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Claire Comeliau, correspondante
Le week-end dernier, à l’occasion de son 25e anniversaire, la Fondation Alter-Ciné a convié le public à la projection de neuf documentaires appuyés par son programme de bourse. Cette initiative a permis à l’auditoire de découvrir le travail de jeunes cinéastes du Sud global, qui se sont appliqués à communiquer l’importance de la lutte pour les droits et libertés à travers l’écran.
Le long métrage iranien « The Marriage Projet » réalisé par Atieh Attarzadeh Firozabad et Hesam Eslami, est une primeur du Québec et lève le voile sur un sujet souvent occulté : les préjugés envers les patientes et patients dans les centres psychiatriques.
Alter-Ciné, une fondation tournée vers le Sud global
La Fondation Alter-Ciné a été créée en 2001, à la mémoire du cinéaste canadien Yvan Patry. Celui-ci est reconnu pour ses réalisations engagées dénonçant les injustices et accordant une place particulière aux voix des opprimé.es. Alter-Ciné soutient des documentaires qui invitent à réfléchir à la transformation de la société vers un monde plus juste, égalitaire et respectueux des différences.
La fondation met en lumière des sujets souvent négligés par le cinéma grand public, allant à contre-courant des habitudes occidentales. Chaque année, elle soutient financièrement de jeunes cinéastes du Sud global pour leur permettre de réaliser des documentaires axés sur la défense des droits et des libertés.
Un film iranien rattrapé par l’actualité
Juste avant la projection de « The Marriage Projet », à l’affiche en 2019, les valeurs de la fondation ont résonné avec force lors d’une prise de parole. À cette occasion, la Fondation Alter-Ciné a tenté de recontacter Atieh Attarzadeh Firozabad et Hesam Eslami pour discuter des évolutions de leur travail, mais sans succès.
Nul besoin de rappeler la situation dramatique que traverse actuellement l’Iran, en guerre contre les États-Unis et Israël. Le pays subit des coupures d’internet et la situation est tellement imprévisible et incertaine que l’inquiétude face au silence d’Atieh Attarzadeh Firozabad et Hesam Eslami est inévitable.
La projection du documentaire a ainsi pris une dimension hautement symbolique et significative, révélant pleinement la mission de la fondation : faire entendre les voix opprimées et réduites au silence.
Marier des patientes et patients dans un centre psychiatrique
« The Marriage Project » est un film puissant et touchant qui aborde des thématiques souvent laissées dans l’ombre. Dans un centre psychiatrique à Téhéran, une partie du personnel médical souhaite mettre en place un programme permettant aux patients de former des couples et de vivre une relation amoureuse.
Pendant trois ans, Atieh Attarzadeh Firozabad et Hesam Eslami ont suivi ce projet au sein de l’institut Ehsan, qui accueille jusqu’à 500 personnes, dont la plupart n’en sortiront jamais. L’objectif est de favoriser l’autonomie et la responsabilisation des patients et de leur permettre d’exprimer leurs émotions. Le docteur Ramazan, à la tête de l’institution, a réussi à obtenir des fonds pour financer la création d’une unité matrimoniale et un appartement est réservé au premier couple qui pourra se former.
Évidemment, ce projet nécessite une préparation d’une certaine ampleur : nous sommes alors plongés dans les débats du personnel médical où de nombreuses questions éthiques sont soulevées. Plusieurs psychiatres de l’institut s’opposent complètement à ce projet. Dans quelle mesure les candidates et candidats volontaires, compte tenu de leur maladie et de leur médication, sont-ils vraiment capables de s’engager dans une telle relation ?
Nombreux sont celles et ceux qui sont jugés inaptes face aux incertitudes liées à l’instabilité de leur maladie qui pourrait s’avérer dangereuse pour les deux personnes du couple. Ainsi, comme nous le découvrons au long du documentaire, l’amour seul ne suffit malheureusement pas.
Le couple Sahar et Seifollah, ensemble depuis dix ans, semble idéal. Pourtant, souffrant tous les deux de schizophrénie à tendance paranoïaque et pouvant être particulièrement agressifs, ils sont écartés par le comité de sélection qui estime qu’une vie à deux pourrait leur être préjudiciable, malgré toute leur bonne volonté.
Un documentaire touchant et une dimension personnelle profonde
La projection nous plonge intimement dans la culture iranienne et les contraintes sociales et médicales qui gravitent autour de ce projet. Le public est témoin de la mainmise religieuse sur le mariage qui s’illustre par l’interdiction de se tenir la main avant l’union ou encore la nécessité de l’accord d’un tuteur masculin.
La réalisation adopte une approche très intime, permettant au public de s’immerger dans le quotidien des patients et du personnel médical. On en oublie presque que ce n’est pas scripté tant la proximité qu’Atieh Attarzadeh Firozabad et Hesam Eslami ont réussi à tisser avec les résidentes et résidents de l’institut et le personnel médical est forte. On s’attache à chaque personne, toutes porteuses d’histoires singulières et bouleversantes.
Ce long métrage cherche principalement à déconstruire les préjugés entourant les institutions psychiatriques. Il rappelle que, malgré leurs troubles, ces personnes restent des êtres humains à part entière, capables de ressentir et d’aimer.
La co-réalisatrice Atieh Attarzadeh Firozabad est elle-même intimement liée à ce sujet. Son ex-mari a été interné en hôpital psychiatrique après leur séparation et elle ne l’a jamais revu. Les derniers mots qu’il lui a adressés résonnent encore : « L’amour peut détruire ta vie, mais grâce à lui tu peux trouver le courage de franchir les frontières de l’existence ! »








