
Pour soutenir un média indépendant, internationaliste et solidaire, dédié à la relève, soutenez le Journal d’Alter en cliquant ici. Toute contribution est appréciée !
Par Shaïl Abdoulhoussen
Un mois après la rencontre à Barcelone entre les chefs d’état progressistes, parmi lesquels Pedro Sánchez, Luiz Inácio Lula da Silva et Claudia Sheinbaum, la gauche au pouvoir tente plus que jamais d’affirmer sa place sur la scène internationale. La conférence a insisté sur la nécessité de « protéger et renforcer la démocratie » face à la montée du populisme et des mouvements d’extrême droite.
Cependant, derrière cette image d’unité dans un contexte politique espagnol particulièrement tendu se cache une réalité beaucoup plus complexe. Entre fragmentation politique, coalitions fragiles, tensions territoriales et montée du populisme, la coalition de la gauche hispanique traverse aujourd’hui une période charnière.
Une Espagne fragmentée
De nos jours, la gauche traditionnelle espagnole n’a plus grand-chose à voir avec celle des années 1990 ou même du début des années 2000. En effet, sous le gouvernement de Felipe González, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) se présentait comme un parti capable d’incarner à la fois la stabilité politique et un certain pragmatisme économique.
Aujourd’hui, la situation est bien différente. Pour gouverner seul, un parti doit obtenir la majorité absolue au Congrès des députés, soit 176 sièges sur 350. Or, le PSOE ne dispose actuellement que d’un peu plus d’une centaine de députés. Cette faiblesse oblige donc la gauche à former des coalitions avec d’autres partis, notamment Podemos ou Sumar, afin de conserver le pouvoir.
Cependant, cette fragmentation politique fragilise les institutions démocratiques espagnoles. Faute de majorités parlementaires solides, plusieurs mesures sont désormais adoptées par décrets-lois, ce qui témoigne des difficultés du gouvernement à obtenir des accords durables.
Pedro Sánchez, un stratège politique controversé
Bien qu’il soit critiqué jusque dans son propre camp, Pedro Sánchez apparaît aujourd’hui comme un véritable stratège politique. Malgré les difficultés, il est parvenu à maintenir le PSOE au pouvoir dans un contexte particulièrement instable.
Ces trois dernières années, l’Espagne a affiché une croissance économique supérieure à celle de plusieurs de ses voisins européens, un argument utilisé par Sánchez pour défendre son bilan politique. Cependant, cette croissance repose principalement sur un secteur précis : celui des services et du tourisme. L’économie espagnole reste donc extrêmement dépendante des déplacements. Une situation qui peut devenir très fragile en période de crise.
Lors de la pandémie de COVID-19 ou après le début de la guerre en Ukraine, le PIB espagnol a fortement chuté avant de rebondir grâce à la reprise du tourisme. L’Espagne devient ainsi de plus en plus dépendante de l’économie des services et s’éloigne progressivement du secteur industriel.
Podemos et Sumar : l’essoufflement de la gauche radicale
Dix ans après sa création, Podemos, qui avait réussi à séduire une grande partie de la jeunesse, semble aujourd’hui perdre en influence.
Plusieurs éléments expliquent ce déclin. Tout d’abord, certains dirigeants historiques du mouvement, comme Pablo Iglesias, ont contribué à affaiblir l’image du parti. Les polémiques autour de sa villa de luxe et de son mode de vie ont été perçues comme contradictoires avec les valeurs populaires que le mouvement prétendait défendre. Ensuite, les divisions internes entre Podemos et Sumar ont accentué l’affaiblissement de la gauche radicale.
Même si les débats idéologiques occupent une place moins importante en Espagne qu’en France ou au Canada, la multiplication des petits partis de gauche provoque de nombreux déséquilibres au sein des institutions gouvernementales.
La Catalogne, enjeu central pour les socialistes espagnols
Même si la question catalane a perdu en intensité depuis le référendum de 2017, elle continue d’avoir un impact majeur sur la politique espagnole.
Après la fuite de Carles Puigdemont à Waterloo, en Belgique, une partie de la population catalane semble avoir adopté une position plus pragmatique. Les socialistes en Catalogne défendent désormais davantage l’idée d’un « État plurinational », c’est-à-dire une Espagne reconnaissant plusieurs identités nationales au sein d’un même État. Cette stratégie aurait permis d’apaiser partiellement les tensions autour de l’indépendance catalane. Aujourd’hui, une partie importante de l’électorat de la région sécessionniste soutient Pedro Sánchez. Cet appui est devenu essentiel à la survie politique du PSOE dans toute l’Espagne.
Vox et le malaise de la jeunesse espagnole
D’autres partis jouent toutefois un rôle majeur dans le contexte politique espagnol. C’est notamment le cas de Vox, parti d’extrême droite qui représente l’un des plus importants bouleversements politiques récents en Espagne, même s’il semble aujourd’hui plafonner d’un point de vue électoral.
Une partie importante des électeurs de Vox est composée de jeunes, provenant aussi d’un électorat de gauche qui se sent abandonné par les partis traditionnels et réclament un changement radical. Entre les prix élevés du logement, les faibles salaires et les difficultés à devenir indépendants, une partie de la jeunesse espagnole se tourne donc vers des discours populistes alimentés par la colère et la déception.
À cela s’ajoute la question de la corruption qui touche aussi bien la gauche que la droite et alimente davantage la méfiance envers les institutions politiques.
Cependant, comme de nombreux partis d’extrême droite européens, Vox adopte parfois des positions difficilement conciliables avec une société espagnole moderne. Le parti insiste notamment sur des questions comme l’avortement, l’immigration ou la place du catholicisme dans l’État, des prises de position qui ne correspondent pas forcément aux opinions de la majorité de la population espagnole.
Paradoxalement, la présence de Vox profite parfois indirectement à Pedro Sánchez puisque la division du vote avec le Parti populaire (PP) empêche celui-ci d’obtenir une majorité absolue.
Une gauche condamnée aux coalitions
Aujourd’hui, que ce soit tant à gauche qu’à droite, aucun parti ne semble capable de gouverner seul en Espagne. Les coalitions apparaissent désormais comme une nécessité politique incontournable.
Malgré tout, la gauche conserve un avantage important : la capacité stratégique de Pedro Sánchez, souvent considéré comme un véritable « animal politique » sur la scène espagnole. À l’inverse, le dirigeant du PP, Alberto Núñez Feijóo, ne semble pas disposer de la même résilience politique.
Mais une question demeure : la gauche espagnole sera-t-elle capable de maintenir durablement ses coalitions fragiles ? Et surtout, Pedro Sánchez pourra-t-il continuer à maintenir cet équilibre politique de plus en plus instable ?







