Depuis des semaines, les 45 millions de Soudanais-es regardaient, anxieux, le fossé se creuser entre le commandant de l’armée, Abdel Fattah al-Burhane, et son numéro deux, Mohamed Hamdane Daglo, dit «Hemedti», patron des Forces de soutien rapide (FSR). Samedi, leurs hommes se sont lancés dans une bataille rangée et depuis, Khartoum et d’autres villes tremblent sous les tirs et les raids aériens. Les deux belligérants se renvoient la responsabilité du déclenchement des hostilités et ne cessent d’annoncer de nouvelles victoires sans qu’aucune source indépendante puisse confirmer ou infirmer.

Comment en est-on arrivé là? 

En octobre 2021, les deux généraux ont fait front commun pour évincer les civils avec lesquels ils partageaient le pouvoir depuis la chute du dictateur Omar el-Béchir en 2019. «Un mariage de raison» pour le putsch, selon les experts. «Ils n’ont jamais eu de partenariat sincère, mais des intérêts communs face aux civils». Et les brèches de l’union sacrée sont rapidement apparues au grand jour : Hemedti a plusieurs fois dénoncé «l’échec» d’un putsch qui a réinstauré «l’ancien régime» de Béchir, selon lui.

Puis le conflit s’est intensifié quand il a fallu signer les conditions d’intégration de ses hommes aux troupes régulières, dans le cadre de l’accord avec les civils qui devait relancer la transition démocratique. Pour les experts, cet accord a ouvert la boîte de Pandore : en laissant les militaires négocier entre eux, «Hemedti est passé du statut de second à celui d’égal de Burhane». Se sentant «plus autonome face à l’armée», Hemedti a vu une opportunité de réaliser «ses très grandes ambitions politiques» abonde auprès de l’AFP, Alan Boswell, en charge de la Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group.

Qui sont les FSR?

Créées en 2013, les FSR regroupent des milliers d’anciens combattants Janjawids, ces miliciens arabes recrutés par Omar el-Béchir pour mener la politique de la terre brûlée au Darfour (ouest). Ce conflit, qui a éclaté en 2003 entre Khartoum et des membres de minorités ethniques non arabes, a fait quelque 300 000 morts et 2,5 millions de personnes déplacées, selon l’ONU. Et valu au dictateur soudanais deux mandats d’arrêts de la Cour pénale internationale (CPI) pour «crimes de guerre», «crimes contre l’humanité» et «génocide».

En 2015, les FSR ont rejoint la coalition emmenée par l’Arabie Saoudite au Yémen et, selon des experts, certains d’entre eux combattent aussi en Libye, renforçant les réseaux internationaux de leur patron. En 2019, les FSR ont été accusées d’avoir tué une centaine de personnes qui manifestaient pour la démocratie à Khartoum. Mais malgré tout, «elles ont continué à renforcer leur pouvoir».

Et après?

Les combats actuels sont «une lutte existentielle pour les deux belligérants», «aucune des parties ne sortira indemne». «Il est hautement improbable qu’ils retrouvent la table des négociations avant que l’un ou les deux subissent de lourdes pertes». Des pertes humaines et financières, mais aussi en popularité, car la population soudanaise n’oubliera pas les guerres de rues et les civils fauchés par des balles perdues. «Les deux camps sont assez forts pour qu’une guerre entre eux soit très coûteuse, très meurtrière et très longue», assure M. Boswell. Et surtout, même si l’une des deux parties l’emporte notamment à Khartoum, «la guerre continuera ailleurs dans le pays», créant des bastions rivaux.

«On est déjà dans le scénario du pire et on ira vers des évènements plus dramatiques encore», avec des répercussions possibles dans toute la région, prévient M. Boswell.