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par Lyna Zorgane, correspondante

En dix jours, Rima Hassan, eurodéputée franco-palestinienne, s’est vu refuser l’entrée au Canada, placer en garde à vue en France et cibler par une campagne de désinformation. Pour une seule raison : elle parle de Palestine.

Le Canada cède aux lobbies

Le 27 mars 2026, à quelques heures de son vol pour Montréal, Rima Hassan apprend que son autorisation de voyage (AVE) déjà accordée vient d’être révoquée. Elle était invitée à deux conférences : l’une par le groupe Students for Palestine’s Honour and Resistance (SPHR) de Concordia  et l’Association étudiante de sciences politiques (AESP – PSSA) de la même université sur la criminalisation des voix pro-palestiniennes, l’autre par Alternatives Montréal, Voix juives indépendantes et Les Médecins du Québec contre le génocide sur les résistances à l’extrême droite et au fascisme.

Publication de @B’nai Brith Canada sur l’application X

Les motifs officiels invoqués: un refus de visa non déclaré et une arrestation présumée non signalée. Derrière ces formules bureaucratiques se cachent deux épisodes bien précis. En octobre 2025, Hassan participait à une flottille humanitaire pour briser le blocus de Gaza aux cotés de Greta Thunberg, arrêtée en eaux internationales par la marine israélienne, détenue, puis renvoyée en France. En février 2025, elle s’était vu refuser l’entrée en Israël lors d’une délégation officielle du Parlement européen. Ce sont ces deux faits, imputables à Israël, que le Canada a traité comme des antécédents compromettants. Selon la LFI et le Nouveau parti démocratique (NPD), c’est l’unique explication cohérente.

Ce qui rend la séquence révélatrice, c’est que ses auteurs l’ont revendiquée ouvertement. B’nai Brith Canada publie sur X : « Merci à @CanBorder d’avoir agi avec rapidité et détermination. » Le  Centre consultatif des relations juives et israéliennes (Centre for Israel and Jewish Affairs – CIJA ) avait multiplié les interventions médiatiques pour réclamer son interdiction. Deux lobbies. Une décision. Un gouvernement, celui de Mark Carney, qui n’a jamais expliqué la décision : Immigration Canada a refusé tout commentaire.

« On semble vouloir accorder une punition politique à Rima Hassan pour des positions qui sont très fortes, très fermes, très claires, sur les enjeux palestiniens et la question du génocide à Gaza, puis la question du nettoyage ethnique en Cisjordanie. »– Alexandre Boulerice, député NPD, Radio-Canada

Le lendemain, à la conférence de presse au bureau d’Alternatives. Radio-Canada, CTV, La Presse, Le Devoir sont là. Rima Hassan est par surprise présente en zoom, silencieuse. Elle écoute, ne répond pas. Ce sont les organisateurs qui parlent.

Sophie Zhang@Dominic Morissette
Sophie Zhang Crédit photo: @Dominic Morissette

Zev Saltiel, de Voix juives indépendantes refuse que l’histoire juive, dont il est lui-même descendant, soit instrumentalisée pour justifier un génocide et pose la question qui dérange : pourquoi Hassan seule doit-elle fournir des documents qu’on ne demande à aucun autre  eurodéputé ?

Sophie Zhang, des Médecins du Québec contre le génocide à Gaza, soulève le contraste le plus flagrant : depuis 2023, l’armée israélienne est venue donner des conférences dans des écoles canadiennes avec financement fédéral. Une eurodéputée est bloquée à l’aéroport. Zev Saltiel, conclut sans détour : critiquer Israël n’est pas de l’antisémitisme.

« Empêcher Rima Hassan d’entrer dans ce pays, c’est un précédent inacceptable. S’ils font cela à une représentante élue du peuple, qu’est-ce qu’ils font aux citoyens ordinaires? »  – Marc-Édouard Joubert, Alternatives / FTQ, 29 mars 2026

Les conférences ont lieu quand même

Conférence du 30 mars SPHR concordia. Crédit photo: SPHR via instagram
Conférence du 30 mars SPHR concordia. Crédit photo: SPHR via instagram

Les 30 et 31 mars, les deux événements se tiennent malgré tout. Le 30, plus de 1 000 personnes assistent au panel « The Struggle Continues : The Fight for Palestine Across Borders ». Rima Hassan y intervient en visioconférence depuis la France. À ses côtés, Aaron Maté, journaliste new-yorkais, ancien étudiant et militant à Concordia en 2002 , Hatem Bazian, professeur à l’Université de Californie à Berkeley et fondateur de l’Islamophobia Studies Center ; et Tara Alami, palestinienne et animatrice.

Les étudiant.es de l’AESP avaient reçu des menaces de poursuites légales simplement pour avoir organisé l’événement. Ils ont maintenu l’événement. Tous les bénéfices sont allés à Gaza.

Le lendemain, le 31, la salle est pleine à l’UQAM pour la conférence Résistances contre l’extrême droite et le fascisme. Rima Hassan intervient là aussi depuis un écran. Les interventions en ligne de l’eurodéputée  dans les deux cas est en soi une forme de résistance.

Conférence du 31 mars, Les Alternatives. Crédit photo @André Querry
Conférence du 31 mars, Les Alternatives. Crédit photo @André Querry

Arrestation à Paris, désinformation à la télévision

Le 26 mars, Hassan publie sur X un texte faisant référence à Kozô Okamoto, membre de l’Armée rouge japonaise, survivant de l’attentat à l’aéroport de Lod en 1972 qui a fait 26 morts et 80 blessés. La publication, supprimée depuis, incluait une republication de sa photo avec un texte rappelant son rôle dans l’attaque et une citation sur la résistance à l’oppression. Le 30 mars, le ministre de l’Intérieur lui-même signale le post au parquet. L’Organisation juive européenne et la Licra déposent des plaintes distinctes.

Le 2 avril, Hassan se présente à la police judiciaire parisienne et est placée en garde à vue pour « apologie du terrorisme ». Elle ressort libre, convoquée au tribunal le 7 juillet. Elle doit également comparaître en septembre pour « apologie publique de crime ».

Le lendemain, lors d’une conférence de presse avec son avocat Me Brengarth, Hassan nomme ce qu’elle vit : « Je fais l’objet d’un véritable harcèlement judiciaire et politique, exclusivement en raison de mes opinions politiques. » Son avocat va plus loin : « Sur les 16 procédures engagées ces deux dernières années, 13 ont été classées sans suite. Cela démontre clairement que cet acharnement poursuit un seul objectif : censurer, et non faire appliquer la loi. » La procédure est qualifiée d’illégale, construite de toutes pièces pour contourner l’immunité parlementaire européenne de Hassan.

Pendant sa garde à vue, la chaîne française d’information continue BFMTV diffuse en boucle que Hassan détenait de la drogue de synthèse. Bandeaux, débats, éditorialistes. Le lendemain, il s’avère qu’il s’agissait de CBD, légal. La chaîne évoque des « mots ambigus » du parquet. Rima devant les caméras dénonce :      « Ce que vous faites, ce n’est pas du journalisme, c’est du harcèlement. ». Le mal est fait : l’étiquette « drogue » reste associée au nom, quelle que soit la réalité.

Pendant ce temps, Israël vote la peine de mort, adoptée à 62 voix contre 48 une loi instaurant la peine de mort pour les Palestiniens condamnés pour « terrorisme ». Par pendaison. Dans un délai de 90 jours. Par des tribunaux militaires dont le taux de condamnation dépasse 99 %. Le texte exclut explicitement les colons israéliens, jugés par des tribunaux civils. En Cisjordanie, la responsabilité pénale commence à 12 ans. Le Haut-Commissaire de l’ONU, Amnesty International et Human Rights Watch demandent l’abrogation immédiate. En France, la députée Yadan propose en parallèle de criminaliser toute critique d’Israël comme antisémitisme, prévu à l’Assemblée nationale les 16 et 17 avril.

Un système, pas une coïncidence

Ce qui relie ces événements n’est pas le hasard du calendrier. Une élue est invitée à parler de censure et se retrouve censurée. Elle parle de criminalisation et se retrouve arrêtée. Une chaîne illustre in vivo la propagande dont elle venait de débattre. Et pendant ce temps, la Knesset vote l’exécution accélérée de Palestiniens sans que cela ne suscite le quart de l’indignation réservée à un post X supprimé.

Marc-Édouard Joubert l’avait dit le 29 mars lors de la conférence de presse du 30 mars dans les bureaux d’Alternatives : il commence à y avoir une normalisation de l’arbitraire: chaque décision est présentée comme administrative; chaque restriction comme procédurale. Jusqu’à ce qu’empêcher une eurodéputée d’entrer dans un pays pour parler de censure devienne banal.

« L’inaction n’est pas neutre. La censure est une complicité. »  Sophie Zhang, Médecins du Québec contre le génocide à Gaza, 29 mars 2026