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Amélie David, correspondante à Beyrouth
Au Liban, la guerre a détruit les terres, dispersé les agriculteurs et agricultrices et fragilisé l’accès à l’alimentation. Alors que plusieurs tentent de reconstruire en cultivant des semences locales, un projet de loi sur leur encadrement inquiète : pour beaucoup, il risque de limiter encore davantage leur autonomie.
Dans une école transformée en refuge à Tyr, au sud du Liban, Zainab Mahdi veille sur un trésor fragile : des centaines de graines conservées dans des bocaux en verre. Tomates, concombres, fleurs comestibles, herbes aromatiques… Autant de semences qu’elle trie, sèche et replante avec patience, malgré la guerre qui a bouleversé sa vie.
Originaire de Naqoura, à la frontière sud du Liban, cette agricultrice a été contrainte de fuir sa maison sous les bombardements israéliens. Son village est quasiment entièrement détruit et occupé par l’armée israélienne. Comme un million d’autres, elle a trouvé refuge loin de ses terres. Pourtant, même déplacée, elle a refusé d’abandonner ce qui donnait sens à son quotidien : cultiver.
« Cette parcelle est destinée à la production de graines », explique-t-elle en montrant une serre où de jeunes pousses émergent déjà de la terre. Une partie des récoltes alimente la cuisine collective du refuge, qui nourrit des familles déplacées depuis des mois. Le reste servira à reconstituer une collection de semences paysannes presque entièrement perdue pendant la guerre.
Depuis octobre 2023, le Liban a été entraîné dans une nouvelle spirale de violences israéliennes. Les affrontements entre le Hezbollah et Israël, puis leur intensification à partir de l’automne 2024 ont profondément affecté les régions agricoles du sud du pays.
Selon les autorités libanaises, près de 80 % des fermes agricoles du Liban-Sud ont abandonné leur exploitation. Des milliers d’hectares ont été endommagés par les bombardements, les incendies ou les destructions d’infrastructures. À mesure que le conflit se prolonge, les conséquences dépassent largement les pertes matérielles immédiates : c’est toute la capacité du pays à produire son alimentation qui se fragilise.
Pour l’agricultrice, préserver les semences, c’est déjà préparer le retour. « C’est notre manière de résister. D’autres nous défendent avec des armes ; nous, nous faisons en sorte que les gens puissent continuer à manger, lance-t-elle. J’ai perdu toutes mes graines, mais je recommence. »
Les semences paysannes comme rempart
Au Liban, la multiplication des crises, économique, financière, énergétique puis militaire, a mis en lumière la vulnérabilité d’un système agricole largement dépendant des importations. Le coût des semences hybrides, des fertilisants, des pesticides ou encore du carburant a explosé ces dernières années, mettant de nombreuses productions en difficulté.
« Celles et ceux qui possèdent leurs propres semences restent beaucoup plus autonomes, explique Corinne Jabour, membre de l’ONG Jibal, engagée en faveur de la souveraineté alimentaire. Ils dépendent moins des fluctuations des marchés et des bouleversements politiques. »
Les semences paysannes représentent ainsi bien davantage qu’un héritage agricole : elles constituent une ressource stratégique en période de crise. Adaptées aux terroirs locaux, sélectionnées et reproduites de génération en génération, elles permettent aux communautés rurales de conserver une capacité de production malgré les ruptures d’approvisionnement.
Une loi qui inquiète le monde agricole
Depuis plusieurs mois, un projet de loi sur les semences suscite de vives inquiétudes. Le texte, actuellement en discussion, vise à encadrer la production, l’enregistrement et la commercialisation des semences au Liban. Inspiré notamment de normes internationales reposant sur des critères de distinction, d’homogénéité et de stabilité des variétés, il entend mieux organiser un secteur aujourd’hui peu réglementé. Hadi Awada, agriculteur et militant écologiste, reconnaît que l’absence de cadre pose question. « Le point positif, c’est qu’on commence enfin à réfléchir à la manière de réguler le marché des semences, notamment les hybrides. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement aucun contrôle, alors qu’on devrait parler davantage de biodiversité génétique et de ses enjeux. »
Mais, selon lui, le problème réside dans l’approche retenue : « On traite les semences paysannes comme les hybrides. On imagine que l’État pourrait demander à un paysan de 80 ans, qui sélectionne et replante ses graines depuis des décennies, d’obtenir une autorisation pour continuer à les utiliser ou les transmettre. Ce n’est ni la même réalité ni une manière respectueuse de travailler avec ces communautés. »
Le ministre de l’Agriculture, Nizar Hani, affirme vouloir trouver un équilibre entre encadrement du marché et protection des ressources génétiques locales. Selon lui, un second texte consacré spécifiquement à la préservation des variétés traditionnelles est également à l’étude.
Mais plusieurs organisations paysannes et de défense des droits humains redoutent que cette réforme favorise avant tout les groupes industriels. « C’est une loi pensée pour les grandes entreprises, estime Serge Harfouche, de la ferme Buzuruna Juzuruna, qui conserve près de 250 variétés locales. Pour les petites productions, cela risque de signifier davantage de coûts et de procédures administratives. Si nos semences ne correspondent pas aux critères retenus, ce que nous faisons pourrait devenir illégal. »
S’il reconnaît la nécessité d’améliorer le suivi du secteur, il appelle à un processus associant réellement les agriculteurs et agricultrices les plus modestes. « Réguler ne doit pas signifier exclure ceux qui préservent cette diversité depuis des générations. »
Défendre le droit de cultiver
Les discussions autour du projet de loi ont été ralenties par la reprise des hostilités. Des groupes de travail ont été constitués, des consultations engagées. Pour Hadi Awada, le débat dépasse la seule question administrative. « Si l’on veut vraiment parler de régulation, il faut parler de diversité génétique directement liée à la biodiversité du pays. On parle toujours de sécurité à travers les armes ou les frontières, mais des sols vivants, des forêts, des pollinisateurs et des semences diversifiées constituent eux aussi une forme de sécurité nationale. »
À Tyr, Zainab Mahdi poursuit son travail malgré l’incertitude. Elle trie ses graines, prépare les prochains semis et imagine déjà le moment où la population du Sud pourra rentrer chez elle.
« Nous voulons distribuer ces semences à celles et ceux qui reviendront sur leurs terres, affirme-t-elle. Nous voulons leur donner les moyens de recommencer. » Alors qu’un nouvel accord pourrait être signé entre les États-Unis et l’Iran prochainement, l’impact que cela pourrait avoir au Liban reste encore flou. Mais certains.es déplacés.es ont déjà repris la route vers le sud malgré des bombardements toujours en cours et des tirs d’artillerie de l’armée israélienne.
Planter, ici, n’est pas seulement produire de la nourriture. C’est préserver une mémoire, revendiquer une autonomie et maintenir vivant l’espoir qu’après la guerre, quelque chose pourra repousser.
crédit photo: Amélie David 2026








