
par Messaoud Romdhani, traduction Johan Wallengren.
Le monde arabe n’est pas seulement constellé de crises isolées; il glisse dans l’abîme d’un effondrement structurel profond qui est l’aboutissement de décennies d’insularité culturelle, d’autorité sans partage, de pusillanimité des élites et d’idéologies obsolètes drainées de toute signification.
Les sociétés arabes ont été happées par la spirale d’un trou noir au cycle perpétuel : le pouvoir central supprime le pluralisme, les élites oscillent entre silence et complicité et le discours politique se fragmente et se polarise, ne laissant presque aucune place à un dialogue véritable ou à des propositions de réforme. Le pourrissement est systémique, le déclin méthodique, et les conséquences, très vastes.
L’éminent savant, philosophe et sociologue Ibn Khaldoun a observé que l’injustice porte en germe la ruine de la civilisation. Sa maxime (injustice heralds the ruin of civilization) éclaire la réalité que nous venons de décrire avec une précision troublante. Le despotisme érode la cohésion sociale et désagrège l’intégrité institutionnelle, dénaturant la gouvernance qui, au lieu d’agir comme garante de l’intérêt public, devient un instrument de nantissement des privilégiés, de domination et de perpétuation autoritaire. Lorsque la loi perd son impartialité et que les institutions vacillent, l’injustice ne fait pas qu’exister — elle se répand dans la société, minant les liens de confiance et générant une aliénation à tous les niveaux.
Une sujétion intériorisée
Une autorité sans partage suppose non seulement une coercition manifeste, mais également une complicité silencieuse des citoyen.nes. Ceux et celles qui sont habitué.es à se soumettre — ou qui justifient l’injustice au nom de la sécurité ou de leur intérêt personnel — deviennent des collaborateurs et collaboratrices qui s’ignorent, légitimant de fait les abus mêmes qui sapent leurs libertés. La responsabilité devient diffuse et la culpabilité se confond avec la condition de victime, comme l’observe l’écrivain lauréat du prix Nobel Najib Mahfoudh dans AlKarnak : «Nous sommes tous des criminels, et nous sommes tous des victimes.» L’opportunisme, la peur et le silence se combinent pour normaliser l’injustice, faisant passer pour ordinaire ce qui devrait être hors du commun.
Des élites qui plient l’échine
Les élites ont par le passé joué le rôle phare de conscience et de boussole morale. À l’heure où elles battent en retraite, tergiversent ou s’alignent rhétoriquement sur les régimes, celles-ci renforcent les structures autoritaires, transformant les discours politiques en vecteurs de désinformation plutôt qu’en instruments de compréhension. Leur abdication crée un vide moral et politique : la population s’adapte là où elle peut résister, le silence devient rationnel, l’injustice, habituelle. L’autorité étend son emprise sans rencontrer de résistance, les institutions s’effritent et les possibilités de réforme se réduisent d’un jour à l’autre.
L’idéologie comme mécanisme d’exclusion
Les idéologies qui mènent à l’exclusion gagnent du terrain lorsque les espaces politiques deviennent restreints. Le discours public se durcit et des blocs antagonistes s’arc-boutent; la différence de vue est présentée comme une menace, la critique comme une trahison.
L’autorité se confond avec la fermeture intellectuelle, institutionnalisant la polarisation, perpétuant la reproduction autoritaire et rendant les normes civiques inconsistantes. Les liens sociaux se dissolvent à mesure que la société se fragmente le long des lignes de fracture de la peur et de l’idéologie.
L’absence de démocratie véritable
Dans une grande partie du monde arabe, l’absence de démocratie véritable n’est plus un vice caché, mais une réalité politique déterminante. Les élections sont mises en scène comme des rituels de légitimité plutôt que comme des mécanismes de choix. Les institutions existent, mais trop souvent sans véritable indépendance, tandis qu’une grande partie des médias se font les porte-parole du pouvoir au lieu de le placer devant ses responsabilités.

Dans un tel environnement, la revendication de droits survit principalement en se donnant en spectacle. L’imputabilité est renvoyée aux calendes grecques et la loi devient un outil servant à imposer l’obéissance plutôt qu’à rendre justice. Au fil du temps, les conséquences s’accumulent : les économies stagnent, les institutions publiques s’érodent, et un nombre croissant de jeunes — frustrés et désabusés — cherchent leur avenir ailleurs.
Il en résulte un cercle vicieux. Le verrouillage politique alimente la faiblesse économique, la faiblesse économique aggrave la frustration sociale et la frustration se transforme peu à peu en résignation. Ce qui commence par un déficit politique se mue lentement en sclérose pour devenir un état général de déclin, où la stagnation devient la norme et l’espoir se fait de plus en plus rare.
La triade contemporaine de la crise
Dans une grande partie du monde arabe, trois forces convergent pour maintenir les sociétés prisonnières : des directions qui n’ont de comptes à rendre à personne, des élites pusillanimes ou complices et des idéologies qui poussent à l’exclusion. Ensemble, ces forces érodent sans bruit les institutions, réduisent le débat au silence et vident la vie civique de sa substance.
La civilisation ne peut survivre sans justice, sans responsabilité éthique et sans obligation de rendre des comptes. Lorsque ces piliers disparaissent, le déclin s’autoreproduit : le pouvoir échappe à tout contrôle, les élites se dérobent à l’action et l’idéologie réduit le pluralisme à la portion congrue.
Briser ce cycle nécessite du courage, pas seulement des réformes. Les sociétés doivent combattre ouvertement les abus, défendre des principes communs et maintenir un dialogue, aussi ardu, fût-il. Ce n’est qu’alors que l’équilibre pourra être rétabli — et le déclin inversé.
Un autoritarisme écrasant
L’autoritarisme se fortifie non seulement par l’usage de la force, mais également par l’érosion des repères communs et une normalisation de la déviance, auxquels il faut ajouter la suppression de la libre expression. Les sociétés fracturées dans leur structure et leur conscience sont le résultat d’une répression de longue date, d’une chape de silence et d’une paralysie intellectuelle. La décadence semble inévitable bien qu’elle ne découle pas d’une fatalité, sachant qu’elle est le produit de choix historiques et sociaux.
Une restauration du rôle des élites
Le déclin n’est pas un destin tout tracé. La réforme commence lorsque les élites se réapproprient leur conscience, demandent des comptes au pouvoir et élaborent des solutions de rechange viables. La sphère publique doit être reconstruite sur la base d’une délibération raisonnée au lieu de se baser sur des prétextes ou des conflits, et la légitimité doit être enracinée dans la justice plutôt que dans la domination.
Ce n’est qu’alors que les sociétés pourront dépasser la gestion de crise, s’attaquer aux dysfonctionnements structurels et forger un contrat social fondé sur les droits, la responsabilité et la conscience historique. L’injustice a la capacité de s’installer dans toutes les institutions; c’est pourquoi une réforme décisive et une conscience civique renouvelée sont nécessaires pour rétablir la justice et l’espoir.







