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Amélie David, correspondante à Beyrouth
Au Liban, comme ailleurs dans la région, les conflits armés ne se contentent pas de détruire les infrastructures et les vies humaines : ils s’attaquent aussi aux ressources naturelles. Eau, forêts, terres agricoles… autant d’éléments devenus des enjeux stratégiques. Entretien avec Charlotte Touzot-Fadel, docteure en droit et spécialiste du droit de l’environnement.
JDA : Les ressources naturelles sont-elles des victimes collatérales des conflits ou des armes de guerre à part entière?
Charlotte Touzot-Fadel : Les deux. L’environnement et les éléments qui le composent, dont les ressources naturelles, sont nécessairement victimes des conflits armés et de leurs conséquences. Par exemple, les déplacements de population exercent des pressions importantes sur les ressources, qu’il s’agisse de l’eau ou de l’énergie. Mais les ressources naturelles peuvent aussi devenir des armes de guerre lorsqu’elles sont délibérément ciblées. On peut citer les incendies de forêt provoqués par l’usage de phosphore blanc dans le sud du Liban entre octobre 2023 et novembre 2024, ou encore l’épandage de glyphosate sur des terres agricoles. Le ciblage peut aussi concerner le stockage des ressources, comme la destruction de silos de blé ou la contamination de réservoirs d’eau potable. Dans ces cas, les effets sont durables : ils empêchent les populations de produire, de se nourrir, voire de revenir vivre sur leurs terres, même après la fin des combats.
JDA : Observe-t-on une hausse de ces attaques contre l’environnement?
Charlotte Touzot-Fadel : Ces attaques ne sont pas nouvelles, elles sont très communes. En revanche, on y prête davantage attention aujourd’hui. Les outils de surveillance se sont perfectionnés : drones, images satellitaires, techniques de télédétection… Ils permettent de mieux documenter les dégâts. Par ailleurs, les connaissances scientifiques ont progressé, notamment sur les effets de substances comme le glyphosate, le phosphore blanc ou certaines armes chimiques. Cela permet de mieux qualifier et mesurer les impacts environnementaux.
JDA : Comment l’eau est-elle utilisée comme arme de guerre dans la région, et particulièrement au Liban?
Charlotte Touzot-Fadel : L’eau est une ressource centrale au Moyen-Orient, notamment en raison de sa raréfaction. Celle-ci s’explique par plusieurs facteurs : conditions naturelles, pression des usages (agriculture, tourisme, consommation), et effets du changement climatique. Dans ce contexte, l’eau devient un levier de pouvoir : un outil de négociation, de pression et de marchandisation. Le Liban occupe une position particulière. Il est souvent qualifié de «château d’eau» de la région, car il dispose de ressources hydriques abondantes et diversifiées. Le fleuve Litani, par exemple, prend sa source au Liban et n’est pas partagé avec d’autres pays, ce qui est rare. Le pays bénéficie aussi de précipitations importantes et de réserves en neige qui alimentent les nappes phréatiques. Cette richesse attise les convoitises et explique en partie certaines dynamiques territoriales, notamment dans le sud du pays.
JDA : L’usage de produits comme le glyphosate relève-t-il d’une stratégie militaire?
Charlotte Touzot-Fadel : Oui. L’épandage de glyphosate sur des terres agricoles constitue une véritable arme de guerre. Il détruit les récoltes, pollue les sols et contamine les nappes phréatiques par infiltration. Les effets sont durables et visent à dégrader l’environnement sur le long terme, bien au-delà d’un cessez-le-feu. Cela compromet la capacité des populations à se nourrir et à maintenir une activité agricole.
JDA : Quels sont les enjeux pour les populations locales?
Charlotte Touzot-Fadel : Ils sont multiples : alimentaires, sanitaires et économiques. La sécurité alimentaire est directement menacée lorsque les terres agricoles sont détruites. La contamination de l’eau et des sols pose aussi des risques sanitaires importants. Enfin, ces destructions fragilisent les économies locales, souvent déjà précaires.
JDA : Quels sont les objectifs derrière la militarisation des ressources en eau?
Charlotte Touzot-Fadel : L’objectif principal est le contrôle. Contrôler l’eau, c’est contrôler un territoire et sa population. La valeur stratégique d’un territoire dépend en grande partie des ressources naturelles qu’il contient : eau, bois, pétrole, gaz ou minerais. S’approprier ces ressources, c’est renforcer son pouvoir politique, économique et militaire.
JDA : Qu’avez-vous observé lors de vos recherches au Liban?
Charlotte Touzot-Fadel : Que l’environnement est souvent dégradé de manière intentionnelle, en plus d’être une victime collatérale systématique des conflits! Cette dimension intentionnelle est essentielle pour comprendre les logiques à l’œuvre.
JDA : En quoi ces pratiques constituent-elles des violations du droit international?
Charlotte Touzot-Fadel : Le droit international interdit explicitement les atteintes graves et délibérées à l’environnement en temps de guerre. Le Protocole additionnel I de 1977 aux Conventions de Genève stipule que les conflits doivent être menés en veillant à protéger l’environnement naturel contre des dommages étendus, durables et graves. De même, le Statut de Rome de la Cour pénale internationale qualifie de crime de guerre le fait de lancer une attaque en sachant qu’elle causera de tels dommages, disproportionnés par rapport à l’avantage militaire attendu.
JDA : Le droit de l’environnement peut-il réellement protéger ces ressources en temps de guerre?
Charlotte Touzot-Fadel : Le droit de l’environnement, qu’il soit national ou international, est difficilement applicable en temps de conflit armé. La guerre constitue une situation exceptionnelle qui suspend en grande partie le droit commun. En revanche, le droit international des conflits armés et le droit pénal international peuvent jouer un rôle. Des évolutions récentes vont dans ce sens : en décembre 2025, le Bureau du procureur de la Cour pénale internationale a publié un rapport intégrant davantage les dommages environnementaux dans la qualification des crimes internationaux. C’est une avancée importante. Elle pourrait ouvrir la voie à la reconnaissance d’un crime environnemental spécifique, parfois qualifié d’«écocide», en contexte de guerre.








