La rue contre les élites : la Gen Z secoue Madagascar

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Par Shaïl Abdoulhoussen

Depuis septembre 2025, Madagascar a traversé diverses turbulences sociales et politiques. Les fréquentes coupures d’eau et d’électricité, dues à la défaillance de l’entreprise publique nationale, ont provoqué la politisation de la crise sociale, ce qui a finalement conduit à un basculement institutionnel avec la prise de pouvoir d’une junte militaire et l’ouverture d’une période de transition. L’inspiration est venue de la jeunesse népalaise qui s’est levée contre la corruption de ses dirigeants. La Gen Z malgache a emprunté elle aussi ce chemin révolutionnaire et a montré la voie à d’autres communautés subissant les mêmes injustices.

Drapeau adopté par les manifestants, inspiré du manga One Piece, intégrant un chapeau traditionnel en raphia.

Le cri d’une jeunesse frustrée

Antananarivo, la capitale dans les hauts plateaux, et les grandes villes côtières comme Tamatave, Mahajanga et Tuléar se sont rapidement embrasées et ont fini par être paralysées par des barricades malgré le caractère pacifique du mouvement. La dégradation des services publics et l’augmentation du coût de la vie ont été les éléments déclencheurs des manifestations de la Gen Z, dans un contexte de fatigue sociale, de défiance envers les institutions ainsi que d’inégalités économiques persistantes. La frustration accumulée par la population a fini par exploser.

Le déclin de Madagascar semble inexorable malgré les aides internationales. Considéré comme l’un des pays les plus pauvres au monde, plus de 80 % de sa population vit sous les 3 USD par jour. Le discrédit envers les dirigeants politiques est largement partagé. Les pratiques telles que le clientélisme, le népotisme, la corruption, ainsi que certains projets de développement jugés inutiles, font partie des éléments majeurs dénoncés dans ces mobilisations. Les revendications portent principalement sur l’amélioration des conditions de vie et la transparence de l’action publique. Mais, éreintés par des années de dérive clientéliste et déçus, les manifestants n’ont pas hésité à exiger la démission du président ainsi que la refondation complète du système de gouvernance.

Se sentant délaissée par les institutions, la Gen Z malgache est le moteur de ce mouvement. Particulièrement à l’aise avec les outils numériques et connectés en permanence au monde qui les entoure, celle-ci a réussi à renverser les rapports de force. Les réseaux sociaux ont donc joué un rôle central dans ce mouvement : instantanéité des messages, coordination agile, viralité des mots d’ordre.

Malgré leurs prétentions pacifiques, les forces de l’ordre ont rapidement usé de la violence envers ces manifestations : arrestations de certaines figures liées au mouvement, interdiction de rassemblements, etc. Le point de bascule de la crise est survenu lorsque certaines unités militaires, dont le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT), ont retiré leur soutien au pouvoir en place. Ce retrait a profondément modifié la dynamique du mouvement : le 12 octobre 2025, le CAPSAT a mené un coup d’État, sous la direction de son commandant, le colonel Michaël Randrianirina, devenu président par intérim. L’ancien président Andry Rajoelina a fui le pays et a contesté cette décision.

En plus d’avoir remis le projecteur sur les questions de gouvernance et sur l’efficacité des services publics, la Gen Z a permis à la population de faire entendre sa voix face aux pratiques abusives qui gangrènent leur quotidien.
Cependant, la crise de confiance envers les institutions demeure toujours présente car la corruption endémique dans les institutions, les passe-droits et l’excès d’autoritarisme des dirigeants qui ont fini par excéder la population ne sont pas disparus. La gestion initiale de la crise a été perçue par beaucoup comme tardive et insuffisamment adaptée à l’ampleur du mécontentement social.

Un livre blanc, mais pourquoi faire ?

Le 9 mars 2026, le président de la refondation, Monsieur Michaël Randrianirina, a mis fin de manière imprévisible à l’action du gouvernement en limogeant son Premier ministre sans pour autant expliquer cette décision. Cet acte politique fort a créé de la confusion.

« Cette décision est incompréhensible, quel message veut-il envoyer ? » se demande une source anonyme proche des milieux économiques.

La réponse est venue avec la publication inattendue d’un livre blanc rédigé par l’ancien Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo, dans lequel il semble justifier les raisons de son départ a posteriori.
Le gouvernement y reconnaît plusieurs problèmes majeurs : pauvreté et difficultés sociales, services publics défaillants, chômage élevé, faiblesse de la gouvernance publique, crise de confiance envers les institutions, etc.

Le livre blanc s’organise autour de quatre priorités : relancer l’économie, stabiliser la situation sociale, restaurer la confiance avec la population et moderniser l’État. Comme le mentionne le document, trois valeurs malgaches guident la refondation : Fifanajana (respect), Fihavanana (solidarité), Fiaraha-mientana (participation collective).

Cependant, à quoi bon multiplier les promesses sur le papier si leur traduction dans la réalité continue de se faire attendre ? Et surtout, pourquoi l’écrire à la suite de son départ ? Aux yeux de plusieurs, cela paraît étrange de la part d’un gouvernement qui prétend être du côté du peuple.