Afghanistan : la matrice idéologique des talibans

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Taliban fighters take control of Afghan presidential palace after the Afghan President Ashraf Ghani fled the country, in Kabul, Afghanistan, Sunday, Aug. 15, 2021. (AP Photo/Zabi Karimi)

Vingt ans après avoir été chassés de Kaboul, les talibans en ont repris possession. De leur lutte pour la survie à cette victoire totale, que sait-on de l’évolution et des invariants de ce mouvement ? Entretien avec le politiste Adam Baczko, chargé de recherche au CNRS.

Le retrait des États-Unis d’Afghanistan ayant viré au désastre en accéléré, les interrogations se font d’autant plus pressantes sur l’identité et les intentions des talibans. Chassé de Kaboul il y a vingt ans, leur mouvement a vu certains de ses leaders être éliminés, et a inévitablement connu un renouvellement générationnel. Quelles en ont été les conséquences, et que peut-on anticiper de leur conduite du pays ?
Mediapart a interrogé à ce propos le chercheur en science politique Adam Baczko. Chargé de recherche CNRS à Sciences Po, il est l’auteur de La guerre par le droit : les tribunaux talibans en Afghanistan (à paraître le 2 septembre aux CNRS Éditions), consacré au fonctionnement des tribunaux talibans depuis 2001. Son travail sur les guerres civiles l’a aussi amené à s’intéresser au cas syrien, à propos duquel il a publié avec Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay un ouvrage remarqué : Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS Éditions, 2016).
La cohésion idéologique et organisationnelle des talibans, explique-t-il dans cet entretien, est restée remarquablement élevée. Elle ne laisse anticiper aucun relâchement de leur intransigeance religieuse et politique. En revanche, le mouvement poursuit très clairement un objectif de reconnaissance internationale, qui devrait se traduire par une attitude moins provocante à l’extérieur, et un double jeu compliqué à l’égard d’autres groupes djihadistes.
Le mouvement taliban est désormais seul maître de l’Afghanistan. Quelles sont ses principales caractéristiques ?
Il est né en 1994 dans le sud du pays, dans le contexte de la guerre civile à la suite du retrait soviétique. Il est lancé par des membres du clergé islamique, qui affirment se mobiliser contre les atrocités et les abus provoqués par cette guerre, en se présentant comme le parti de l’ordre et de la loi. De leur point de vue, l’autorité religieuse doit mettre un terme à l’insécurité permanente.
Le mouvement taliban offre une caractéristique sociologique bien spécifique, en trouvant sa source dans les écoles religieuses « déobandies ». Le déobandisme est un courant de l’islam sunnite dont l’origine remonte au milieu du XIXsiècle, dans la ville de Deoband en Inde. Il se développe contre le colonialisme britannique, avec la volonté de rationaliser l’enseignement religieux pour le tourner contre l’occupant. Le mouvement taliban est donc à la fois islamiste, dans la mesure où il prétend réislamiser la société, et rationaliste, au sens où il accorde énormément d’importance à la hiérarchie et à la bureaucratie. Il faut insister sur le fait que les gens qui le dirigent sont des oulémas [des docteurs de la loi coranique – ndlr], avec un statut de juges. Ceux-ci sont l’épine dorsale du mouvement, et du nouveau régime.
En dehors d’un rigorisme religieux extrême, quelle est la nature du projet taliban ? 
Le mouvement est resté extrêmement cohérent autour de son idéologie. Il est nationaliste, avec une volonté ferme de contrôler le pays et ses frontières. À la fin des années 2000, en pleine guerre civile, les talibans se sont par exemple battus contre des gardes-frontières turkmènes auxquels ils reprochaient d’avoir déplacé la frontière quelques kilomètres vers le sud. C’est aussi un mouvement étatiste, structuré autour des fonctions régaliennes. Au cœur de son pouvoir, je le répète, figurent les juges et le judiciaire.
Enfin, c’est un mouvement moraliste pour lequel les sources de la guerre résident dans la corruption des individus, à l’exemple de ceux qui collaborent avec l’étranger (autrefois les Soviétiques, puis les Occidentaux). D’où leur rigorisme : si les gens se comportent bien, ils ne seront plus tentés par la subversion, et l’ordre sera rétabli. Les juges mobilisent d’ailleurs régulièrement ce registre moral pour justifier la sévérité des peines. Dans la même logique, le mouvement taliban est conservateur : contre l’accaparement foncier, il veut rétablir le « vrai » propriétaire dans ses droits fonciers, comme il veut rétablir une unité familiale rêvée, en donnant tout pouvoir au père dans le foyer.
Que sait-on aujourd’hui de la direction du mouvement ? Par-delà les éventuelles rivalités personnelles, quel est son degré de cohésion idéologique ? 
Il faut considérer cette direction, pour ce qui est des années 2000, comme une boîte noire. Je ne connais personne qui puisse faire valoir des sources sérieuses à ce sujet. Ce qu’un sociologue peut observer, en revanche, ce sont les effets des décisions prises. Et l’on peut alors remarquer à quel point la justice rendue par les talibans se révèle similaire dans les diverses zones géographiques du pays, selon des principes généraux qui reprennent ceux des années 1990.
On peut donc constater que la matrice idéologique talibane a été préservée. Les talibans ont continué de recevoir la même formation, et ils sont restés unis en dépit de l’élimination de cadres importants. Les dissensions qui sont apparues ont toujours été limitées en nombre et en durée. Quant aux stratégies de la CIA pour diviser le mouvement en soutenant des micro-branches, elles ont échoué. La seule dissidence significative a eu lieu en 2014 avec l’État islamique, lorsque des chefs importants ont fait défection. Les talibans se sont alors livrés à une répression très violente, car ils étaient confrontés à une menace existentielle.
En dehors de la force, quelles ont été les méthodes utilisées par le mouvement taliban pour reproduire des loyautés en son sein, et se maintenir en tant que groupe après la débandade de 2001 ? 
Ce que les discours actuels négligent, c’est la responsabilité des pays occidentaux présents depuis 2001. Le premier facteur de recrutement pour les talibans a été la manière dont les militaires américains ont agi en Afghanistan. En 2001, on observait un vrai délitement du mouvement taliban, avec des demandes d’amnistie de leur part, en échange d’un désarmement. Trois ans plus tard, ils demandaient déjà des gouvernorats locaux… Au pouvoir entre 1996 et 2001, ils ont pourtant été considérés responsables de la catastrophe économique qui a frappé le pays – et pour cause, ils ne s’y intéressaient pas du tout, ce qui a changé. De plus, leurs atteintes aux libertés et la sévérité de leur répression avaient contribué au fort mécontentement de la population à leur égard.
Sauf qu’entre-temps a eu lieu la traque des militants liés aux talibans et à Al-Qaïda, menée par les forces spéciales états-uniennes, qui s’appuyaient sur des milices qui en profitaient pour régler leurs comptes. Cette traque a abouti à des abus et à l’arrestation ou la mort de personnes sans lien avec les talibans, d’autant plus que les forces spéciales agissaient sans supervision.
Entre 2002 et 2006, de nombreuses personnes se sont ainsi tournées vers l’insurrection. Par la suite, les talibans ont construit leur implantation en éliminant les fonctionnaires liés au régime, et en mettant en place leurs propres institutions, en se posant comme une autorité impartiale, extérieure aux rivalités locales. Ils ont accompli un travail en profondeur pour se différencier du régime et des forces spéciales.
Dans votre livre, vous affirmez que « les guerres civiles ne sont pas des situations de non-droit, mais de compétition entre systèmes juridiques ». Pourquoi les talibans sont-ils parvenus à rendre le leur, extrêmement conservateur et répressif, parfois préférable à celui du régime soutenu par les Occidentaux ?
Il faut prendre la mesure de la corruption rampante qui affectait ce régime. Des travaux de collègues ont montré à quel point les procès étaient devenus de véritables enchères. La guerre civile, concrètement, représente pour les gens une incertitude radicale sur leurs biens les plus basiques, leur situation matrimoniale, leur propriété, etc. Le régime s’est décrédibilisé en exacerbant cette incertitude, les talibans se sont efforcés de faire l’inverse.
Les talibans ont donc regagné le crédit qu’ils avaient perdu entre 1996 et 2001, à la fois en raison des effets de l’intervention occidentale, et de la corruption des élites bien peu engagées vis-à-vis de la population (ce que le caractère fulgurant de l’effondrement a confirmé). Par contraste, ils sont parvenus à se présenter comme l’incarnation de l’ordre et de l’autorité.
Ce qui est impressionnant, c’est qu’en 2001, leur contrôle du pays n’était toujours pas parfait, mais vingt ans après, leur triomphe apparaît encore plus total qu’à l’époque… Entre-temps, un nombre significatif d’Afghanes et d’Afghans se sont pourtant instruits, et ont accédé à des métiers et des styles de vie inimaginables selon les règles talibanes. 
À la chute des talibans, il y avait une authentique et massive aspiration à la démocratie. Après 2001, des dizaines de millions ont participé aux scrutins électoraux au péril de leur vie. Beaucoup ont gagné des marges nouvelles de liberté pour s’éduquer, exercer des métiers autrefois impossibles, voyager… et connaître ainsi une formidable ascension sociale. Le problème, c’est qu’ils n’ont jamais eu de place dans la définition du pays. Hamid Karzai [président de la République entre 2001 et 2014 – ndlr] a été imposé par les États-Unis aux Afghans, dont il était largement inconnu.
Ce qu’oublie le président Macron dans son allocution télévisée du 16 août, c’est que plusieurs centaines de milliers de personnes de la classe moyenne afghane se retrouvent dans une situation terrible. Ceux qui ont les profils les moins « politiques » pourront peut-être être réintégrés comme fonctionnaires par les talibans, comme ces derniers l’avaient d’ailleurs fait avec certains fonctionnaires communistes dans les années 1990. Mais ils le seront dans un régime rigoriste, qui aura anéanti les libertés acquises depuis 2001. Pour la majorité, soyons clair : il n’y a plus d’avenir en Afghanistan.
Certaines déclarations ont pu faire croire qu’une quête de respectabilité internationale amènerait les talibans à modérer leur intransigeance doctrinale, ce que contredisent les témoignages qui remontent des villes reconquises. Y a-t-il le moindre espoir d’une radicalité atténuée des talibans de 2021 ? 
Leur matrice idéologique est restée inchangée, et les femmes et certaines minorités, comme les Hazaras, vont en subir le plus lourdement les effets. Pour les plus militants, et/ou ceux identifiés comme les plus liés aux étrangers, la seule voie de salut serait l’exil en Europe ou aux États-Unis. En 1975, ces derniers ont accueilli 100 000 Vietnamiens.
Cependant, les talibans sont dans une véritable quête de respectabilité, car ils désirent être reconnus sur la scène internationale. Ils devraient donc s’abstenir de diffuser des images de femmes fouettées ou exécutées en public, comme cela avait été le cas il y a deux décennies… En dépit de leur victoire totale, ils seront plus vulnérables à la pression internationale que jadis. Mais l’ordre qu’ils feront respecter n’en sera pas moins extrêmement patriarcal et autoritaire.
Quels liens les talibans entretiennent-ils avec les mouvements islamistes des pays voisins, qui pourraient gagner en confiance après cet effondrement du régime soutenu par les Occidentaux ?
Il existe des liens historiques et personnels avec des militants ouzbeks ou du Moyen-Orient. Mais leur quête de reconnaissance internationale devrait affecter leur stratégie. Dans les années 1990, ils mettaient ces relations personnelles au-dessus de la raison d’État, accordant volontiers l’hospitalité à de tels groupes. Mais ils veulent avoir leur représentation à l’ONU, à l’OMS, et dans d’autres instances, ce qui peut les amener à jouer un jeu plus ambigu avec les mouvements djihadistes.
Il leur faudra faire la preuve de leur bonne volonté, tout en se montrant indispensables en raison même de leurs liens avec ces mouvements. Ces derniers leur serviront de monnaie d’échange, et les talibans risqueront d’être mis an ban s’ils perdent cette monnaie d’échange ou si ces mouvements commettent des attentats notables dans les années à venir.
Peut-on dire que nous assistons à la fin de la guerre civile ? 
Oui, je pense. En Afghanistan, plus personne ne peut rivaliser avec les talibans. Et aucune puissance extérieure n’a désormais la volonté ou la capacité d’intervenir. C’est donc la fin d’une longue séquence de guerre civile, après tout de même 43 ans de conflit ininterrompu.