Venezuela : le boomerang bolivarien

A child stands in front of a mural depicting late Venezuelan President Hugo Chavez in Caracas March 4, 2015. On March 5, Venezuelans will commemorate the second anniversary of the death of Venezuela's late president Chavez. The mural reads, "Commander. Independence or nothing." REUTERS/Carlos Garcia Rawlins (VENEZUELA - Tags: POLITICS)

Longtemps source d’inspiration pour d’autres forces politiques d’Amérique latine, le modèle bolivarien est désormais un fardeau. La crise que traverse le Venezuela devrait générer un débat sur les limites et les erreurs du seul pays qui s’est proclamé socialiste après la chute du mur de Berlin.

Pablo Stefanoni, Barril, 17 avril 2019

Il y a vingt ans, le triomphe d’Hugo Chávez n’avait initialement pas suscité une grande vague d’enthousiasme dans la gauche latino-américaine. Cet ancien parachutiste d’apparence un peu folklorique avait organisé en 1992 un coup d’État raté sur le plan militaire mais, à la longue, couronné de succès au niveau politique. Au lendemain de sa victoire aux élections présidentielles de 1998, il avait surpris en prêtant serment sur ce qu’il désignait comme une « Constitution moribonde ». Au début, ses positions idéologiques paraissaient ambiguës : s’il est vrai qu’il avait noué des contacts avec la gauche vénézuélienne au cours de sa carrière militaire, il s’était entouré de conseillers tels que le nationaliste argentin Norberto Ceresole, proche des militaires insurgés « carapintadas », tout en ne tarissant pas d’éloges envers la « troisième voie » de Tony Blair.

C’est après le coup d’État dont Chávez fut victime en 2002 que l’expérience chaviste fut incorporée au patrimoine d’une gauche latino-américaine ayant trouvé dans la tradition national-populaire une bouée de sauvetage face à la crise du socialisme réel et aux défaites des années 1970. Le rêve d’articuler populisme et socialisme cher au penseur et militant argentin Jorge Abelardo Ramos semblait partiellement devenu réalité, d’abord au Venezuela, puis en Bolivie et en Équateur. Mais ce qui était hier une locomotive est devenu aujourd’hui un fardeau pour les progressismes régionaux, au point que personne ne peut aujourd’hui gagner une élection en Amérique latine sans se différencier nettement du régime de Nicolás Maduro, dans le contexte d’une émigration massive des Vénézuéliens qui donne un visage et une voix aux échecs de leur gouvernement.

Une culture de campement

On ne peut guère attribuer à la « malédiction de l’abondance » l’effondrement économique que connaît le Venezuela. D’autres pays de la région et du reste du monde dépendent des exportations d’hydrocarbures sans pour autant subir une régression digne d’une situation de guerre ; la chute du PIB au Venezuela a été en effet d’environ 50 % au cours des cinq dernières années, un fait sans précédent en Amérique latine. Jusqu’à il y a quelques années encore, grâce à la combinaison d’une série de caractéristiques généralement peu débattues par la gauche latino-américaine, le chavisme avait réussi à reporter la discussion sur le contenu de la « voie vénézuélienne vers le socialisme… pétrolier » jusqu’au jour où elle ne serait plus menacée par des « complots impérialistes », c’est-à-dire à l’infini. Parmi ces caractéristiques, on peut mentionner entre autres le charisme exceptionnel de Chávez (tout à fait intransmissible et combinant l’autorité du « père sévère » et l’aura de la « mère aimante ») ; une sorte de messianisme compassionnel de matrice chrétienne ; un crypto-stalinisme tropical désorganisé renvoyant aux rituels et aux cadres interprétatifs du socialisme réel ; et une vision militariste des problèmes typique d’un caudillisme prétorien. Le tout accompagné par une énorme inefficacité administrative, y compris en comparaison des autres « populismes » de la région.

Après la mort de Chávez (mars 2013), en l’absence d’une véritable institutionnalité bolivarienne et dans un contexte de chute prononcée des prix des hydrocarbures, la formule bolivarienne – pétrole + charisme + empowerment symbolique des exclus – s’est détériorée au point de déboucher sur la situation actuelle. Face à cette dérive, une partie de la gauche critique a tenté d’ancrer son positionnement dans une sorte de « mélancolie chaviste » et d’attribuer tous les problèmes au leadership de Nicolás Maduro, le « fils de Chávez ». Mais la profondeur de la crise (hyperinflation, effondrement du PIB, insécurité), ainsi que l’absence d’espaces de véritable délibération politique au sein du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), ont empêché l’émergence d’un « chavisme critique » ayant une influence sociale, ce qui explique qu’une bonne partie des dissidents du chavisme aient fini dans les rangs du Frente Amplio Venezuela Libre, qui regroupe dans l’opposition au régime de Maduro une série de courants, églises, partis et intellectuels de sensibilités différentes.

Comme le souligne Marc Saint-Upéry, le Venezuela vit sous l’égide d’une sorte d’« autoritarisme anarchique et désorganisé », souvent même incapable d’imposer l’autorité de l’État, comme le démontre la crise du système carcéral, l’impunité du « pranato » minier et les chiffres alarmants de l’insécurité (80 morts violentes pour 100 000 habitants), qui a pratiquement mis fin à la vie nocturne. A quoi il faut ajouter les mal nommées Opérations pour la protection et la libération du Peuple (OLP), remplacées ultérieurement par les interventions des Forces d’action spéciales (FAES), stratégies policières ultra-agressives qui ont systématisé la politique de la gâchette facile dans les quartiers populaires – sans parler de la gestion prédatrice de la compagnie Petróleos de Venezuela (PDVSA), la poule aux œufs d’or de la révolution. La situation est si grave que Maduro lui-même en est venu à parler de « faux socialisme » – au bout de près de deux décennies au pouvoir –, dans une tentative de convaincre les électeurs de voter pour « un nouveau départ ».

Tant que ce modèle semblait fonctionner, par exemple en termes de réduction de la pauvreté, l’expérience vénézuélienne, magnifiée par la rhétorique de Chávez, était devenue un phare politique dans la région, avec des discours qui revitalisaient la tradition anti-impérialiste et prétendaient même « mettre le socialisme à l’ordre du jour ». Reste que dès le début du processus, on pouvait observer toutes sortes de problèmes, masqués autant que faire se peut par la flambée des prix du pétrole (qui ont augmenté d’environ 1 000 % pendant l’ère Chávez). Et derrière la rhétorique socialiste se dissimulait souvent une culture politique peu différente de celle forgée par Acción Democrática et Copei, les deux partis (nominalement social-démocrate et démocrate-chrétien, mais en fait de plus en plus similaires) alternant au pouvoir entre 1958 et 1998.

Au cours des deux dernières décennies, le chavisme a adopté plusieurs stratégies – sous forme d’« opérations civico-militaires » dans un premier temps – pour mettre en œuvre des « processus d’inclusion massive et accélérée » passant par une répartition plus équitable des revenus pétroliers et par l’instauration d’un système « communal » censé se substituer à la démocratie libérale. Certains critiques du modèle rentier parlent à propos du Venezuela d’une « culture de campement » (militaire) dans laquelle prédominent, plutôt que des politiques publiques conséquentes, des opérations de commando extraordinaires sans continuité dans le temps. Mais c’est Chávez lui-même qui, admettant implicitement l’échec d’un programme de développement post-extractiviste (lequel aurait consisté à « semer [faire fructifier] le pétrole »), a fini par définir son projet comme un « socialisme pétrolier ». Lors d’un numéro de Aló Presidente, son programme télévisé hebdomadaire, le président vénézuélien a ainsi expliqué : « Nous nous employons à construire un modèle socialiste très différent de celui que Marx avait imaginé au XIXe siècle. C’est cela, notre modèle, nous appuyer sur cette richesse pétrolière. »

Images du socialisme

C’est dans ce contexte qu’a émergé ce que l’économiste marxiste Manuel Sutherland définit comme un « populisme lumpen-clientéliste », qui s’est progressivement superposé aux effets initiaux de l’empowerment symbolique des couches les plus marginalisées. Un phénomène qui explique en partie la résilience du mythe bolivarien dans les secteurs de la société qui, sans avoir lu Ernesto Laclau, avaient trouvé en Chávez le leader ayant construit le « signifiant vide » sur lequel se projetaient les multiples revendications de ceux d’en bas. Mais qui explique aussi la déchéance actuelle.

Le cas vénézuélien met en évidence le fait que, depuis la chute du mur de Berlin en 1989, il s’est avéré impossible de penser, que ce soit au niveau pratique ou théorique, une transformation socialiste intégrale de la société sans retomber dans la culture anti-pluraliste du socialisme réel. Il ne faut pas sous-estimer dans cette dérive le rôle joué par Cuba, pays qui s’est désormais lancé dans une série de réformes sans pour autant perdre sa vocation totalitaire dans divers domaines de la vie sociale. Certes, le Venezuela, ne s’est pas transformé en nouvelle Cuba, ni en bien ni en mal : le chavisme n’a pas réussi à mettre en pratique certaines politiques publiques d’inclusion sociale systématique (comme l’ont fait les Cubains en matière de santé et d’éducation), mais il n’a pas non plus complètement démantelé la « démocratie libérale ». Reste que l’Assemblée nationale constituante inaugurée en 2017 a instauré un régime de fait qui surplombe les pouvoirs constitués et a de facto annulé l’Assemblée nationale, où siège une majorité d’opposition depuis 2015 et qui a été déclarée « séditieuse » par une justice complètement subordonnée au chavisme.

C’est ainsi que le « silence Cuba », pour reprendre la formule de la sociologue argentine Claudia Hilb, d’une bonne partie des gauches latino-américaines – et d’ailleurs – est devenu un « silence Venezuela ». Un silence qui ne signifie pas qu’on reste muet sur le Venezuela, pas plus que sur Cuba, mais qu’on évite de regarder les problèmes en face en invoquant mécaniquement le prétexte des « agressions impériales ». Or, supposément victime de la même hostilité de l’« Empire », la Bolivie d’Evo Morales a connu plus d’une décennie de croissance et de consolidation macroéconomiques, d’inflation négligeable et de stabilité des taux de change.

Le fait est que ce même Venezuela qui semblait encourager l’expansion du socialisme dans la région a fini par engendrer un véritable effet boomerang qui handicape la gauche. Rien d’étonnant, donc, à ce que les diverses forces de la droite latino-américaine mentionnent systématiquement le Venezuela – ou plutôt les risques plus imaginaires que réels de « vénézuélisation » de leurs pays – dans leurs campagnes électorales. Le président chilien Sebastián Piñera est allé jusqu’à parler, employant une rhétorique digne du réalisme magique, du danger de transformation de son pays en « Chilezuela » si le candidat de centre-gauche l’emportait. Sans parler des ravages de « l’effet Venezuela » sur la politique argentine, colombienne ou brésilienne. Bien entendu, on peut rejeter ces récits en les attribuant à la rhétorique conservatrice traditionnelle qui cherche à discréditer les gouvernements progressistes. Mais cela reviendrait à ignorer le fait que le Venezuela, seul pays à s’être proclamé nouvellement « socialiste » après la chute du mur de Berlin, nous offre aujourd’hui encore une fois les images classiques de la décadence du socialisme réel : pénuries, files d’attente, hyperinflation, émigration massive et un État de plus en plus prétorien.

Les dérives du Forum de São Paulo

Le virage à droite de nombre de pays de la région, loin d’encourager un examen critique de la « décennie gagnée », a plutôt favorisé des attitudes réactives et une nostalgie « rétro-utopiste » des « printemps populaires » évanouis. C’est ce que l’on a pu constater lors de la 24e Assemblée du Forum de São Paulo, qui s’est tenue en juillet 2018 à La Havane. La présence en son sein de personnalités de l’aile la plus conservatrice du régime castriste, comme le secrétaire-adjoint du Parti communiste cubain José Ramón Machado Ventura, a contribué au repli idéologique et à un regain de rhétorique hostile à l’offensive impériale. Sauf qu’aujourd’hui, l’« Empire » mériterait une analyse un peu plus fine, ne serait-ce que pour essayer de comprendre comment les faucons de l’ère Bush qui cherchent aujourd’hui à renverser Maduro – et lui offrent de choisir entre l’exil doré sur une plage paradisiaque s’il quitte le pays ou Guantánamo s’il s’obstine – coexistent avec un Trump aux instincts plutôt isolationnistes qui arrive à la Maison Blanche avec la bénédiction supposée de Vladimir Poutine, ce dans le cadre de l’émergence d’une « droite alternative » (alt-right).

Lors de la réunion du Forum de São Paulo, la question de la corruption a été évacuée au profit du grand récit sur la conspiration politico-judiciaire contre la gauche. Or, s’il serait naïf de nier les possibles manipulations politiques de la justice et les aspirations au vedettariat de certains juges, le fait est que l’exigence de promouvoir la morale publique constitue aujourd’hui en Amérique latine une revendication populaire généralisée. La preuve en est que dans les pays gouvernés par la droite, la gauche elle aussi gagne les élections sur la base d’un discours anti-corruption, comme on l’a vu au Mexique avec Andrés Manuel López Obrador. Mais même au-delà de cette question – qui imprègne aujourd’hui toutes les campagnes électorales –, la solidarité acritique du Forum de São Paulo avec le gouvernement vénézuélien et avec Daniel Ortega au Nicaragua – lequel se maintient au pouvoir par le biais d’une répression féroce – montre à quel point la gauche latino-américaine sous-estime la question démocratique et la crise politique et morale qui affecte la plupart de ses expressions politiques. Cette sous-estimation rappelle les réactions à la crise du socialisme réel à la veille de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991.

Une situation d’impasse

Reste à voir comment se terminera le « match nul catastrophique » vénézuélien, initié avec la guerre des pouvoirs déclenchée en 2015, lorsque l’opposition remporta les deux tiers des sièges de l’Assemblée nationale. Dans une sorte de coup de force « léniniste », Juan Guaidó, qui occupait alors la présidence tournante de l’Assemblée nationale, s’est proclamé le 23 janvier 2019 « président de la République en exercice » en s’efforçant de mettre à profit les « instants fugaces » de la politique. Il a fait de l’« aide humanitaire » – avec le soutien de Washington – son cheval de bataille pour démontrer qu’il exerce un certain pouvoir matériel et essayer de briser l’unité des forces armées. Il est clair que la chute de Maduro serait un coup dur symbolique pour les gauches latino-américaines, quel que soit leur degré de soutien au régime bolivarien.

Reste que l’expérience du socialisme réel doit nous mettre en garde contre la tentation de lier le sort de la gauche à des projets politiques dont le seul mérite supposé est de « résister à l’empire », même s’il s’agit de régimes oppressifs pour ceux qui les subissent, et de ne revendiquer l’État de droit, les libertés démocratiques et une justice indépendante que lorsque c’est la droite qui gouverne. On ne peut ignorer que le maintien de Maduro au pouvoir, dans les conditions actuelles, a aussi un effet dissuasif sur tout projet de transformation sociale se définissant comme socialiste. Bernie Sanders, qui dirige aujourd’hui l’un des mouvements les plus dynamiques de la gauche mondiale, l’a bien compris lorsqu’il a exprimé récemment une critique démocratique radicale du gouvernement vénézuélien tout en rejetant l’ingérence des faucons de la Maison Blanche.

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