier : il ne nomme pas les choses clairement, n’établit pas de lien entre la montée du fascisme et le rôle des États impérialistes les plus agressifs, et ne mentionne pas explicitement la Russie parmi eux. Dès lors, le soutien aux mouvements de résistance et au droit des nations opprimées à l’autodétermination perd tout son sens. L’ENSU n’avait pas signé le premier appel, car il ne mentionnait pas la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine et ne prenait pas position contre elle. Celui-ci ne la mentionne pas non plus — et par conséquent, je ne pense pas qu’il réponde aux exigences de notre lutte, même s’il intègre la dimension de la lutte contre tous les impérialismes. C’est uniquement sur ce point qu’il constitue une amélioration par rapport au précédent.
L’appel final est donc un compromis entre le secteur de l’anti-impérialisme cohérent et ceux qui ne le sont pas, voire qui apportent un soutien politique aux impérialismes russe et chinois, en opposition au principal : celui des États-Unis. Un compromis peut-être inévitable, compte tenu du rapport de forces entre l’internationalisme cohérent et ceux et celles qui s’appuient sur les États ou des secteurs de la bourgeoisie («l’ennemi de mon ennemi est mon ami»). Sur un continent où le clivage partisan reste majoritaire, toute action de front uni contre la montée du fascisme doit logiquement se dérouler entre les deux camps. Nous verrons dans les mois à venir si ce compromis permet de mobiliser et d’unir contre la droite et l’extrême droite. Il faut l’espérer. Quel que soit le résultat, nous soutiendrons nos camarades américains.
Mais ce qui importe, ce n’est pas tant l’appel adopté en lui-même, que le fait que le cadre de la conférence ait permis une réelle avancée de la part des forces les plus cohérentes : la coordination, l’échange d’idées et l’engagement à poursuivre ce combat lors des prochaines conférences antifascistes en Argentine et ailleurs. C’est pour cela que nous sommes allés à Porto Alegre, et nous avons atteint cet objectif.
Notes de bas de page
[1] ENSU — Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine — est un vaste réseau de gauche qui rassemble des organisations et des individus issus de différents courants de gauche, notamment trotskistes, anarchistes et socialistes, engagés en faveur de la résistance ukrainienne et de l’opposition à l’agression impérialiste russe. Site web : ukraine-solidarity.eu
[2] Le campisme désigne la tendance, au sein de certains secteurs de la gauche, à subordonner la solidarité avec les peuples opprimés à la compétition entre grandes puissances, considérant par défaut comme progressiste tout État ou force s’opposant à l’impérialisme américain. Dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, le campisme se manifeste généralement par un refus de soutenir la résistance ukrainienne, par la présentation du conflit comme une opération par procuration de l’OTAN, ou encore par la justification de l’agression russe comme une réponse compréhensible à une provocation occidentale. Pour une analyse plus approfondie, voir : «Contre les ravages du campisme et pour la victoire du peuple ukrainien», Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur : http://europe-solidaire.org/spip.php?article61921
[3] La première Conférence internationale antifasciste s’est tenue à Porto Alegre, au Brésil, fin mars 2026, réunissant des délégations de plus de quarante pays. Pour une analyse critique de cette conférence, voir Sergio Bellavita, «La première Conférence internationale antifasciste de Porto Alegre : un pas en avant, deux pas en arrière», Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2026. Disponible à l’adresse suivante : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78460
[4] Éric Toussaint est un historien et militant politique belge, cofondateur et porte-parole du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), et membre de la Quatrième Internationale. Il est basé à Liège, en Belgique.
[5] Le Mouvement de la Gauche socialiste (MES) est une tendance au sein du Parti Socialisme et Liberté (PSOL), un parti écosocialiste et anticapitaliste brésilien. Roberto Robaina, qui a prononcé le discours de clôture de la conférence, est une figure importante du MES et membre fondateur du PSOL; il a également été dirigeant national de l’aile jeunesse du Parti des Travailleurs (PT).








