
Víctor Ibarra, texte et photos, correspondant au Mexique
Ces derniers jours, le ballon roule sur les terrains de la Coupe du monde de football au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Mais dans les rues des villes mexicaines hôtes — Mexico, Guadalajara et Monterrey — ainsi que dans plusieurs autres régions du pays, un autre ballon circule. Cette fois, il ne célèbre pas le spectacle sportif : il devient un outil de mobilisation.
À travers des matchs de rue symboliques, des collectifs et des organisations rendent visibles les crises que le gouvernement cherche à reléguer dans l’ombre : les 134 000 personnes disparues, la crise de l’eau, l’insécurité, la crise rurale, la gentrification et les inégalités sociales. Alors que les autorités veulent projeter l’image d’un pays uni dans la fête, ces mobilisations rappellent qu’une autre réalité continue de se jouer hors des stades. Elles dénoncent également la criminalisation, l’obstruction et la répression du droit de manifester et de la liberté d’expression par les différents niveaux de gouvernement.
À travers les « Cascaritas(*) anti-Coupe du monde », organisées plusieurs semaines avant le tournoi et tout au long de celui-ci dans les trois villes hôtes et dans de nombreuses autres municipalités, le football se joue sur le bitume des rues plutôt que sur les pelouses impeccables des stades. Les joueurs ne sont ni Messi ni Cristiano Ronaldo, mais des membres d’organisations, de collectifs et des citoyens solidaires.
On n’y entend pas des chants à la gloire d’une sélection nationale, mais des slogans en défense de l’eau, des mères à la recherche de leurs enfants disparus, du droit au logement et de la souveraineté alimentaire, contre la hausse des tarifs des transports publics, ainsi que des messages de solidarité avec la Palestine. On n’y remporte pas le trophée FIFA Coca-Cola, mais on y gagne l’empathie et la conscience d’une partie de la population autour d’un même slogan : « Moins de Coupe du monde, plus d’humanité ! »
À Guadalajara, dans l’État de Jalisco, Héctor, père d’Héctor Daniel Flores Fernández, disparu le 18 mai 2021, résume l’esprit de cette mobilisation : « Nous ne sommes pas contre la Coupe du monde. Allez le Mexique, vive la Coupe du monde, mais ne nous oubliez pas, nous, les mères et les pères à la recherche de leurs enfants. Nous ne venons pas gâcher la fête ; nous venons faire entendre notre voix pour que le gouvernement nous aide à retrouver nos enfants. »
Héctor fait partie du collectif Luz de Esperanza, qui organise chaque dimanche — et à chaque match de l’équipe mexicaine — les « Cascaritas de la Memoria », près de la zone du Fan Fest, afin d’attirer l’attention sur la crise des disparitions forcées à Jalisco et dans l’ensemble du pays.
La réponse de l’État …
Cette empathie populaire ne trouve toutefois que peu d’écho auprès des autorités. Les déclarations de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, minimisant les mobilisations sociales après la victoire du Mexique lors du match d’ouverture contre l’Afrique du Sud, ont profondément choqué les groupes mobilisés.
« Hier, certain.es ont voulu montrer une autre image du Mexique, mais l’image du Mexique, c’est la joie, le bonheur du peuple, de toutes et de tous les Mexicains », a-t-elle déclaré. Avant d’ajouter : « Ceux qui ont passé un mauvais moment sont ceux qui veulent que le Mexique aille mal ; et ceux qui veulent que le Mexique aille mal ne passeront jamais un bon moment. »
En réaction à ces propos, ainsi qu’à ceux de la ministre de l’Intérieur — qui, selon les collectifs, « laisse entendre que la mobilisation des familles à la recherche de personnes disparues poursuit des intentions étrangères à la quête de justice » — plusieurs organisations de proches de disparus et groupes solidaires ont publié un communiqué exigeant « la cessation de toute action visant à criminaliser, dissuader ou pénaliser les familles qui exercent leur droit de manifester, ainsi que la garantie du libre exercice de ce droit ».
Selon ces organisations, la réponse de l’État aux manifestations pacifiques organisées à Mexico pour dénoncer une crise nationale qui dépasse désormais les 134 000 personnes disparues a été systématique : répression policière, encerclement des rassemblements, vol d’effets personnels, infiltrations et campagnes de criminalisation.
De son côté, l’Observatoire mondialiste des droits de la personne, mis sur pied par le Réseau national des organisations civiles de défense des droits de la personne « Tous les droits pour toutes, tous et toutes » (Réseau TDT), s’inquiète de la multiplication, à l’approche de la Coupe du monde, des déplacements forcés, des expulsions, des persécutions visant les migrants, des opérations de « nettoyage social » contre les personnes en situation d’itinérance, des violences institutionnelles envers les populations vulnérables, des atteintes au droit de manifester et à la liberté d’expression, ainsi que de la montée du racisme, du classisme et de la militarisation dans les villes hôtes de Mexico, Guadalajara et Monterrey, ainsi que dans les zones aménagées pour la Coupe du monde.
Au terme des douze premiers jours de compétition, l’Observatoire a publié le rapport « Les droits humains ne sont pas en pause pendant la Coupe du monde », recensant « au moins 39 incidents liés à des violations des droits humains à Mexico, Puebla, Toluca et Monterrey ». Le document conclut que « les mesures de sécurité, de contrôle et de gestion de l’espace public mises en place dans le cadre de la Coupe du monde ont des répercussions directes sur l’exercice des droits fondamentaux ».
Le ballon continue de rouler…
À Monterrey, autre ville hôte du tournoi, des organisations sociales ont organisé les « Cascaritas Callejeras pour les disparus et les différentes luttes sociales » devant le Congrès de Nuevo León. Leur objectif : « rechercher ceux qui nous manquent, défendre la liberté, l’eau, nos ressources naturelles, protéger nos territoires et exiger une ville vivable ». Autant de revendications qui, pour les organisateurs et organisatrices, relèvent d’une même aspiration : vivre dans la dignité.
À Ajijic, sur les rives du lac de Chapala, près de Guadalajara, une autre mobilisation, baptisée « Cascarita Ribereña », a réuni personnes, organisations et collectifs dans une journée mêlant protestation, art-action et sensibilisation. Les participants et participantes souhaitaient attirer l’attention sur les menaces qui pèsent sur le plus grand lac du Mexique : surexploitation de l’eau, projets d’infrastructures liés à la Coupe du monde et contamination environnementale. Ils ont notamment dénoncé « les milliers de personnes qui ont perdu la vie en raison des niveaux élevés de pollution de l’eau, du sol et de l’air ».
La crise de l’eau dans la zone métropolitaine de Guadalajara a également occupé une place centrale. Ces derniers mois, plus du quart des quartiers de l’agglomération ont reçu une eau trouble provenant du réseau public. À travers la campagne El Siapa que queremos, Agua para la Vida, no para el Negocio (« Le SIAPA que nous voulons : de l’eau pour la vie, pas pour le commerce »), les organisations réclament la déclaration d’une urgence sanitaire, une restructuration complète de l’organisme responsable de l’approvisionnement et la fin de l’impunité dans les affaires de corruption.
Le ballon continuera de rouler. Les chants des stades finiront par se taire, les barrières des Fan Fest seront démontées. Mais dans les rues, un autre match se poursuivra : celui des luttes sociales, de la solidarité et de la dignité.
(*) Cascarita : match de football informel ou de rue disputé entre ami.es ou voisinage.







