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Enzo richard, collaborateur
Les guets-apens contre les personnes des communautés de la diversité sexuelle et de genre se répètent, du quartier du Marais à Paris jusqu’aux rues de Montréal. Cela commence par une simple notification sur une application et se termine trop souvent dans la violence d’une ruelle sombre.
Le « guet-apens », ce crime de haine prémédité, n’est plus un fait isolé. C’est une tactique de terreur contre les 2ELGBTI+ qui s’institutionnalise. En croisant le récent Guide de prévention de la Délégation interministérielle à la Lutte contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH) et les témoignages de Québécois, une réalité s’impose : l’espace numérique, censé briser l’isolement, est devenu un terrain de chasse pour la haine systémique.
La politique de l’espace public
Le guet-apens ne vise pas seulement à voler un téléphone ou un portefeuille, c’est un acte purement politique. Le témoignage d’un jeune Montréalais de 19 ans qui a vu son rendez-vous se transformer en agression, son traumatisme dépasse les blessures physiques que son agression a entraîné. C’est le sentiment de sécurité dans sa propre ville qui vole en éclats.
Cette violence agit comme un outil de contrôle social, en transformant les lieux de rencontre (qu’ils soient numériques ou physiques) en zone de danger, les agresseurs cherchent à renvoyer les personnes 2ELGBTI+ à l’invisibilité. Si la rue n’est plus sûre et que l’application de rencontre est un piège, où se maintient l’espace de liberté ?
L’existence même d’un guide gouvernemental comme celui de la DILCRAH en France confirme l’ampleur du phénomène. Le guet-apens est devenu un enjeu de sécurité publique. Ce constat sort du cadre de l’inquiétude pour devenir un impératif de sécurité publique. Cependant, peut-on vouloir sécuriser la rue alors que les politiques laissent les discours de haine envahir l’espace médiatique et public ?
Le paradoxe numérique
Pour beaucoup, les applications de rencontre sont des refuges, des espaces de socialisation essentiels pour remplacer les lieux physiques insécurisés. Or, ces espaces numériques ne sont pas filtrés et trop souvent détournés de leur fonction première. La tromperie transforme l’outil de connexion en instrument de traque.
Alors que la géolocalisation précise est vendue comme un service pour favoriser les rencontres, elle devient, entre certaines mains, un radar pour isoler. « C’est à cette seconde-là que j’ai compris que c’était un guet-apens. » Jules (prénom fictif) avait 19 ans le soir du 16 juin 2023 quand il s’est rendu à Lachine pour retrouver un dénommé Alex, rencontré quelques jours plus tôt sur Grindr. Garé aux abords du parc LaSalle, il voit une lumière clignoter dans un buisson sombre. Une silhouette sort des feuillages, différente de celle sur les photos du profil. C’est à cette seconde-là qu’au moins deux personnes le frappent par-derrière.
Quatre mois plus tard, la police identifie et arrête l’instigateur du piège : un adolescent de 17 ans de Châteauguay. Jugé en mars dernier, il a plaidé coupable à une accusation de vol qualifié et a écopé de 35 heures de travaux bénévoles, d’une probation de 12 mois et d’une interdiction de possession d’armes. Ses complices n’ont pas encore été retrouvés.
Dans le Loiret, entre juillet et début 2025, huit guets-apens similaires ont été commis, ciblant des hommes contactés via Grindr, attirés dans des immeubles où plusieurs agresseurs les attendaient. Une série qui illustre à quel point cette tactique est organisée, répétée et rarement punie à la hauteur des dommages causés.
La question ne devrait plus être de savoir si celles et ceux qui les utilisent ont été assez prudent.es, mais pourquoi les géants du numérique et les pouvoirs publics peinent à réguler ces espaces. En laissant la charge de la sécurité reposer sur les communautés marginalisées, on accepte que la technologie ferme les yeux sur la vulnérabilité des minorités. C’est l’éthique de la protection numérique qui doit être exigée des plateformes.
De la peur à la solidarité
Face à cette menace, la tentation du repli est forte. Pourtant, transformer nos modes de vie en forteresses numériques ou physiques ne ferait que donner raison aux agresseurs. La réponse aux guets-apens ne peut se limiter à une liste de précautions individuelles. Elle doit passer par une réappropriation collective de la sécurité.
En France comme à Montréal, la solidarité communautaire s’organise déjà pour pallier les angles morts des institutions : groupes d’alerte locaux, partage d’expériences, accompagnement des victimes souvent réticentes à porter plainte par crainte d’être traumatisées à nouveau, cette fois par le système judiciaire. Cette résilience est fondamentale. Elle souligne que garantir la sécurité des personnes 2ELGBTQI+ n’est pas simplement souhaitable, mais une exigence absolue pour la démocratie et la justice sociale.
Vers une responsabilité des plateformes
La France vient de franchir un pas législatif inédit. Premier pays au monde à légiférer sur les plateformes de rencontre comme Tinder, Grindr, Hornet, Scruff, pour lutter spécifiquement contre les guets-apens LGBTphobes, l’État français déplace le curseur de la responsabilité. Cet engagement va au-delà des simples conseils de prudence du guide de la DILCRAH. Il s’agit d’une collaboration directe avec les plateformes pour intégrer des messages de prévention au sein même des interfaces de messagerie.
L’objectif est clair, de briser la mécanique du piège avant que la rencontre physique n’ait lieu. Pour d’autres pays, cette initiative pose un précédent fondamental. Les plateformes numériques ne sont pas des zones de non-droit, et une volonté politique ferme peut les contraindre à agir pour la sécurité des internautes les plus vulnérables. On ne peut attendre que les entreprises agissent par éthique, l’engagement de l’État devient le garant nécessaire de l’intégrité physique dans le monde virtuel.
En fin de compte, la lutte contre les guets-apens LGBTphobes réussira lorsque la solidarité communautaire, l’État et les plateformes cesseront de laisser une victime seule face à son traumatisme. Car si la haine utilise la technologie pour isoler, notre réponse doit utiliser le politique pour reconstruire la sécurité, pour que plus aucune seconde de réalisation ne soit un piège, mais celle d’une rencontre libre.









