par Isabel Cortés, correspondante
Étudiant.es, travailleuses et travailleurs, mouvements féministes, organisations autochtones et secteurs populaires sont au cœur d’une série de manifestations simultanées au Chili, en Bolivie, en Colombie, au Pérou, en Argentine et au Mexique. Elles relancent le débat sur les droits sociaux, la démocratie et l’autodétermination des peuples.
Tandis que les grandes puissances mondiales concentrent leur attention sur les guerres commerciales, les conflits géopolitiques et le ralentissement de l’économie mondiale, l’Amérique latine redevient le théâtre d’une vive confrontation politique et sociale. Au cours des dernières semaines, des milliers de personnes ont investi les rues, les places publiques, les universités et les centres urbains de plusieurs pays du continent pour exprimer leur opposition aux programmes d’ajustement économique, aux candidatures d’extrême droite et aux ingérences étrangères dans les affaires internes de la région.
Bien que chaque processus présente ses particularités, les mobilisations qui traversent le Chili, la Bolivie, la Colombie, le Pérou, l’Argentine et le Mexique partagent un même fil conducteur : la défense des droits sociaux acquis au fil de décennies de luttes et le rejet de projets politiques associés à des agendas conservateurs et néolibéraux. Loin d’être des épisodes isolés, ces actions témoignent d’une articulation croissante entre étudiant.es, travailleuses et travailleurs, mouvements féministes, organisations autochtones et secteurs populaires pour défendre la démocratie et la souveraineté populaire.
Chili : le retour du mouvement étudiant comme acteur politique
Quelques mois à peine après l’arrivée de José Antonio Kast à La Moneda, des milliers d’étudiant.es du secondaire et d’université sont retournés dans la rue pour dénoncer les compressions dans l’éducation publique, la science et la culture, de même que les réformes économiques mises de l’avant par le gouvernement.
La Confédération des étudiantes et des étudiants du Chili (Confech), en collaboration avec des organisations enseignantes et sociales, a lancé un arrêt de travail national étudiant qui a donné lieu à d’imposantes marches à Santiago, Valparaíso et dans d’autres villes du pays. Les manifestations ont été accueillies par un important déploiement policier comprenant des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des arrestations, ce qui a occasionné des dénonciations pour usage disproportionné de la force.
Les images de jeunes faisant face à la répression policière rappellent l’un des cycles de mobilisation étudiante les plus marquants des dernières décennies. Toutefois, le contexte actuel présente une différence majeure : les protestations ne se limitent plus aux seules revendications éducatives. Pour de larges secteurs de la société, elles constituent une réponse directe à un projet politique qui cherche à redéfinir le rôle de l’État et à réduire sa participation dans des domaines jugés essentiels à la cohésion sociale.
Argentine : le mouvement féministe reprend les rues
La vague de mobilisations a aussi trouvé une expression significative en Argentine. Onze ans après l’émergence du mouvement Ni Una Menos, des milliers de personnes sont descendues dans la rue lors d’une journée marquée par l’indignation sociale devant les féminicides survenus cette année et par la demande de politiques plus efficaces pour combattre la violence fondée sur le sexe.
La mobilisation s’est accompagnée d’une vive critique de la réponse institutionnelle face à la violence à l’égard des femmes et de remises en question des politiques du gouvernement de Javier Milei, accusées par les organisations féministes d’affaiblir les mécanismes de protection pour les femmes et les personnes de diverses identités de genre. L’appel a réuni des collectifs de défense des droits humains, des syndicats, des organisations étudiantes et des mouvements sociaux, reflétant une préoccupation plus large quant au recul des politiques d’égalité et d’inclusion.
Bolivie : la protestation sociale entre dans une phase décisive
Après des semaines de blocages, de grèves et de rassemblements, des organisations paysannes, ouvrières et populaires maintiennent la pression sur le gouvernement en réclamant des changements profonds dans la direction politique du pays.
La gravité de la crise s’est manifestée par la démission récente de plusieurs ministres du gouvernement de Rodrigo Paz, signe des difficultés grandissantes de l’exécutif à contenir un conflit qui dépasse désormais le simple cadre de la protestation sociale.
Colombie : la jeunesse se mobilise pour défendre les acquis sociaux
La conjoncture colombienne est également marquée par une forte participation des jeunes. D’imposantes manifestations ont eu lieu à Bogota et dans d’autres villes du pays pour exprimer leur opposition à l’accession au second tour de l’élection présidentielle du candidat Abelardo de la Espriella. Cette mobilisation intervient alors que le président sortant Gustavo Petro affirme qu’il détient des preuves qu’il y a eu fraude électorale. Pour de larges secteurs de la société, la proposition politique du candidat d’extrême droite représente une menace pour les programmes sociaux et les avancées en matière de droits réalisées au cours des dernières années.
La mobilisation des jeunes et des organisations populaires révèle une préoccupation croissante pour l’avenir des politiques publiques liées à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à l’inclusion sociale.
L’enjeu électoral dépasse la simple concurrence entre candidats La controverse a en outre pris une dimension internationale après l’appui exprimé par Donald Trump à la candidature d’Abelardo de la Espriella, suscitant des dénonciations d’ingérence étrangère et transformant le scrutin en un débat sur la démocratie, la souveraineté et l’autodétermination.
Pérou et la lutte pour la mémoire historique
Alors que 95% des bulletins de vote s du 2e tour des présidentielles ont été comptabilisés, Roberto Sanchez recueillait 50,1 % des voix, contre 49,9 % pour Keiko Fujimori. Les protestations contre la candidate de l’extrême droite se sont fait entendre, même si les résultats ne sont pas concluants au moment d’écrire cet article.
Elles ont ravivé des discussions qui traversent la société depuis des décennies. Un large mouvement citoyen a investi les rues pour exprimer son refus d’un projet politique identifié à la continuité de l’héritage de l’ancien président Alberto Fujimori. Ces manifestations reflètent la persistance des débats sur les droits humains, la démocratie et la mémoire historique au sein de la société péruvienne.
Mexique et la défense des droits du travail
Le cycle de mobilisations latino-américaines trouve aussi un point d’ancrage au Mexique, où la Coordinatrice nationale des travailleuses et travailleurs de l’éducation (CNTE) maintient une grève qui touche déjà plusieurs États du pays.
Les revendications du corps enseignant portent principalement sur l’abrogation de la Loi de l’ISSSTE de 2007 et sur la récupération des droits du travail et des droits à la retraite perdus lors des réformes récentes. Les protestations incluent des marches, des blocages et des occupations d’édifices publics, témoignant de la profondeur du conflit entre les travailleuses, les travailleurs et les autorités.
Les rues de Santiago, Buenos Aires, El Alto, Bogota, Lima et Mexico expriment des demandes différentes, mais partagent une même conviction : les droits sociaux et la démocratie ne sont pas des acquis irréversibles. Dans une région marquée par les inégalités, la polarisation et la progression de projets conservateurs, des millions de personnes recourent à nouveau à la mobilisation comme outil de participation politique.
Le défi pour l’Amérique latine consistera à transformer cette énergie sociale en changements capables de renforcer la démocratie, d’élargir les droits et de garantir que l’avenir de ses peuples soit décidé par ses propres sociétés.








