La Casa de Argüello : La quête identitaire de Valentina Llorens

Affiche du film
Vous appréciez cet article ? Il a été écrit par un.e jeune stagiaire ou correspondant.e du Journal.
Pour soutenir la relève qui change le monde, accédez à notre campagne annuelle pour le Fonds Jeunesse du Journal d’Alter.
Toute contribution est appréciée !

Par Thierry Parisi Bienvenue

À l’occasion du 25e anniversaire de la Fondation Alter-Ciné, avait lieu la projection de neuf documentaires venant du Sud global, dont huit réalisés par des femmes. Le 2 mai dernier, l’ARRQ (Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec) a projeté La Casa de Argüello, un documentaire argentin réalisé par Valentina Llorens, artiste et cinéaste née en prison dans une famille militante qui dénonçait le « Processus de réorganisation nationale » de la dictature militaire argentine.

Le film se concentre particulièrement sur la grand-mère de la réalisatrice qui faisait partie de Las Madres de Plaza de Mayo, une association argentine de mères qui tenta de retrouver leurs enfants disparus sous la dictature. En plongeant dans l’intimité de Nelly (sa grand-mère), la réalisatrice parvient à reconstruire la mémoire de sa famille depuis l’explosion de la maison de Argüello (leur maison familiale) et à recomposer leur histoire depuis les ossements retrouvés de son oncle disparu durant la dictature.  

La Fondation Alter-Ciné

La Fondation Alter-Ciné a été créée en mémoire du cinéaste canadien Yvan Patry afin de soutenir des cinéastes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine dans la réalisation de documentaires engagés. Inspirée par le travail de Patry, la Fondation encourage des œuvres qui abordent des enjeux liés aux droits humains, aux réalités sociales et à la diversité culturelle. Elle privilégie des documentaires qui donnent une visibilité à des communautés et à des points de vue souvent peu représentés dans les médias tout en favorisant la réflexion et le dialogue sur les enjeux sociaux et internationaux.

Du militantisme au cinéma

Valentina Llorens replonge dans son enfance en revisitant la maison de sa grand-mère dans laquelle elle a grandi. À partir d’une petite caméra vidéo, la réalisatrice a commencé à tourner des séquences mettant en scène sa grand-mère Nelly au début des années 2000, sans savoir qu’elles nourriraient un jour un projet documentaire. Le film s’ouvre ainsi sur le quotidien de Nelly que l’on voit chanter, coudre et se promener dans la campagne argentine. Empruntant au style de la caméra à l’épaule, la cinéaste partage des moments d’intimité avec sa grand-mère, lui posant des questions sur son passé et échangeant avec elle des anecdotes liées à son enfance. Dix-sept ans plus tard, la découverte des restes de son oncle, disparu sous la dictature militaire argentine des années 1970, fait resurgir une mémoire familiale longtemps enfouie. À travers cette quête intime, le documentaire tisse le portrait de quatre générations de femmes marquées par les violences de la répression politique : Nelly, meurtrie par la perte de ses fils; Fátima, survivante de l’emprisonnement politique; Valentina, née en captivité et confrontée à un difficile rapprochement avec sa mère; puis Frida, encore enfant lorsqu’elle hérite à son tour de ce passé douloureux. La réalisatrice reprend alors sa caméra afin d’enquêter sur la mort de son oncle, mais aussi pour donner un visage à cette mémoire traumatique qui, malgré les années, continue de façonner la résilience de sa famille dans le contexte de la « guerre sale » (Guerra sucia).

En ce sens, le film reprend des séquences d’archives sur le passé de sa mère Fátima Llorens, de son oncle qui étaient impliqués dans le Partido Revolucionario de los Trabajadores (PRT), un mouvement marxiste révolutionnaire argentin actif dans les années 1960-1970. On revisite notamment des archives de sa grand-mère Nelly alors qu’elle était militante des droits humains au sein des Madres de Plaza de Mayo, le mouvement des mères de disparus sous la dictature. En reconstituant l’histoire à partir d’éléments archivés, de photos, d’objets et de lettres envoyés à sa mère lorsqu’elle était en prison, le documentaire entraîne le spectateur dans une histoire qui semble intime mais qui a touché de nombreuses familles en Argentine dans les années 1970.

La quête identitaire d’une cinéaste

Le film à saveur nostalgique prend le sens d’une quête d’identité et de recomposition de l’histoire pour la cinéaste. Accumulant les informations et les preuves du passé militant de sa famille, Valentina Llorens tente de s’exprimer à travers la peinture et le cinéma, lui permettant ainsi de résoudre intuitivement les mystères qui ont marqué sa jeunesse et le passé difficile de sa famille. En jouant avec les codes du cinéma direct, la réalisatrice semble se laisser guider instinctivement par sa caméra. Elle projette sa quête identitaire à travers une série de gros plans sur la nature comme si elle cherchait désespérément des réponses sur sa propre existence. Cette démarche apparaît notamment dans la séquence où elle filme une chute d’eau pendant de longues minutes. Cette image devient alors une réflexion sur le temps qui s’écoule, un temps qui paraît impossible à rattraper une fois emporté par le courant. La réalisatrice évoque ainsi un espace immense et vertigineux où il devient presque impossible de retrouver un sens à la vie.

ARRQ

La vingtaine de personnes qui a assisté à la projection de La Casa de Argüello à l’ARRQ le 2 mai dernier a eu la chance de visionner une vidéo dans laquelle la réalisatrice présentait son film avant la projection. Elle y revenait sur les dix-sept années de travail nécessaires à sa réalisation.

Après la séance, une discussion a eu lieu entre les spectateurs autour des différentes interprétations du film. Les échanges ont notamment porté sur la quête identitaire de la cinéaste mais aussi sur la grande sympathie que suscitait le personnage de la grand-mère Nelly.

photo du Journal d’Alter

 Mot de la réalisatrice :

« En raison de son caractère intime, le tournage du documentaire La casa de Arguello exigeait indépendance et autogestion. Pendant 17 ans, j’ai filmé ma grand-mère, ma mère et ma famille. Afin de préserver la plus grande intimité possible en toutes circonstances, j’ai pris la décision de filmer seule. Dans le but de capturer ces moments qui « font » l’histoire, j’ai décidé de prendre le temps nécessaire pour observer l’évolution des personnages, comme ma grand-mère que j’ai filmée de ses 80 à ses 97 ans (…). Les histoires racontées à la première personne, dans un contexte intimiste, exigent davantage de temps pour que la démarche créative du documentaire soit étroitement associé au cheminement de la cinéaste. Le fait de pouvoir compter sur le soutien de la Fondation Alter-Ciné m’a permis d’améliorer la qualité de la production et de respecter les processus internes étalés sur les nombreuses années qu’exigeait la réalisation de ce documentaire. Merci infiniment! »

-Valentina Llorens

Valentina Llorens – Alter-Ciné