L’Afrique du Sud dans l’ère calamiteuse

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Jusqu’à la fin de l’apartheid en 1994, l’Afrique du Sud était à feu et sang dans une immense confrontation entre un régime ultra répressif et des insurrections à répétition dans les usines et les « townships » (bidonvilles). Un vaste mouvement de solidarité internationale avait été mis en place pour appuyer ces mouvements et également enrayer les liens commerciaux et économiques tissés entre l’apartheid et ses alliés occidentaux. Finalement, la pression interne et externe était très forte, ce qui a conduit à la défaite de l’apartheid.

De la libération au néo-apartheid

La population sud-africaine, comme ses supporteurs partout dans le monde, ont alors pensé que l’heure de la libération avait sonné. Mais cela ne s’est pas tout à fait passé comme cela. Les pays impérialistes et leurs redoutables institutions comme la Banque mondiale et le FMI ont obtenu de Nelson Mandela et de l’ANC d’énormes concessions, dont le résultat a été, en gros, de maintenir le statu quo économique. Les gouvernements successifs de l’ANC de 1994 à nos jours, représentatifs de la nouvelle élite noire, ont géré le pays sous le mode austéritaire. Une petite minorité s’en est bien tirée pendant que la majorité urbaine et pauvre connaissait le chômage, des conditions misérables au niveau de la santé, du logement, de l’éducation. La polarisation que l’apartheid avait renforcé en excluant les Noirs de tout pouvoir politique s’est perpétuée sous un capitalisme sud-africain en partie déracialisé.

La catastrophe

Aujourd’hui sous l’impact de la COVID, l’Afrique du Sud est déstabilisée, avec des milliers de contaminations, un système de santé débordé et dans l’attente des vaccins qui sont outrageusement contrôlés par le Nord. Cette terrible situation ressemble beaucoup à celle qui a sévi dans les années 1990 avec le VIH-SIDA. Faut-il rappeler que l’Afrique du Sud, l’Inde et quelques autres pays avaient demandé aux institutions internationales dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de suspendre les brevets des méga entreprises pharmaceutiques et de permettre la production de médicaments génériques. Les États-Unis et le Canada, de même que les pays de l’Union européenne étaient contre ce qu’ils considéraient comme une attaque contre le droit « inaliénable » à la propriété privée. Des millions de jeunes sud-africains ont payé de leur vie cette criminelle négligence. Il faut dire également que la responsabilité du gouvernement sud-africain qui pendant longtemps a nié l’ampleur de l’épidémie, était également très grandes.

On constate que la pandémie actuelle frappe très fort

  • Le nombre de décès enregistrées dépasse 43 000 et s’accroît vertigineusement. Il faut dire que le système médical n’est pas en mesure de suivre l’évolution. On soupçonne donc que le nombre réel de décès pourrait dépasser 100 000, d’autant plus que les parents des victimes de la COVID, souvent pauvres et sans emploi. doivent payer pour obtenir un certificat de décès adéquat!
  • La réponse du gouvernement a été le confinement, ce qui a été imposé en avril et en mai dernier, et réimposé depuis novembre. Plus de deux millions de personnes ont ainsi perdu leur emploi durant la deuxième moitié de 2020 (13 % de la main d’œuvre). Par ailleurs la « compensation » offerte par le gouvernement équivaut à moins de $23 par mois ce qui est carrément insuffisant pour subvenir aux besoins élémentaires. On estime que 8 millions de Sud-africains ont rejoint les millions d’autres personnes qui comptaient parmi les plus pauvres qui ne survivent que par l’aide d’urgence.
  • Notons également les énormes profits enregistrées par les entreprises qui fournissent les équipements, devant un gouvernement généralement passif, divisé également entre diverses factions de l’ANC qui cherchent à monopoliser le pouvoir.
  • Pour le moment, ce gouvernement prépare un sévère plan d’austérité. Il déchire la convention collective signée il y a trois ans avec le secteur public, sabre massivement dans les salaires et stoppe toute embauche pour remplacer le départ à la retraite de plus de 40 000 employés.

Des résistances éparses

Les mouvements sociaux et syndicaux sont largement hors circuit avec le confinement. Les communications et les concertations en ligne sont intenses, mais ne remplacent l’occupation des espaces publics qui étaient importance dans le registre des résistances. Le secteur public par exemple, qui aurait massivement pris d’assaut les rues des grandes villes est en attente, misant sur ses capacités de convaincre les interlocuteurs gouvernementaux. Une nouvelle initiative cependant pourrait élargir les mobilisations. Une coalition est en train d’être érigée pour demander un accès équitable aux vaccins. Elle condamne fortement l’inaction du gouvernement et craint que les promesses de vacciner la majorité des Sud-africains ne seront pas remplies, en partie à cause de la corruption et de la connivence entre l’État et les entreprises privées, en partie parce que les capacités réelles pour faire face adéquatement à la pandémie ne sont tout simplement pas là. La crise actuelle pose un sérieux dilemme. Après tout, ce qui est en jeu est le droit à la vie !

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Roger Etkin travaille avec le Syndicat des métallurgistes (NUMSA) et est coéditeur de la revue Amandla, un mensuel de gauche publié à Cape Town (http://aidc.org.za/amandla-media/).