Maître chez nous, à quel point?

Le président Donald Trump rencontre Mark Carney, premier ministre du Canada, le mardi 6 mai 2025 dans le bureau oval de la Maison-Blanche. (Photo officielle de la Maison-Blanche par Daniel Torok)
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Par Martin Godon

Le premier ministre du Canada aime répéter qu’on doit être « maître chez nous », s’appropriant ainsi le slogan de la Révolution Tranquille, moment fondateur du Québec moderne. On l’a notamment entendu répéter cette formule lors d’un discours qu’il a fait devant les membres du Parti Libéral du Canada, à l’occasion de leur congrès, le 11 avril dernier.  Pourtant, sous prétexte de pragmatisme le gouvernement fédéral s’aligne souvent sur les politiques du gouvernement des USA depuis l’élection de Donald Trump.

Pour être maître chez soi, il faut être indépendant et autonome. Mark Carney déplore régulièrement la trop grande dépendance de l’économie canadienne à l’égard du colosse états-unien. Et le plaidoyer qu’il a prononcé au Sommet économique de Davos lui a permis de s’afficher comme leader des états qui souhaitent se tenir debout face à l’arrogance de la politique étrangère américaine. Hélas, ces beaux discours sont insuffisants à masquer l’influence de Donald Trump sur de nombreuses décisions importantes du gouvernement canadien.

Les politiques économiques

D’entrée de jeu, on imagine mal Mark Carney qui mise sur un charme discret imiter ce Donald Trump fantasque qui a séduit son électorat en dénonçant une élite mondialisée dont il fait partie. Mais tous deux sont issus de milieux favorisés et tant l’ancienne vedette de téléréalité que le premier ministre du Canada semblent se plaire à évoluer dans les cercles étroits où se prennent les décisions concernant le sort de la planète.

Plusieurs analystes de la scène politique canadienne ont souligné le fait que le premier ministre Carney a repris à son compte divers éléments d’un programme conservateur fortement influencé par le mouvement MAGA.

Ces derniers mois, dans les médias états-uniens et canadiens, des gens issus de la classe la mieux nantie se sont prononcé en faveur d’une meilleure répartition de la richesse par le biais d’un taux d’imposition plus élevé pour les ultrariches et par de meilleurs investissements dans les services publics. Cela dit, si l’un s’inquiète du prix des œufs et l’autre du prix de l’essence, aucun des deux n’a concédé quoi que ce soit à ces appels. En réalité, Donald Trump se montre relativement insensible aux préoccupations des citoyennes et citoyens de son pays tandis que Mark Carney paraît distant quant aux préoccupations des gens d’ici.

Le gouvernement Carney a adopté une approche pragmatique au moyen d’un interventionnisme ponctuel afin de stimuler la relance économique tout comme son vis-à-vis du sud. Bien qu’il s’affiche aussi soucieux que le président états-unien quant à la rigueur de la gestion des finances publiques, il n’ira probablement jamais jusqu’à créer une organisation telle que DOGE. Par ailleurs, les exemptions ciblées du gouvernement canadien destinées à stimuler certains secteurs de l’économie sont cousines d’un « capitalisme de copinage » que met de l’avant Donald Trump.

Environnement et pétrole

Après les catastrophes de Three Miles Island (1979), Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011), on pouvait espérer que l’énergie nucléaire serait abandonnée à titre d’alternatives aux énergies fossiles. Or, sans reculer d’un iota à propos du pétrole et du charbon, Donald Trump espère multiplier par quatre la production d’énergie nucléaire aux USA. En parallèle, Mark Carney vient d’annoncer un investissement de 2 milliards de dollars pour la construction d’une centrale nucléaire à Bowmanville en Ontario.

À l’opposé du locataire négationniste de la Maison-Blanche, Mark Carney est préoccupé quant aux différents aspects de la crise climatique.  En revanche, il ne manifeste pas la volonté de prendre les moyens nécessaires pour faire reculer les émissions de GES. En témoignent l’abolition de la taxe carbone et l’abandon d’un projet de loi sur les émissions de pétrole et de gaz. Pire, il reproduit la politique de Donald Trump en favorisant une plus grande production de pétrole, l’expansion de pipelines et en faisant la promotion du Canada en tant qu’exportateur fiable. Décidément, l’image d’économiste écolo ne sied plus à l’ancien gouverneur de la Banque du Canada. Il préfère se soumettre à la magie d’un libre marché qui devrait permettre à diverses entreprises privées de créer les outils dont nous aurions besoin pour faire face à la transition énergétique. Approche qui a conduit à la démission de Steven Guilbault comme ministre de l’environnement, connu pour son passé environnementaliste.

Armement et politique extérieure

Le premier ministre canadien est aussi à la remorque du président états-unien en ce qui concerne la défense et la politique extérieure. Qui a oublié les récriminations de ce dernier concernant la faiblesse des dépenses militaires des partenaires de l’OTAN? Bien au-delà du seuil de 2% du PIB réclamé par Donald Trump, Mark Carney a annoncé dans un discours fait à Halifax le 26 mars dernier que d’ici 2035 le Canada dépensera 5% du PIB en défense. Et si le gouvernement canadien magasine auprès de diverses nations, dont la Suède et la France, une bonne portion de cet argent enrichira les propriétaires du complexe militaro-industriel états-unien. Par ailleurs, en ce qui concerne le génocide palestinien et la guerre qu’Israël livre au Moyen-Orient, la politique étrangère canadienne demeure celle d’une puissance occidentale junior en appui au grand-frère américain.

Enfin, Donald Trump exacerbe un nationalisme qui peut paraître risible en réponse aux inquiétudes de la population états-unienne concernant un prétendu effondrement de l’ordre mondial et une menace migratoire. À son image, Mark Carney oppose un nationalisme canadien en réponse aux menaces que représente le gouvernement de Donald Trump. Même si le nationalisme de Carney ne se rend pas aux extrémités de celui de Trump, il répond à l’insécurité collective par un geste similaire.

Le premier-ministre du Canada va se montrer ferme face aux menaces extravagantes de transformer le pays en un 51 état. Il va continuer à se présenter comme leader d’une résistance économique à l’égard des États-Unis.  Cela dit, les choix qu’il fait en économie, en protection de l’environnement, en défense, en politique extérieure, etc. font bien ressortir tout le poids de la main de Trump sur la politique et l’économie canadiennes. Afin de faire face aux principaux enjeux auxquels ils sont confrontés, les organisations progressistes et le mouvement altermondialiste ne peuvent compter sur Mark Carney et le gouvernement canadien.