Haïti : Core group, extractivisme et dictature

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Walner Osna et Peterson Derolus

 En dépit du passé historique désastreux d’Haïti avec l’exploitation/pillage des bien naturels communs convertis en « ressources naturelles » par le capitalisme, nous assistons à une vague de propagande après le séisme du 12 janvier 2010, faisant croire aux gens qu’ils peuvent sortir du marasme dans lequel ils se trouvent si on opte pour l’extractivisme minier. Ce dernier est conçu comme l’un des piliers de la croissance ou l’émergence d’Haïti à l’horizon de 2030 à travers le Plan stratégique de Développent d’Haïti (PSDH), un document façonné sous la tutelle des instituions représentantes des « nouveaux maitres du monde » (Banque Mondial, Fonds Monétaire International, Banque Interaméricaine de Développement…) et publié en mai 2012 sous la présidence de Michel Joseph Martelly. Très tôt, un nombre fétiche est fabriqué par les compagnies minières elles-mêmes sans une contre-vérification de l’État propulsant l’idée qu’Haïti aurait des « ressources naturelles » évaluées à 20 milliards de dollars[2]. Toute une machine de propagande est mise en branle par des compagnies minières, des économistes ultralibéraux, des journalistes, des autorités étatiques et consorts pour imposer le choix de l’extractivisme minier en Haïti. Nous assistons à une ruée vers les « ressources naturelles » du sous-sol haïtien par des compagnies multinationales et la mise sous concession de 15 %[3] du territoire haïtien soit 3885 km2 sans informer les communautés ciblées ni le peuple haïtien. Tout se fait dans l’opacité la plus totale avec la complicité des institutions internationales puisque comme nous dit Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine, l’industrie occidentale dépend de ces « ressources naturelles » comme matières premières. Les ressources du sous-sol de l’Amérique latine, plus particulièrement Haïti, tentèrent toujours des grands pays impérialistes et c’est pourquoi, le Programme des Nations-Unis pour le Développement (UNPD)[4] a investi plus de 2,5 millions de dollars en juin 1983 dans la recherche sur les « ressources naturelles » du sous-sol haïtien.

Pour matérialiser les mégaprojets extractivistes, un cadre juridique, politique et administratif est nécessaire. Les entreprises transnationales minières ont besoin des garanties avant de lancer leur investissement. Avant d’entrer dans les pays, avec l’aide des institutions comme FMI, BM, BID qui élaborent des projets miniers, les multinationales ont imposé des changements dans une perspective néolibérale au niveau du cadre légal du pays pour s’assurer que leur investissement est hautement garanti. Constitution du pays, loi minière, loi sur l’environnement, zone protégée et l’eau, loi sur l’information, loi sur le foncier sont entre autres des cadres légaux qui doivent s’aligner au néolibéralisme pour garantir l’extractivisme minier. L’ironie du sort, la plupart des pays « riches en ressources naturelles » dans la région et d’autre part dans le monde sont confrontés à une situation d’instabilité chronique. Ce sont les institutions internationales et les pays impérialistes capitalistes, gardiens de l’ordre mondial capitaliste colonial, qui financent les élections dans ces pays. Ce sont les institutions internationales comme l’OEA, qui « valide » ou « invalide » les élections, « légitime » ou « délégitime » les pouvoirs dans la région. Comme l’a déjà démontré Galeano[5], les enjeux des « ressources » des sous-sols produisent non seulement de l’appauvrissement des peuples et débouchent sur des crises économiques récurrentes, tout en confortant des mentalités de « rentiers », aussi, il produit des coups d’État, des révolutions, des affaires d’espionnage et des péripéties… Donc, ce n’est pas un hasard que depuis plus d’une décennie, nous n’avons jamais assisté à une « communauté internationale » aussi solidaire d’un régime aussi corrompu, sanguinaire, médiocre et autocratique et qui l’appuie sans réserve même s’il viole systématiquement les droits humains, la constitution et tous les traités et les conventions internationales. La raison est claire.

Le contrôle des territoires et des ressources stratégiques par le Capital transnational est devenu une priorité de l’agenda des entreprises multinationales et des puissances impérialistes. Les exploitations minières sont au cœur de cette stratégie et ont motorisé un processus visible de reconquête particulièrement en Amérique latine. Dans cette quête de recolonisation, le régime PHTK fait la sale besogne pour l’international, par exemple en votant contre le peuple souverain de Venezuela qui lutte constamment pour l’autodétermination et la consolidation du projet socialiste du chavisme. Aussi, ce régime corrompu est prêt à offrir le cadre favorable à l’intégration d’Haïti dans l’économie capitaliste coloniale, un cadre propice à la matérialisation du projet de pillage et de l’offensivité des Entreprises Transnationales et des grandes puissances occidentales en Haïti.

Avec Jovenel Moise au pouvoir, le deal semble être clair : l’international appuie ce régime dans sa mainmise du pouvoir, en retour, ce régime concèdera les ressources du sous-sol haïtien aux compagnies minières. Donc, la position du Core-Group (UE, OEA, États-Unis, Canada…) dans la crise actuelle est dictée par les avantages et les intérêts que le régime corrompu et dictatorial a octroyés en matière de « ressources naturelles » et cadre géostratégique. Ce n’est un secret pour personne que le régime PHTK offrait en toute illégalité, c’est-à-dire en violation de la Constitution, du décret minier de 1976 et des Conventions et traités internationaux, trois permis d’exploitation et plusieurs permis d’exploration à des compagnies canadiennes et américaines[6]. Selon une recherche menée par Global justice clinic et Haïti justice initiative, une compagnie canadienne du nom de Majescor Ressources inc./SOMINE (filiale haïtienne SIMACT Alliance Copper-Gold Inc) bénéficie de deux permis d’exploitation et la compagnie états-unienne VCS Mining LLC (filiales haïtiennes Delta société minière S.A. et SONO Global Holdings Inc.), un permis d’exploitation. En 2014 la compagnie états-unienne Caribbean General Trading a reçu trois permis de prospection[7]. La carte suivante issue de ce même rapport de recherche donne une idée des différentes zones menacées par l’extractivisme minier en Haïti.

Ces permis octroyés dans la plus parfaite opacité et illégalité ont indigné certains Parlementaires et amenaient le Sénat haïtien à adopter, le 20 février 2013, une résolution exigeant un moratoire et une suspension des permis accordés pour des activités minières. Choqués par cette résolution, le gouvernement, les compagnies minières, les institutions financières internationales ont décidé d’élaborer un projet de loi minière capable d’éliminer tous les obstacles juridico-administratifs y compris le Parlement dans le contrôle du secteur minier. Paradoxalement la Banque Mondiale[8] qui investit dans les compagnies minières, appuie le gouvernement dans l’élaboration de cette nouvelle loi-minière[9] écologicide à partir d’une Task Force composée du Bureau des Mines et de l’Énergie, du ministère de l’Environnement, du ministère de l’Économie et des Finances ainsi que des « experts internationaux ». La population haïtienne est complètement mise à l’écart dans ce dossier.

Tout compte fait, le PHTK au pouvoir, c’est-à-dire la dictature de Jovenel Moïse, signifie le triomphe de la poursuite de l’extractivisme, l’insertion d’Haïti dans l’économie mondiale coloniale capitaliste puisque seule une dictature réactionnaire, conservatrice et rétrograde offrait à l’international le cadre juridico-politique et administratif pour le pillage des « ressources naturelles » du sous-sol haïtien. Donc, on peut comprendre l’appui du « Core Group » au pouvoir de facto de Jovenel Moise et sa volonté d’imposer une nouvelle constitution et se reproduire au pouvoir en voulant faire des « élections sélectives ».

Les « ressources naturelles » constituent un enjeu transnational de taille dans la politique en Haïti, elles sont importantes et joueront un rôle dans l’accession à la présidence, au parlement, voire aux mairies et à la formation d’un gouvernement. Car, le pays est très convoité puisque « les terres d’Haïti recèleraient de grandes quantités d’or, de cuivre et d’argent ainsi que du pétrole[10] ». C’est un enjeu que les acteurs politiques et de la société civile doivent prendre en compte dans la politique du pays. Afin de faire des choix éclairés, espérons-le, nous tenons de surcroît à soulever certaines des conséquences néfastes de l’extractivisme minier.

Mettons en évidence quelques conséquences de l’extractivisme minier afin de montrer clairement, en plus des impacts meurtriers de la mise en place de la dictature de PHTK sous la tutelle du Core group en Haïti, d’autres problèmes que le peuple haïtien risque de faire face sur le long si l’on ne freine pas cette dictature. D’abord, rappelons l’expérience d’Haïti au XXe siècle avec l’exploitation minière. Selon Fred Doura[11], en 1956 la compagnie minière Renold’s Haitian mines démarra en complicité avec l’État un processus de pillage de bauxite dans la commune de Miragoane. En 1963, la compagnie donnait à l’État 90 centimes par tonne de bauxite et 1,29 dollar en 1971, alors que la compagnie exportait sur le marché international 13,3 millions de tonnes de bauxite entre 1959 et 1982. Entre 1979-1982, Renold’s a entré 75,7 millions de dollars et sur chaque dollar investi dans le pillage, elle rapatrie 6,8 dollars. Il y a l’expérience de SEDREN dans l’exploitation du cuivre entre 1960 et 1972 à Gonaïves. Sur une période de douze ans, les compagnies exportaient 83 429 205 dollars et donnaient 3 085 285 dollars au gouvernement haïtien. Ces compagnies sont parties et ont laissé les déchets miniers toxiques, des paysans au chômage sans compter ceux et celles qui avaient été dépossédés dans le processus d’accaparement des terres pour les compagnies. « Pour chaque tonne de cuivre extraite, 99 tonnes de matières superflues doivent être enlevées[12] ». L’extractivisme minier qui historiquement a une nature coloniale ne saurait avoir que des conséquences néfastes pour les populations. « L’exemple historique le plus criant est l’exploitation des mines d’argent et d’or de Potosí, en Bolivie. Elle a débuté au XVIe et se poursuit encore aujourd’hui. Les historiens s’accordent sur le fait que six millions de travailleurs indiens et africains y sont morts tandis que des dizaines de milliers de tonnes d’argent et d’or ont été extraites au profit des Espagnols jusqu’à l’indépendance de la Bolivie en 1825[13] ».

L’extractivisme minier nécessite souvent une grande extension de terre, et implique la dépossession et le déplacement des personnes (souvent paysan-ne-s) qui vivent sur/de ces terres. Les gouvernements, les entreprises minières et des institutions financières internationales présentent l’exploitation minière avec une propagande développementaliste laissant croire qu’elle allait créer de la richesse, de l’emploi… Mais elles n’ont pas dit que la corruption, l’une des caractéristiques principales du pouvoir de facto de Jovenel, est la porte d’entrée garantissant l’installation des mégaprojets miniers[14] ; non plus si richesse il y en aura ce ne sera qu’au bénéfice des entreprises transnationales. Encore moins, les propagandistes ne parlent pas des impacts extrêmement néfastes de ce processus de pillage. Le pillage minier marche de pair avec l’accaparement et la dépossession des paysans de leur terre agricole. En Colombie 70 % des déplacements forcés se font dans les zones minières dans la période de 1994 à 2002, 34 peuples indigènes sont éradiqués et 30 sont menacés du même danger[15]. Le phénomène de l’accaparement des terres et de la dépossession avait déjà atteint sa vitesse de croisière avec le régime de PHTK depuis Michel Joseph Martelly avec des mégaprojets tels que le projet touristique de l’Ile-à-Vache[16], le parc industriel de Caracol, la zone franche agricole Agritrans… La logique se poursuit avec la dictature de Jovenel Moïse.

L’extractivisme minier est ecologicide. Elle détruit la nature, les écosystèmes et pollue les nappes phréatiques… Obtenir un à cinq grammes d’or requièrent à concasser une tonne de roche et l’usage des produits chimiques hautement toxiques comme cyanure, mercures et acides pour séparer l’or des roches[17]. L’extraction des métaux comme le cuivre et l’or nécessitent 5 millions litres d’eau par heure, l’équivalent des besoins énergétiques d’une ville comme Marseille[18]. Pollution de l’air, empoisonnent des sources d’eau, érosion, déboisement sont autant de conséquences néfastes de l’extractivisme minier. Ces actes impliquent que les terres sont détruites et sont devenues arides, donc elles ne sont plus capables de faire de l’agriculture. Or, un-e paysan-ne vit principalement de la terre. Pour faire de l’agriculture et l’élevage, la paysannerie a besoin de terres fertiles, des arbres, de l’eau… Elles sont non suffisantes, mais nécessaires à la production agricole. Après une exploitation minière dans une zone, le site devient dangereux à cause des déchets toxiques laissés et les eaux sont contaminées, ces terres sont désertiques. Ce qui amène sans nul doute au chômage, à l’appauvrissement de la communauté puisque là où ces multinationales ont mis leur machine, elles n’ont laissé que de la misère pour les peuples, terres détruites, eau et air contaminés, maladie, chômage… Les deux images suivantes[19] illustrent clairement la dimension écologicide et meurtrière de l’extractivisme minier que le PSDH a choisi comme pilier du « développement » d’Haïti, mais les « nouveaux maitres du monde » n’osent pas dire qu’il s’agit plutôt en réalité du développement de la misère, de la pauvreté, de la maladie pour les peuples du Sud et de la richesse, de l’abondance pour oligarchies capitalistes au détriment de notre Terre-Mère.

En somme, la solidarité du Core group avec la dictature de Jovenel Moïse reflète l’expression des intérêts des oligarchies internationales qui ont convoité les biens naturels communs d’Haïti. Donc, il est clair que c’est une nécessité de combattre cette dictature et la renverser afin de protéger le pays contre la convoitise et l’assaut des entreprises transnationales minières représentées par le Core group en Haïti appuyant la mise en place d’une dictature. Il y a péril dans la demeure, il s’agit d’un devoir voire une obligation de converger toutes les forces démocratiques et progressistes du pays pour renverser cette dictature qui menace le peuple haïtien. Nous invitons les citoyens et citoyennes ainsi que les organisations et mouvements progressistes des pays composant le Core group, notamment du Canada et du Québec, à exercer une solidarité agissante avec le peuple haïtien qui traverse un moment extrêmement douloureux avec le régime dictatorial de Jovenel Moïse qui bénéficie encore l’appui du Core group en dépit des violations systématiques des droits humains les plus fondamentaux en Haïti comme le droit à la vie.

[1] Parti haïtien tèt kale

[2] Ruée vers l’or en Haïti, http://haitigrassrootswatch.squarespace.com/ayiti-kale-je-kreyl/2012/5/30/ruee-vers-lor-en-haiti.html

[3] Thomas, Frédéric. 2014. Haïti, un modèle de développement anti-paysan, CETRI, p.11. https://www.entraide.be/IMG/pdf/ef-haiti_ecran.pdf

[4] http://web.undp.org/execbrd/archives/sessions/gc/30th-1983/DP-NRE-PROJECTS-REC-2.pdf

[5] Eduardo Galeano. 2001. Les veines ouvertes de l’Amérique latine ; l’histoire implacable du pillage d’un continent, Paris, Pocket.

[6] Concertation pour Haïti. 2015. L’industrie minière en Haïti. Défis et réalité, https://aqoci.qc.ca/wp-content/uploads/2015/05/pdf_cph._l_industrie_minie_re_en_hai_ti._de_fis_et_re_alite_._juin_2015.pdf

[7] Global Justice Clinic et Haïti Justice Initiative. 2016. Byen Konte, Mal Kalkile ? Les risques de l’exploitation de l’or pour les droits humains et l’environnement en Haïti,

[8] https://www.worldbank.org/en/news/feature/2013/07/25/haiti-mining-for-economic-growth

[10] Thomas, Frédéric. 2014. Haïti, un modèle de développement anti-paysan, CETRI, p.11. https://www.entraide.be/IMG/pdf/ef-haiti_ecran.pdf

[11] Doura, Fred. 2010. Haïti : Histoire et analyse d’une extraversion dépendante organisée, Montréal, Éditions DAMI.

[12]Fondation de l’eau potable sure (FEPS), « exploitation minière et la pollution de l’eau », https://static1.squarespace.com/static/583ca2f2d482e9bbbef7dad9/t/5898ef50414fb50f14bce3bd/1486417747310/exploitationminierepollutioneau.pdf

[13] Sersiron,Nicolas. 2014. Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, Paris, Les Editiond Utopia/CADTM, p.29.

[14] Manual : La mina nos extermina | Movimiento Mesoamericano contra el Modelo extractivo Minero M4. (2013, novembre 22). https://movimientom4.org/2013/11/manual-la-mina-nos-extermina/.

[15] Manual : La mina nos extermina | Movimiento Mesoamericano contra el Modelo extractivo Minero M4. (2013, novembre 22). https://movimientom4.org/2013/11/manual-la-mina-nos-extermina/.

[16] Osna, Walner. 2020. Une analyse sociohistorique de la résistance paysanne de l’Ile-à-Vache (Haïti) face au projet de développement (éco) touristique de l’État, https://ruor.uottawa.ca/bitstream/10393/41198/1/Osna_Walner_2020_th%c3%a8se.pdf

[17] Sersiron,Nicolas. 2014. Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, Paris, Les Edition Utopia/CADTM.

[18] https://www.lesechos.fr/2012/07/argentine-catamarca-la-mine-de-la-colere-1094181

[19] Sources des images: https://movimientom4.org/2016/05/desde-el-movimientom4-imagenes-para-las-resistencias-mineras/