La carte de l’Afrique de l’Ouest se redessine – le cas du Sahel

Drapeau proposé pour l'Alliance des États du Sahel @ Dmkdjhd CC0 via Wikimedia Commons

Sérigne Saar, correspondant à Dakar

La carte de l’Afrique de l’Ouest se redessine, pas à cause des djihadistes seuls, mais parce que les régimes militaires censés les combattre accélèrent la désintégration de l’État.

L’échec maquillé en souveraineté

Depuis 2020, Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani ont pris le pouvoir respectivement au Mali, au Burkina Faso et au Niger au nom de la « refondation » et du rejet de la France et de l’ONU. Résultat :

  • perte de territoire : Kidal, Tessalit, des dizaines de communes sont passées sous contrôle JNIM ou FLA. L’armée malienne recule vers Bamako malgré la présence d’Africa Corps ;
  • effondrement de la sécurité : 415 000 de personnes déplacées au Mali fin 2025. Le Burkina a plus de 2 millions de personnes migrantes à l’interne. Les juntes communiquent sur les victoires, les populations fuient ;
  • militarisation sans professionnalisation : l’armée reste gangrénée par la corruption, les détournements et l’impunité. Les mutineries de 2020 et 2021 n’ont rien changé. Les généraux punissent la critique plus vite que les attaques djihadistes.

Leur « souveraineté » se résume à chasser les forces françaises pour remplacer l’encadrement militaire par des mercenaires russes moins nombreux, moins formés, et tout aussi impopulaires. Africa Corps s’est fait escorter hors de Kidal par les djihadistes en avril 2026. La revanche des Touareg a un goût amer : c’est l’État malien qui a perdu.

L’Alliance des États du Sahel (AES)  : un club de juntes sans stratégie

L’Alliance des États du Sahel (AES) créée en 2023 comme l’alternative africaine n’a rien produit de concret en deux ans. Pas de force conjointe opérationnelle. Pas de coordination de renseignement efficace. Pas de politique économique commune. Juste des sommets, des discours anti-impérialistes, et une répression accrue contre l’opposition interne.

L’AES sert surtout à légitimer trois régimes illégitimes entre eux. Quand le JNIM avance, ils s’accusent mutuellement ou blâment « l’ingérence étrangère ». L’unité affichée est une coquille vide.

La méthode des juntes : répression interne, ouverture externe

Le pattern est identique dans les trois pays :

  • fermer l’espace civique — journalistes arrêté.es, partis suspendus, manifestations interdites. La « lutte contre le terrorisme » sert à museler toute critique ;
  • instrumentaliser l’ethnie : au Mali, les exactions contre les peuples peul et touareg après chaque attaque djihadiste creusent le fossé. L’État devient lui-même facteur de radicalisation ;
  • sous-traiter la guerre : à Wagner hier, à Africa Corps et à la Turquie aujourd’hui. L’État délègue sa violence sans contrôler le résultat.

Conséquence : les populations ne choisissent pas entre l’État et les djihadistes. Elles fuient les deux.

L’effet domino sur l’Afrique de l’Ouest

Le modèle des juntes est toxique parce qu’il se répand :

  • discours : « l’armée au pouvoir, c’est la solution » devient crédible pour une partie des jeunesses urbaines ;
  • vide sécuritaire : là où les juntes échouent, les djihadistes s’installent. Et ils avancent vers le sud;
  • désengagement régional : la CEDEAO est paralysée. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire paient l’addition sans avoir de levier.

Les côtiers renforcent leurs frontières, mais la vraie ligne de défense est au Sahel. Et elle est tenue par des régimes qui n’ont ni la légitimité ni la compétence pour la tenir.

La nécessaire alternative politique

Les analystes le disent depuis 2024 : sans négociation politique et sans réforme profonde de l’armée, le Mali ne tient pas. Les juntes refusent les deux. Elles préfèrent la guerre infinie parce qu’elle justifie leur maintien au pouvoir et l’état d’exception permanent. Pendant ce temps, les populations paient le prix : morts, déplacements, famine.

Le problème du Sahel n’est plus seulement sécuritaire. C’est politique. Tant que le pouvoir reste entre les mains de militaires qui confondent contrôle de la population et contrôle du territoire, l’effondrement continuera. Les djihadistes avancent dans les vides laissés par l’État. Et ces vides, ce sont les juntes qui les créent.