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Sabine Bahi, correspondante en Colombie
Au lendemain du second tour des élections présidentielles colombiennes, le précomptage officiel dévoile un résultat très serré : un avantage de 250 830 votes — soit 0,96 % de la votation totale — octroie la présidence à l’avocat et homme d’affaires d’extrême droite Abelardo de la Espriella, qui a remporté 12 959 542 voix. L’opposition progressiste, représentée par le sénateur et défenseur de droits humains Iván Cepeda, a quant à elle cumulé 12 708 712 votes.
Les élections présidentielles ont affiché un taux de participation de 63,60 % de l’électorat enregistré, ce qui représente un pourcentage historique en Colombie. Malgré leur défaite, Iván Cepeda et sa formule vice présidentielle, Aída Quilcué, ont aussi obtenu une votation historique pour une candidature progressiste, avec 12 708 712 voix accumulées. En comparaison, le président sortant Gustavo Petro — que Cepeda proposait de remplacer au sein de la formation politique du Pacto Histórico — avait remporté 11 292 758 votes en 2022, soit environ 11 % de moins.
L’aboutissement du précomptage dévoile un pays profondément divisé entre les deux candidatures présidentielles. Ce dénouement n’est toutefois pas officiel : le processus de vérification et de consolidation des votes a débuté hier soir et sera effectué par des notaires et des juges pendant les prochains jours. Iván Cepeda a affirmé reconnaître le résultat du précomptage, mais appelle à attendre le verdict légal avant de confirmer la conclusion des élections. Il a d’ailleurs convoqué la participation d’avocat·es de partout dans le pays à superviser le comptage officiel afin d’éviter l’apparition d’irrégularités.
Un programme bien ancré à l’extrême droite
La recette de la victoire d’Abelardo de la Espriella n’a rien de sorcier en Amérique latine et ailleurs dans le monde : mobiliser la figure pittoresque de l’outsider tout en consolidant des liens avec des figures de l’establishment, comme l’ex-président Álvaro Uribe Vélez en Colombie.
L’avocat n’a jamais occupé de charge publique : il est plutôt connu pour avoir œuvré à la défense de membres de groupes paramilitaires et d’hommes d’affaires accusés de corruption. Un visage radicalement distinct de celui de son opposant Iván Cepeda, qui a dédié sa vie militante et politique à la défense des droits humains et à la lutte contre l’impunité.
Le programme d’Abelardo de la Espriella est clair : réduire la taille de l’État à l’image de Javier Milei, redonner priorité à l’extraction de pétrole et hydrocarbures, notamment par le fracking, faciliter l’investissement étranger en la matière, ce qui implique de maintenir la porte grande ouverte — et de l’ouvrir davantage — à la destruction des terres et des eaux colombiennes par des multinationales étrangères. Le tout en s’appropriant des symboles nationaux pour défendre et rallier la « patrie miracle » face à un ennemi interne auquel il faut être hostile : en l’occurrence, l’opposition progressiste et tout ce qu’elle peut représenter dans l’imaginaire collectif et historique.
Alors que le génocide continue en Palestine, de la Espriella souhaite également renouer les liens entre la Colombie et Israël. Ce n’est pas tout : il a affirmé, dans un entretien en août 2025, que « l’État d’Israël, le premier ministre Netanyahu, fait ce qu’il doit faire pour défendre son peuple, et c’est exactement ce que je ferai pour défendre la Colombie. Peu importe le prix ». S’agit-il d’une menace de génocide au sein du pays qu’il s’apprête maintenant à gouverner ?
D’une paix négociée à une « paix » imposée par la guerre
Dans un pays ayant été marqué pendant plus de six décennies par un conflit armé qui n’est pas résolu dans plusieurs régions, la question de la paix demeure au centre des enjeux à aborder. Pour Abelardo de la Espriella, la « paix » ne se négocie pas : elle s’impose par la guerre. L’augmentation des opérations militaires directes et l’imposition d’une justice punitive à la manière de Bukele sont au cœur de son agenda.
Une telle politique de la « main ferme » représente presque une promesse d’accentuer la criminalisation de celles et ceux qui défendent les droits humains et des mouvements sociaux en Colombie. On les présente comme des menaces à l’intérêt national d’un pays figurant déjà parmi les plus dangereux pour les personnes se dévouant à cette cause.
De la Espriella s’oppose également à la justice transitionnelle. Administrée par la Jurisdicción Especial para la Paz (JEP), une institution créée avec l’accord de paix. Elle vient récemment de prononcer une cinquième sentence liée au conflit armé. On craint sa fermeture ou une coupure de financement qui affecterait considérablement la réalisation de son mandat.
Renforcement d’une extrême droite (latino-) américaine
L’arrivée de Abelardo de la Espriella à la présidence de la Colombie a des conséquences qui dépassent les frontières nationales : elle signifie l’ajout d’une toute nouvelle force d’extrême droite à un bloc régional en pleine consolidation. Avec entre autres Keiko Fujimori en tête du comptage très serré des votes des élections présidentielles du 7 juin au Pérou, José Antonio Kast au Chili, Daniel Noboa en Équateur, Nayib Bukele au Salvador, Nasry Asfura en Honduras et Javier Milei en Argentine, le portrait de l’Amérique latine diffère substantiellement de la « marée rose » qui l’a submergée au début du 21e siècle et reflète de plus en plus le processus de fascisation observé à l’échelle internationale.
Derrière — ou à la tête de — cette extrême droite latino-américaine se trouve sans grande surprise le président étatsunien Donald Trump, pour qui l’application de la doctrine Monroe est facilitée par la consolidation d’alliances avec des directions politiques qui partagent ses intérêts impérialistes.
Trump a d’ailleurs échangé un appel avec de la Espriella quelque temps après sa victoire, le félicitant et abordant trois sujets qui seront au cœur de leur coopération (et de la répression) : la lutte contre le crime organisé, la sécurité citoyenne et le contrôle migratoire. Le nouveau président colombien — qui possède la nationalité et plusieurs entreprises des États-Unis — a été très clair sur son intention d’être un allié ferme de Trump.
La lutte continue !

Ce ne sont pas que les personnes ayant voté pour l’opposition qui sont affectées par le résultat de ces élections : c’est le 99 % qui ne possède pas ou ne satisfait pas les intérêts de l’establishment et du capital. Ce n’est pas pour autant dire que le peuple demeura silencieux durant les quatre prochaines années. Les mouvements sociaux, les défenseur·euses de droits humains et la population de manière générale n’ont jamais dépendu des changements au sein de l’appareil étatique ou de la politique électorale pour mener à bout leurs revendications.
Malgré le défi que représente l’élargissement de l’extrême droite régionale, des manifestations populaires ont lieu dans les quatre coins de l’Amérique latine depuis plusieurs mois, incluant la Colombie. Si Abelardo de la Espriella n’assume pas sérieusement son engagement de « gouverner pour l’ensemble des Colombien·nes 1 », ce qui impliquerait de nombreux compromis en faveur de l’opposition, les rues se remplieront et les jaguars rugiront.
1 Extrait du discours de victoire d’Abelardo de la Espriella à Barranquilla le dimanche 21 juin.







