Le compte à rebours vers la criminalisation des personnes LGBT+ au Ghana est engagé

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Maëlle Jenn, collaboration spéciale

Le parlement du Ghana a adopté la loi la plus répressive du continent africain contre les personnes LGBT+ le 29 mai dernier. Intitulée «projet de loi sur les droits sexuels de l’homme et les valeurs familiales», elle prévoit trois ans d’emprisonnement pour les personnes LGBT+, cinq ans pour toute personne faisant «la promotion, le parrainage ou le soutien délibéré d’activités LGBT+». Mais cela ne s’arrête pas là.

La loi va encore plus loin dans la criminalisation en prévoyant condamner jusqu’à dix ans de prison les activités de promotions LGBT+ destinées à la jeunesse ghanéenne. Elle prévoit toutefois que les avocats, les médecins et les médias pourront toujours effectuer leur tâche de défense et de protection à leurs égards. La loi attend désormais la signature du président John Dramani Mahama, le même qui avait déjà déclaré le 18 novembre 2025 devant le Conseil chrétien du Ghana promettre de signer le texte si le parlement l’adoptait.

Un parcours de cinq ans

Ce projet n’est pas nouveau. Il avait été proposé pour la première fois en 2021 et adoptée à l’unanimité en février 2024, sans toutefois recevoir la signature de l’ancien président, Nana Akufo-Addo. Adoptant une posture internationale se montrant favorable aux droits humains, il subissait les pressions financières du Fonds monétaire international (FMI) pour ne pas consentir à le signer, malgré les appels en ce sens au Ghana.

Selon Africanews, la loi compromettait le «financement de plusieurs milliards de dollars de la Banque mondiale» et pouvait possiblement «faire dérailler un programme de prêts de trois milliards de dollars du FMI». L’ancien président était resté prudent et en retrait. Son refus de signer avait permis d’empêcher la promulgation de la loi selon le principe de caducité des projets de loi de la constitution ghanéenne.

Or, dès mars 2025, deux mois après la prise de fonction du nouveau chef d’État, plusieurs députés ont réintroduit le texte de loi comme proposition de loi privée. De fil en aiguille, après un an de procédure, le parlement l’a finalement de nouveau adoptée le 29 mai avec le soutien du président.

Le symptôme d’une homophobie prépondérante au Ghana

Ce projet conservateur est symptomatique d’une homophobie taboue, mais prépondérante au Ghana. La première loi criminalisant l’homosexualité avait été promulguée en 1861 par l’Empire britannique dans l’ensemble de ses colonies. Depuis, l’héritage colonial de l’homophobie se manifeste surtout dans l’influence du pouvoir moral des Églises évangéliques, en particulier celle de la Pentecôte. Elles attirent plus de 40 % de la population ghanéenne. C’est dans ce terreau fertile que des organisations chrétiennes occidentales ont largement investi. Selon une enquête menée par openDemocracy, des organisations nord-américaines ont dépensé plus de cinquante-quatre millions de dollars depuis 2007 sur le continent africain dans des opérations de lobbying auprès des gouvernements locaux pour y insuffler une lutte conservatrice en échec sur leur propre territoire.

Le député ougandais et ministre d’État au commerce, à l’industrie et aux coopératives, David Bahati, est à l’origine de la loi anti-homosexualité draconienne «Kill the Gays» de 2009 dans ce pays. Il était associé à la Fellowship Foundation, une organisation états-unienne chrétienne opaque. Le Ghana s’inscrit dans ce même réseau d’influence conservateur d’extrême droite occidentale.

L’historien et politologue spécialiste du Ghana, Jeffray Haynes, montre que les organisations qui opèrent dans ce pays, la Family Wach International états-unienne et le Christian Council International hollandais, jouent un rôle de catalyseur d’une homophobie déjà régnante. Elles organisent des conférences, des activités éducatives. Elles financent des projets qui ont pour but de protéger des valeurs hétéronormées de la famille traditionnelle et de la souveraine africaine.

Trump, US Aid et le climat politique conservateur

La concordance entre le retour de Donald Trump en janvier 2025 et la réintroduction du texte de loi n’est pas fortuite. La pression financière du FMI, qui constituait le principal obstacle à l’adoption de la loi, n’est plus à craindre, selon John Ntim Fordjour. Le député ghanéen, co-signataire de la loi, a déclaré en mars 2025 que «le climat politique mondial est favorable aux valeurs conservatrices comme en témoignent les déclarations conservatrices audacieuses du président Donald Trump».

Le renforcement des politiques conservatrices à l’international depuis le retour de Trump traduit à la fois le rayonnement d’une idéologie radicalisée et l’usage de la domination financière états-unienne comme instrument de puissance faisant du contrôle des flux d’aide un nouveau vecteur d’impérialisme normatif. Là où Trump décide de laisser couler, il peut couper net. Depuis 2025, le gouvernement des États-Unis a décidé de geler une partie des aides étrangères de l’United States Agency for International Development (USAID) qui ont particulièrement touché le secteur de la santé, dont les services de VIH destinés aux personnes LGBT+. Cela laisse d’autant plus de zones vulnérables dans lesquels les réseaux philanthropiques ultraconservateurs vont s’engouffrer.

La loi aura pour effet de réprimer celles et ceux qui étaient déjà largement marginalisé.es et discriminé.es dans la société ghanéenne. Rappelons qu’aujourd’hui, environ 96 % de la population ghanéenne est contre l’homosexualité, perçue généralement comme modernisation occidentale impropre aux traditions africaines. Il s’agit d’un environnement d’hostilité et de forte stigmatisation sociale qui engendre une vulnérabilité des personnes homosexuelles, bisexuelles, transgenre ou queer. Une étude statistique anglo-ghanéenne de 2020 a révélé que 47 % des jeunes LGBT+ ghanéens c’étaient déjà automutilé.es au moins une fois au cours de leur vie, contre 23 % pour les jeunes hétérosexuel.les. L’étude rapporte aussi une consommation de drogues et de substances en hausse. La stigmatisation sociale pèse déjà lourdement sur la santé mentale des personnes concernées. L’institutionnalisation de leur marginalisation laisse présager une aggravation d’une situation déjà trop critique.

Ce mardi 2 juin, William Nyarko, directeur exécutif de l’Africa Center for International Law and Accountability (ACILA) a annoncé que le texte de loi de 2026 pourrait faire face à des contestations constitutionnelles. Selon Rightify Ghana, une organisation de défense LGBT+, le Parlement ne s’est pas conformé aux conditions du quorum constitutionnel : sur les 276 députés, seulement 34 auraient été présents. Or, la Constitution de 1992 stipule que la moitié des membres doit être présente à la Chambre. Ce chiffre, nuançant l’unanimité de l’adhésion parlementaire au projet, est encore à ce jour à vérifier. Ce recours présente lui-même des limites, car il n’empêche pas le parlement de revoter le texte avec le quorum requis ni que le président se décide à signer avant la procédure.

On peut encore soutenir l’opposition à la signature de la loi, en cliquant ici.