Une conférence mondiale pour relancer la réforme agraire

@ Crédit photo Mario Gil Guzman pour le Journal

Mario Gil Guzman, correspondant et participant à la conférence

Carthagène des Indes, en Colombie, a accueilli du 24 au 28 février la Deuxième Conférence internationale sur la Réforme agraire et le Développement rural (CIRADR+20), un événement qui marque un tournant important dans la lutte mondiale pour la justice rurale. Vingt ans après la conférence historique de Porto Alegre (2006), cette nouvelle édition, organisée par le gouvernement colombien avec le soutien de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA), a réuni plus de 4 300 participantes et participants provenant de 102 pays.

À l’approche de la conférence officielle, près de 300 personnes déléguées représentant des organisations paysannes, des peuples autochtones, des pêcheurs artisanaux, des pasteurs et des travailleurs ruraux se sont réunies les 22 et 23 février dans le cadre du Forum des Peuples et Mouvements sociaux. Cet espace autonome, coordonné par le Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire (CIP), a permis aux mouvements sociaux d’harmoniser leurs positions avant l’ouverture des négociations intergouvernementales.

Une crise rurale mondiale aggravée

Les délégations y ont dressé un constat préoccupant : depuis 2006, la concentration de la propriété foncière s’est intensifiée et les terres agricoles sont de plus en plus soumises à des logiques de financiarisation. Les communautés rurales font face à une nouvelle vague de dépossession, alimentée par l’expansion de l’extractivisme, la militarisation des territoires, l’implantation de grandes infrastructures technologiques et certains projets liés à la «transition verte». Ces dynamiques se traduisent souvent par des déplacements forcés de populations, une réduction de la terre arable et un accès de plus en plus restreint aux semences et aux sources d’eau.

La compétition mondiale pour l’accès aux ressources — terres agricoles, minerais, eau et semences — fragilise les structures communautaires et met en péril les cultures paysannes. Dans de nombreuses régions, les logiques marchandes s’imposent désormais jusque dans les territoires les plus éloignés, cherchant à contrôler non seulement les ressources naturelles, mais aussi les conditions d’existence et les modes de vie des populations rurales.

Cette situation s’inscrit également dans un contexte géopolitique marqué par un impérialisme renouvelé, qui menace l’autodétermination de nombreux peuples et pays. Plusieurs délégations ont dénoncé les sanctions économiques imposées à certains États et les pressions exercées par des puissances occidentales, qui aggravent les crises agricoles et sociales dans les pays du Sud.

Les axes centraux des débats

Les discussions de la conférence se sont articulées autour de six thématiques majeures :l

  • la réforme agraire et les systèmes alimentaires durables et solidaires;
  • la lutte contre la faim et la gouvernance alimentaire mondiale;
  • les gardiens de la terre et l’action collective, incluant la valorisation des savoirs autochtones et populaires;
  • le narcotrafic et les politiques des drogues, notamment les liens entre exclusion foncière, cultures illicites, contrôle territorial et violence contre les communautés;
  • l’innovation juridique et les mécanismes de solidarité internationale visant la démocratisation de l’accès à la terre;
  • la justice climatique et la transition écologique, incluant les enjeux de mémoire historique et de restitution des droits sociaux.
@ Crédit photo Mario Gil Guzman pour le Journal

La conférence s’est conclue le 28 février avec l’adoption d’une Déclaration finale composée de 32 paragraphes, issue d’un consensus entre 28 États parmi les 56 présents. Ce document établit plusieurs avancées importantes.

1. La reconnaissance de la réforme agraire comme politique d’État

Pour la première fois à l’échelle internationale, la déclaration affirme explicitement que la réforme agraire constitue un pilier central pour la paix, la sécurité alimentaire et la justice climatique. Le texte reconnaît que «l’accès équitable à la terre est une condition essentielle pour éradiquer la faim, réduire la pauvreté rurale et construire une paix durable».

Dans un contexte mondial marqué par la multiplication des conflits armés, cette affirmation apparaît également comme une remise en question implicite d’un modèle économique dominé par l’industrie de l’armement et la logique sécuritaire.

2. Le cadre des «4R» pour une réforme agraire intégrale

Les mouvements sociaux ont réussi à imposer leur vision d’une réforme agraire, féministe, écologique et populaire, structurée autour de quatre principes connus sous l’appellation des «4R».

  • Le premier pilier est celui de la reconnaissance, qui implique la protection des systèmes coutumiers de tenure foncière, en particulier pour les peuples autochtones et les communautés traditionnelles.
  • Le second est celui de la redistribution, visant le transfert équitable des terres vers les paysans sans terre, les femmes et les jeunes, tout en imposant des limites strictes à l’accumulation foncière par les grandes corporations.
  • Le troisième pilier est celui de la restitution et de la réparation, destiné aux communautés dépossédées par la colonisation, les conflits armés et les expulsions forcées, des processus historiques qui continuent de marquer de nombreuses régions du monde.
  • Enfin, le quatrième pilier concerne la régulation, c’est-à-dire la mise en place de mécanismes publics permettant de limiter l’influence des marchés financiers sur les ressources naturelles et d’encadrer l’usage des terres dans l’intérêt collectif.

Contrairement à la conférence de 2006, les mouvements sociaux ont exigé des engagements plus concrets. Le rôle du Comité de la sécurité alimentaire mondiale devrait ainsi être renforcé dans le suivi de la mise en œuvre des Directives volontaires sur la gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT). La création d’observatoires internationaux, nationaux et régionaux est également envisagée afin de surveiller les progrès réalisés dans l’application des accords.

De plus, l’Observatoire mondial des terres de la FAO pourrait être transformé en une plateforme participative impliquant directement les communautés concernées. Bien que plusieurs organisations soulignent encore l’absence de mécanismes de contrôle réellement contraignants pour les États et les entreprises, ces propositions marquent néanmoins un premier pas vers une gouvernance plus démocratique des ressources foncières.

La déclaration appelle également à sortir la terre de la logique spéculative des marchés financiers, notamment par des mesures de défiscalisation et par des politiques visant à freiner les accaparements corporatifs et à responsabiliser les entreprises transnationales.
La Colombie montre l’exemple

L’un des moments symboliques les plus marquants de la conférence a été la signature du Pacte national pour la mise en œuvre de la Réforme agraire et aquacole structurelle, intégrale et populaire. Cet accord a été conclu entre le gouvernement colombien et les mouvements sociaux, incluant des organisations paysannes, des peuples autochtones ainsi que des communautés afrodescendantes, raizales et palenqueras.

Le pacte reconnaît le rôle central des communautés dans la transformation structurelle du pays et prévoit des mécanismes de participation directe à la formulation, au suivi et à l’évaluation des politiques publiques.

Pour de nombreuses organisations rurales, cet accord représente une forme de reconnaissance tardive des décennies de luttes paysannes en Colombie, luttes qui ont coûté la vie à des milliers de personnes et qui ont été marquées par de graves violations des droits humains.

L’évaluation des mouvements sociaux

Pour le Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire et le mouvement la Via Campesina, la conférence représente une avancée importante, mais encore insuffisante. Dans leur déclaration finale, les organisations affirment :
«Nous exigeons des États et des institutions internationales non pas un nouveau cycle de promesses volontaires, mais des engagements réels et des actions concrètes, contraignantes et mesurables pour transformer les structures qui produisent l’injustice.»

Les mouvements sociaux insistent également sur le fait que la lutte pour la réforme agraire est aujourd’hui indissociable de la lutte contre l’effondrement écologique et contre l’expansion de nouvelles formes d’impérialisme économique. Leur slogan résume clairement leur position :

«Le contrôle des peuples sur les terres, l’eau et les territoires, maintenant! Réforme agraire populaire, maintenant!»

La conférence de Carthagène aura marqué un moment rare de convergence entre gouvernements et mouvements sociaux autour d’une vision commune : considérer la terre comme un bien commun et un droit fondamental, plutôt que comme une simple marchandise soumise à la spéculation.

Si la Déclaration finale adoptée par 28 États pose les bases juridiques et politiques d’une nouvelle génération de réformes agraires, son impact réel dépendra désormais de la capacité des mouvements sociaux à maintenir la pression pour transformer ces engagements en politiques publiques redistributives concrètes.

Vers une troisième conférence

La CIRADR+20 a également ouvert la voie à la poursuite du processus. Plusieurs pays d’Asie et d’Afrique ont manifesté leur intérêt pour accueillir la prochaine édition de la conférence dans un délai maximal de trois ans. Le Mexique a notamment été évoqué comme lieu possible pour la troisième conférence, dans le cadre d’une stratégie de rotation géographique visant à élargir la responsabilité internationale dans la mise en œuvre des réformes agraires.

Sources : Déclaration du Forum des Peuples et Mouvements sociaux (CIP), Déclaration finale de la CIRADR+20, interventions des ministres colombiens Martha Carvajalino et Rosa Yolanda Villavicencio, discours du ministre sud-africain Mzwanele Nyhontso, couverture médiatique de Portafolio et El Universal (Colombie).