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Sorti en France en 2024, le film Fanon de Jean‑Claude Barny revisite les années algériennes du psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon (1925‑1961). Surtout connu pour Peau noire, masques blancs et Les Damnés de la terre, Fanon y devient un personnage de chair, pris entre la psychiatrie et la révolution. Mais ce portrait ne se limite pas à l’histoire. À travers Blida, 1953, c’est tout un monde colonial que Barny met à nu  et un héritage que les sociétés n’ont toujours pas digéré. Sa diffusion s’inscrit aussi dans les activités entourant le centenaire de la naissance de Fanon, célébré en 2025.

1953 : un médecin dans un hôpital colonial

Quand Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida‑Joinville, près d’Alger, il découvre une institution divisée par la couleur de peau : d’un côté les patients européens, de l’autre les « indigènes ». Le psychiatre Jean Delay, alors autorité en la matière, décrivait encore en 1950 « le tempérament primitif de l’indigène », preuve de la racialisation de la médecine coloniale.

Barny filme ces murs blancs, leur silence, leurs portes closes. Le décor parle pour lui : la folie n’est pas celle des malades, mais celle d’un système. Contre cette logique, Fanon met en œuvre la psychothérapie institutionnelle inspirée de François Tosquelles : activités collectives, abolition des séparations, introduction de la parole. La psychiatre Alice Cherki, qui fut son élève à Blida, l’a rappelé récemment : « Il réhumanisait les patients, il refusait qu’ils soient enfermés dans une identité coloniale».

Ce geste médical est aussi un geste politique. Le film le montre frontalement : soigner, ici, c’est déjà contester l’ordre colonial.

Le passage à la révolte

Le calme de Blida ne dure pas. En 1954, le Front de libération nationale (FLN) lance l’insurrection pour l’indépendance de l’Algérie. Fanon, jeune médecin‑chef, se trouve au premier rang. Il soigne à la fois les militants traumatisés par la torture et les soldats français saisis de cauchemars. Dans ses rapports publiés ensuite dans Esprit, il décrit la même destruction psychique.

Dans le film, cette ambiguïté se joue dans les silences d’Alex Descas, visage fermé, regard fuyant. On comprend sans qu’il parle : travailler dans ce système revient à l’entretenir. Fanon démissionne en 1956 et rejoint le FLN. C’est la bascule d’un intellectuel vers l’action.

Les Damnés de la terre (1961), écrit en exil à Tunis alors qu’il lutte contre une leucémie, en sera la synthèse. L’ouvrage, préfacé par Jean‑Paul Sartre, théorise la décolonisation comme un processus à la fois politique et psychique.

Jean‑Claude Barny emprunte à cette idée son rythme : pas de batailles, seulement une lente descente dans le doute. Fanon semble toujours sur le point de craquer, mais cette faille, c’est justement là que naît la pensée.

L’homme d’un monde en feu

Le film relie discrètement Fanon à la vague mondiale des décolonisations. Des plans d’archives montrent la Conférence panafricaine de Léopoldville (1960) où il représente le FLN aux côtés de M’Hamed Yazid, image reprise par France Télévisions pour le centenaire de sa naissance.

Le monde de Fanon est en mouvement : Lumumba au Congo, Guevara à La Havane, Nkrumah au Ghana. Ses livres circulent, traduits dans les camps d’entraînement révolutionnaires et les universités américaines. Barny n’en fait pas un slogan : il laisse ce bruissement d’archives envahir le récit, comme pour rappeler que ces combats n’ont jamais cessé.

Entre aliénation et libération

L’une des forces du film tient à ce qu’il filme la colonisation comme un drame psychologique. Peau noire, masques blancs (1952) posait déjà la question : que devient la conscience quand elle se mesure sans cesse au regard du colon ?

Barny transpose ce texte sans le citer. Dans une séquence marquante, un patient algérien refuse de parler sa langue ; un autre dit qu’il voudrait « changer de peau ». Fanon les écoute, dépose son stylo, décontenancé. Ces moments collent à ce qu’Alice Cherki rappelle dans sa tribune : la rencontre de Fanon avec les Africains, Maghrébins ou Subsahariens, le bouleversait. Il cherchait une fusion plutôt qu’une hiérarchie, là où tant d’Antillais voyaient dans la France un horizon supérieur.

Le film insiste : la colonisation continue à travers les gestes, les langues, les désirs. C’est cette contamination invisible qui rend son œuvre actuelle.

Le miroir brûlant de la France postcoloniale

Le film sort en plein centenaire de la naissance de Fanon, célébré en 2025 par colloques et expositions un peu partout en France et en Afrique. Mais la mémoire officielle reste sélective. Le rapport Stora (2021) sur la guerre d’Algérie avait esquissé une voie vers la reconnaissance ; le débat sur les réparations ou les statues coloniales, lui, s’enlise.

Dans ce contexte, Fanon agit comme une piqûre de rappel. Rien n’y est prêché, mais tout y renvoie : le racisme systémique, les violences policières, les frontières. Le critique Rafik Chekkat écrit dans Orient XXI que «son existence revêt un caractère d’urgence».
Barny, en filmant cette tension, ramène au premier plan une idée centrale : la colonisation n’est pas un souvenir, c’est un rapport au monde.

Le cinéma, terrain de réparation

Depuis quelques années, le cinéma francophone interroge son propre rapport à la mémoire. On pense à Saint Omer (Alice Diop), Atlantique(Mati Diop)ou Exterminate All the Brutes (Raoul Peck).

Ce film ne cherche pas la reconstitution, mais l’incarnation. Alex Descas y joue un Fanon posé, parfois désarmé. Le film refuse l’héroïsation : il regarde cet homme qui doute, trébuche, espère.

Une flamme toujours là

« Toute l’œuvre de Fanon est un appel à la vigilance. Elle continue de déranger », écrit Alice Cherki.

Fanon meurt en décembre 1961, à 36 ans. Mais son œuvre, de la Martinique à l’Algérie, reste un langage pour ceux qui refusent l’injustice. Son visage sur grand écran, filmé sans emphase, rappelle cette persistance. Pas un retour nostalgique, plutôt une alerte. À la sortie du film, on a le sentiment que Barny n’a pas tourné une fresque historique, mais un film d’aujourd’hui : celui d’un homme qui tente de rester humain dans un monde construit sur la domination.

On se surprend alors à penser que Fanon n’a jamais vraiment quitté la pièce. Ses phrases reviennent, parfois sous d’autres bouches. Les blessures aussi. Et c’est peut‑être ça, la réussite de Barny : nous obliger à regarder ce que nous n’avons toujours pas soigné.