par Isabel Cortés, correspondante
Dans un contexte mondial marqué par les crises migratoires, les tensions économiques et la montée des discours polarisés, l’immigration s’impose comme l’un des sujets les plus sensibles du débat public. Au Québec, les perceptions et les simplifications dominent souvent les données vérifiables. Un livret publié par l’Observatoire pour la justice migrante et Amnistie internationale Canada francophone tente de rétablir l’équilibre : défaire les mythes et les idées reçues et s’appuyer sur des preuves concrètes.

Un débat contaminé par les perceptions
Ces dernières années, des partis politiques comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti Québécois (PQ) ont renforcé les discours sur la «capacité d’accueil» et la pression migratoire sur les services publics. Or, selon le livret, ces discours reposent plus souvent sur des constructions politiques plus que sur des données empiriques solides.
À l’échelle mondiale, le portrait contredit l’idée d’une surcharge des pays du Nord. Près de 73 % des personnes réfugiées vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Le Canada, pour sa part, ne figure pas parmi les dix principaux pays d’accueil, ni en valeur absolue ni en proportion de sa population.
Des chiffres qui contredisent les discours
En 2024, environ 8,4 millions de demandes d’asile ont été déposées dans le monde. De ce nombre, 272 440 l’ont été au Canada — une part minime soit 2,7 %. L’image d’une «vague incontrôlable» ne tient pas la route sur le plan statistique.
Au Québec, les personnes immigrantes récentes représentaient 0,8 % de la population en 2022. Les titulaires de statuts temporaires comptaient pour environ 1,1 %. Des proportions limitées, loin de pouvoir expliquer à elles seules des crises structurelles comme celle du logement.
Logement : une crise structurelle
L’argument liant immigration et pénurie de logements est parmi les plus fréquents. Le livret en démonte cette idée en pointant des facteurs bien documentés : sous-investissement chronique dans le logement social, spéculation immobilière et absence de régulation.
La crise touche même des villes où la présence migrante est relativement faible — Drummondville, Saguenay, Trois-Rivières — ce qui renforce son caractère systémique et non démographique. Par ailleurs, de nombreuses personnes migrantes temporaires n’ont pas accès au logement social, tandis que la main-d’oeuvre étrangère sont logés par leurs employeurs.
Paradoxe du contexte : le secteur de la construction, indispensable pour résorber la crise, dépend fortement de la main-d’œuvre migrante. Loin d’être une cause, celle-ci fait partie de la solution.
Une précarité passée sous silence
Le livret met aussi en lumière une réalité peu discutée : l’exclusion de nombreuses personnes migrantes, notamment celles à statut temporaire. Accès limité aux soins de santé, aux prestations familiales ou au logement social — ces barrières contredisent l’idée d’un système «surchargé» par leur présence.
Dans plusieurs cas, ces personnes contribuent fiscalement sans bénéficier pleinement des services publics, soulevant des enjeux d’équité et de droits fondamentaux.
Le virage vers la migration temporaire
L’augmentation du nombre de personnes migrantes temporaires ne résulte pas d’une dynamique spontanée, mais bien de choix politiques. Tandis que les admissions permanentes diminuent, on recourt davantage à des travailleuses et travailleurs et des étudiant.es provenant d’ailleurs, créant ainsi un système qui privilégie la précarité et la temporalité.
Ce modèle a été critiqué par des spécialistes, qui mettent en garde contre ses effets à long terme : une plus grande vulnérabilité sur le plan du travail, des difficultés d’intégration et des risques d’exploitation. Des organismes internationaux ont même alerté sur les conditions de certains programmes de travail au Canada.
Le risque du bouc émissaire
Le livret souligne également comment, dans des contextes d’incertitude économique et sociale, les personnes migrantes deviennent des boucs émissaires commodes. On leur attribue des problèmes structurels — de la crise du logement à la saturation des services — détournant ainsi l’attention des décisions politiques et des défaillances systémiques.
Ce phénomène n’est pas propre au Québec ni au Canada. À l’échelle internationale, l’instrumentalisation de la migration comme outil politique a été documentée dans de nombreux pays, alimentant des discours d’exclusion et affaiblissant le débat démocratique.
Projet de loi C-12 : un recul des droits?
Le projet de loi C-12, intitulé Strengthening Canada’s Immigration System and Borders Act, a suscité de vives inquiétudes au sein des organisations de défense des droits civils et chez les spécialistes en migration en raison de son impact potentiel sur l’équité du système canadien. Dans un mémoire présenté devant le Comité permanent de la sécurité publique et de la sécurité nationale, l’Association canadienne des libertés civiles (CCLA) avertit que cette initiative introduit une «injustice fondamentale» en restreignant l’accès des personnes réfugiées à des évaluations indépendantes et équitables de leurs demandes.
Parmi les points critiqués : la possibilité de refuser des audiences devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié.e, augmentant le risque de renvois vers des contextes de persécution, de détention ou même de torture. Le projet accorde de vastes pouvoirs discrétionnaires au gouvernement pour suspendre ou annuler des demandes migratoires selon des critères flous d’«intérêt public», sans garanties procédurales claires, ce qui pourrait ouvrir la porte à des décisions arbitraires et politisées.
Des organismes internationaux ont indiqué que ces restrictions ne respectent pas les normes minimales en matière de droits de la personne. L’accroissement des pouvoirs étatiques et l’échange massif d’information sensible pourraient augmenter les risques accrus de discrimination, tout en affaiblissant la qualité des décisions et en érodant l’engagement historique du Canada envers la protection internationale.
Vers un débat éclairé et inclusif
Face à ce portrait d’ensemble — et devant des initiatives comme le projet de loi C-12 —, le livret propose un outil essentiel : l’alphabétisation critique. Comprendre les données, remettre en question les discours et reconnaître la complexité de la migration constituent des étapes fondamentales pour bâtir des sociétés plus justes.
Les personnes migrantes ne sont pas des chiffres abstraits ni des catégories politiques. Ce sont des travailleuses et travailleurs, des étudiantes et étudiants, des familles et des communautés qui contribuent activement au développement économique, social et culturel du Québec et du monde entier.
À une époque où la désinformation se propage rapidement, le défi n’est pas seulement local, mais bien mondial. Défaire les mythes sur l’immigration, c’est défendre des principes fondamentaux : la dignité humaine et l’équité.
L’invitation est claire : s’informer, comparer les sources et participer au débat avec responsabilité. Car derrière chaque statistique se cachent des histoires de résilience, et derrière chaque politique, des choix qui définissent le type de société que nous voulons construire.









