La rupture ouverte entre la Maison-Blanche et le Saint-Siège

@Le président Donald Trump et la Première dame Melania Trump assistent à la messe de funérailles du pape François, le samedi 26 avril 2025, à la basilique Saint-Pierre au Vatican, à Rome (Photo officielle de la Maison-Blanche par Andrea Hanks)
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Depuis plusieurs semaines, le président américain Donald Trump et le pape Léon XIV s’affrontent publiquement sur la guerre en Iran, la politique migratoire et le rôle de l’Église dans les affaires politiques. L’épisode le plus récent, une image générée par intelligence artificielle représentant Trump en figure christique, a provoqué des critiques jusque dans son propre camp.

La relation entre la Maison-Blanche et le Saint-Siège a toujours impliqué des désaccords, gérés par voie diplomatique. Ce qui se passe depuis le printemps 2026 sort de ce cadre. Donald Trump et le pape Léon XIV, élu au conclave de mai 2025, se sont affrontés directement et nommément sur plusieurs dossiers, en premier lieu la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran. Des spécialistes en religion interrogés par le média indépendant NPR qualifient cet affrontement de sans précédent dans l’histoire moderne des relations entre les deux institutions.

Les déclarations du pape sur l’Iran

L’opération militaire conjointe américano-israélienne contre l’Iran, lancée le 28 février 2026, a servi de détonateur. Dès le lendemain, Léon XIV a exprimé une «profonde préoccupation» et appelé les forces belligérantes à «arrêter la spirale de violence.» Il avait auparavant qualifié la menace de Trump d’anéantir la civilisation iranienne de «vraiment inacceptable», et critiqué le traitement réservé par l’administration américaine aux personnes migrantes, qu’il avait qualifié d’«extrêmement irrespectueux.»

Lors de son homélie du dimanche des Rameaux, Léon XIV a déclaré que le Christ «n’entends pas les prières de ceux qui font la guerre, dont les mains sont pleines de sang.» Il a également mis en garde contre «l’illusion de la toute-puissance» et affirmé que «Dieu ne bénit aucun conflit.» Pour des spécialistes de la religion à la Northeastern University, ces déclarations ne sont pas radicales : elles s’inscrivent dans 1700 ans de théologie morale catholique sur la guerre juste, codifiée dès le IVe siècle par saint Augustin.

Premier pape des États-Unis dans l’histoire

Léon XIV est le premier pape américain de l’histoire. Né à Chicago, il parle un anglais natif, sans traduction, ce qui supprime le filtre diplomatique que le Vatican utilisait traditionnellement pour atténuer ses déclarations dans les médias américains. Un sondage Gallup d’août 2025 lui accordait 57 % d’opinions favorables aux États-Unis. Un sondage Economist/YouGov de mi-avril 2026 indique que 48 % de la population américaine approuvent ses prises de position sur le conflit iranien, contre 28 % qui soutiennent la position de Trump et Vance.

Trump qualifie le pape de «faible» et refuse de s’excuser

Après avoir regardé un segment de 60 Minutes dans lequel des cardinaux américains critiquaient la guerre en Iran, Trump a publié sur Truth Social que le pape Léon était «WEAK on Crime, and terrible for Foreign Policy». Il a ajouté : «Je ne veux pas d’un pape qui pense qu’il est acceptable que l’Iran se dote de l’arme nucléaire, et je ne veux pas d’un pape qui critique le président des États-Unis.» Le Vatican n’avait émis aucune déclaration en ce sens sur l’Iran et la bombe.

Interrogé sur ces déclarations, Trump a refusé de s’excuser : «Le pape Léon a dit des choses fausses. Nous croyons fermement en la loi et à l’ordre, et il semblait avoir un problème avec ça. Il n’y a rien dont je doive m’excuser.» De son côté, le pape a répondu calmement : «Je n’ai pas peur de l’administration Trump», ajoutant que ses prises de position découlaient du message de l’Évangile et non d’une logique politique.

Le vice-président JD Vance, catholique pratiquant, a déclaré sur Fox News que le pape devrait «s’en tenir aux questions de morale.» Dans une prise de parole à l’Université de Géorgie, il a interpellé directement Léon XIV sur une déclaration selon laquelle Dieu ne se range jamais du côté de ceux qui font la guerre, lui demandant si Dieu était du côté de la population américaine qui ont libéré les camps de la Shoah. Le père jésuite James Martin a répondu publiquement : «Je ne comprends pas comment le vice-président Vance peut ne pas voir que la guerre est une question morale.»

Le président iranien Masoud Pezeshkian est intervenu dans la controverse, prenant la défense du pape sur X, condamnant les insultes à son égard au nom du peuple iranien.

L’image IA : Trump représenté en figure christique

Le 13 avril, Trump a publié sur Truth Social une image générée par intelligence artificielle le montrant vêtu d’une robe blanche et rouge, la main posée sur une personne malade, entouré de drapeaux américains, d’aigles et d’avions militaires. La composition reprend les codes de l’iconographie religieuse chrétienne. L’image a été supprimée le lendemain matin.

Confronté à des questions sur cette publication, Trump a indiqué qu’il pensait que l’image le représentait « en médecin » dans le cadre d’une référence à la Croix-Rouge. « C’est censé me montrer comme un médecin qui guérit les gens. Et je guéris les gens », a-t-il dit aux journalistes. JD Vance a expliqué que « le président faisait une blague » et que beaucoup n’avaient pas compris son humour, ajoutant qu’il aimait que Trump ne filtre pas sa communication.

@Trump publie sur X une image générée par intelligence artificielle le représentant comme une figure christique, provoquant l’indignation.

La publication a suscité des critiques parmi des soutiens habituels de Trump. La commentatrice chrétienne conservatrice Megan Basham l’a qualifiée de « blasphème scandaleux. » Marjorie Taylor Greene, récemment virée de l’administration Trump, a écrit sur X : « Je le dénonce complètement et je prie contre cela. » L’évêque Robert Barron, membre d’une commission sur la liberté religieuse constituée par Trump, a estimé que le président lui devait des excuses pour ses déclarations « inappropriées » sur Léon XIV.

Les évêques américains se rangent du côté du pontife

L’archevêque Paul Coakley, président de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, a publié une déclaration : « Je suis attristé que le Président ait choisi d’écrire des mots aussi méprisants sur le Saint-Père. Le pape Léon n’est pas son rival; il n’est pas non plus un politicien. Il est le vicaire du Christ. » D’autres évêques ont rapidement apporté leur soutien à cette prise de position.

L’archevêque de Las Vegas George Leo Thomas a salué un pape « prêt à dire la vérité au pouvoir. » Cette réaction collective tranche avec les années de la papauté de François, durant lesquelles la conférence épiscopale américaine prenait rarement position de façon aussi coordonnée. Selon Christopher White, auteur de Pope Leo XIV : Inside the Conclave and the Dawn of a New Papacy, « l’attaque contre le pape Léon a uni la hiérarchie américaine avec une conviction particulière. »

Un risque politique pour Trump

Lors de l’élection présidentielle de 2024, environ 56 % des catholiques américains avaient voté pour Trump, selon une analyse du politologue Ryan Burge de l’Université de Washington. Environ 20 % de la population américaine se définissent comme catholiques, avec une présence notable dans plusieurs États clés. Ce groupe constitue une base électorale que le président ne peut pas se permettre d’aliéner à l’approche des élections de mi-mandat de 2026.

Après la messe dominicale à la cathédrale Saint-Patrick de New York, plusieurs fidèles catholiques ayant voté pour Trump ont exprimé leur inconfort. « J’aime beaucoup Donald, mais il doit se calmer », a déclaré Lola Reese à CNN. L’indice d’approbation de Trump sur la gestion de l’économie s’établissait ce mois-ci à 31 % selon CNN, un niveau bas pour sa présidence.

Un précédent dans les relations Vatican-Washington

Des présidents des États-Unis et des papes ont eu des divergences par le passé, notamment sur le Vietnam, l’Irak, la peine de mort et l’immigration. Ces différends se réglaient généralement par voie diplomatique. Des spécialistes en religion interrogés par NPR estiment que les attaques directes de Trump contre Léon XIV constituent un précédent sans équivalent dans l’histoire moderne. Le fait que Léon XIV cite Trump nommément, chose rare pour un pontife, contribue à la nature inédite de cet échange.

Le secrétaire d’État Marco Rubio et JD Vance avaient rencontré le pape l’année précédente, mais aucune des deux parties n’a pris de mesure publique pour apaiser les tensions depuis. Un cessez-le-feu de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran a été conclu le 7 avril, mais le conflit verbal entre Trump et le pape s’est poursuivi.

De son côté, Léon XIV a déclaré ne pas vouloir entrer dans une querelle avec Trump. « Les choses que je dis ne sont certainement pas des attaques contre qui que ce soit », a-t-il dit aux journalistes à bord de l’avion papal en route vers Alger et de ses visites en Afrique. Sarah Riccardi-Swartz, professeure de religion et d’anthropologie à la Northeastern University, estime que les deux protagonistes vont simplement continuer à agir conformément à leur rôle respectif : « Le pape Léon va continuer à faire ce qu’il fait, c’est-à-dire diriger le navire mondial des catholiques en suivant les enseignements catholiques. »