Quand les peuples tombent endormis !

Carte satirique de l'Europe de 1872 -Sahib (pseudonyme de Louis Ernest Lesage; 1847–1919), illustrateur - Domaine public via Wikimedia Commons

Messaoud Romdhani, collaboration, traduit par Johan Wallengren

Lorsque le célèbre acteur Richard Gere a récemment qualifié Donald Trump de « maniaque » et déploré que les États-Unis traversaient l’une de leurs périodes les plus sombres, il a ajouté une remarque qui mérite une attention particulière : « Nous nous sommes assoupis, nous avons cessé de prendre les choses à cœur. Nous n’avons pas voté. Nous n’étions plus vraiment à l’écoute. »

Au-delà de la polémique entourant Trump lui-même, les propos de Gere sont symptomatiques d’une préoccupation plus générale et persistante. Le plus grand danger qui menace aujourd’hui la démocratie n’est pas seulement l’émergence de potentats populistes ; c’est l’affaiblissement progressif de la vigilance civique qui permet à ces potentats de s’imposer en premier lieu.

Tout au long de l’histoire, les démocraties se sont rarement effondrées du jour au lendemain. Le plus souvent, elles se sont lentement érodées sous l’effet de l’indifférence, de la résignation et du désengagement de la population. Lorsque l’esprit critique s’émousse, lorsque le débat politique cède la place aux slogans, lorsque les émotions l’emportent sur la raison et lorsque la peur devient plus persuasive que les faits, les fondements mêmes sur lesquels repose la démocratie se mettent à crouler. Une telle conjonction de facteurs fait le lit du populisme.

Les leaders populistes n’émergent pas d’un vide politique, mais sont le produit de sociétés confrontées à l’insécurité économique, à la fragmentation sociale, aux angoisses culturelles et à une perte de confiance dans les institutions. Les leaders en question se présentent souvent comme la seule voix du « peuple » face à des élites corrompues, en promettant des solutions simples à des problèmes complexes. Leur attrait réside non seulement dans leur rhétorique, mais aussi dans les frustrations et les déceptions que vivent un grand nombre de citoyennes et de citoyens.

Lutte politique et dialogue populaire

De fait, le danger se profile lorsque la politique démocratique se réduit à une lutte entre ennemis en lieu et place d’un dialogue populaire, de sorte que la vie publique se polarise de plus en plus, les nuances cessent d’avoir cours, la complexité est considérée comme une faiblesse et l’expertise est rejetée comme de l’arrogance. La recherche d’un terrain d’entente cède la place à la recherche de boucs émissaires.

À ce stade, les institutions démocratiques sont fragilisées. Les tribunaux, les universités, les médias indépendants et les organisations de la société civile ne sont plus considérés comme des garde-fous essentiels, mais comme des obstacles à surmonter. Le peuple, épuisé par les crises sociales et l’incertitude économique, peut même en arriver à se réjouir de la concentration du pouvoir entre les mains de celles et ceux qui promettent l’ordre, la certitude et la grandeur nationale.

L’histoire offre de nombreux exemples de cette dynamique. Différentes sociétés à différentes époques ont placé leurs espoirs dans des figures charismatiques qui prétendaient incarner la volonté du peuple tout en affaiblissant progressivement les mécanismes démocratiques destinés à protéger la population. Les noms changent, les contextes diffèrent, mais le schéma sous-jacent est d’une frappante constance.

L’enjeu ne se limite pas à un seul pays ou à une seule tête dirigeante. La démocratie n’est jamais un acquis définitif. C’est une réalisation politique vivante et fragile, soutenue par la vigilance, la participation et le discernement du peuple. Sa vitalité dépend d’un débat éclairé, d’une pensée critique, du respect du pluralisme et du courage d’affronter la complexité plutôt que de se réfugier dans des convictions faciles.

Le danger pour la démocratie

La plus grande menace pour la démocratie n’est pas toujours le leader populiste en tant que tel, mais réside plutôt dans la tentation collective d’abandonner la responsabilité civique et de déléguer le jugement politique à celles et ceux qui prétendent détenir toutes les réponses. Les démocraties s’affaiblissent lorsque la population cesse de demander des comptes, cessent de participer à la vie publique et cessent de défendre les institutions qui garantissent leur liberté.

C’est peut-être là le sens profond de l’avertissement de Richard Gere. « Nous nous sommes assoupis » n’est pas simplement un commentaire sur une élection ou un pays en particulier. C’est un rappel que la démocratie peut survivre à de nombreuses crises, mais qu’elle ne peut survivre à l’indifférence persistante de ses citoyennes et citoyens.

Et pourtant, il y a des raisons d’espérer. Les sociétés sont capables de tirer les leçons de leurs erreurs, de renouveler leur culture démocratique et de restaurer l’engagement civique dont dépendent les institutions libres. Les citoyennes et les citoyens peuvent retrouver leur esprit critique et reprendre leur place dans la vie publique. Le populisme n’est pas une fatalité ; il prospère souvent là où la participation civique s’affaiblit, où la confiance s’érode et où les habitudes démocratiques déclinent peu à peu.

Pour que la démocratie retrouve sa vitalité, les citoyennes et les citoyens doivent faire plus que résister aux démagogues. Il s’agit également de redonner à la politique sa véritable raison d’être. La politique ne peut rester un théâtre de confrontation permanente, de rhétorique creuse et de marketing électoral. Elle doit retrouver sa dimension éthique en tant qu’effort collectif au service du bien commun visant à répondre à des besoins sociaux concrets et à renforcer les liens de solidarité entre les membres d’une même communauté. Ce n’est qu’ainsi que la démocratie pourra regagner la crédibilité en laquelle tant de gens ont perdu foi.

Mais lorsque les citoyennes et les citoyens se réveillent, prennent conscience de leur responsabilité civique et la revendiquent, redonnent à la politique son fondement éthique et ancrent la vie démocratique dans la justice sociale, alors la démocratie retrouve non seulement sa force et sa légitimité, mais aussi sa capacité à perdurer. Car la justice sociale n’est pas un objectif secondaire de la démocratie ; c’est ce qui la soutient, en donnant à l’égalité sa substance, en conférant un sens et une crédibilité à la citoyenneté et en permettant aux citoyennes et citoyens de se reconnaître comme agissant pour un avenir commun.